A deux voix près (288 contre 290 et 36 abstentions), un texte soutenu par un camp qualifié de progressiste - socialistes (S&D), libéraux-centristes (Renew Europe), écologistes (Verts/ALE) et extrême-gauche (GUE/NLE) - a été battu par une alliance objective constituée des conservateurs du PPE (droite, centre-droite), des eurosceptiques du CRE et de l'extrême-droite (ID).

Ce texte demandait aux pays de l'UE de mettre en place un mécanisme juste et durable pour répartir les personnes secourues, de ne pas criminaliser les ONG qui viennent à leur secours et de reconnaître que la Libye ne peut pas être considérée comme un pays sûr. Il plaidait en outre pour ouvrir des voies sûres et légales de migration vers l'UE - meilleur moyen selon les signataires de prévenir les décès en mer - ainsi que des couloirs humanitaires.

Malgré la forte baisse du nombre de migrants prenant la mer depuis 2015, la thématique reste d'une urgence alarmante: selon l'Organisation internationale pour les migrations, depuis le 1er janvier, c'est encore plus d'un millier de personnes qui sont mortes en tentant de traverser la Méditerranée.

En mars, alors que l'Italie avait fermé ses ports aux navires de sauvetage, les États membres de l'UE ont suspendu les interventions navales de l'opération conjointe Sophia, qui avait été mise en place en 2015, faute d'accord sur le débarquement des migrants. Seules restent fonctionnelles les opérations aériennes. Le sauvetage est depuis largement l'apanage des ONG. Mais plusieurs crises se sont succédé à chaque fois qu'un navire d'ONG se présentait auprès d'un port d'Italie ou de Malte avec des migrants à bord. Quelques Etats membres de bonne volonté ont consenti à se répartir ces personnes.

"Nous ne voulons pas un modèle qui facilite la vie des passeurs"

Il y a un mois, quatre d'entre eux (Malte, l'Italie, la France et l'Allemagne) se sont accordés pour une solution plus pérenne, mais aucun autre pays de l'Union ne s'est depuis proposé pour les soutenir dans ce mécanisme. Ils se retranchent derrière le blocage actuel de la réforme du mécanisme de Dublin, qui détermine que l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile est celui de la première entrée, le plus souvent les pays méditerranéens.

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Ce lundi, la commission des libertés civiles avait dégagé une très courte majorité en faveur du texte soumis en plénière ce jeudi. Mais la première force politique au sein de l'assemblée, le Parti populaire européen (droite, centre-droite), a refusé de suivre. L'objectif premier à ses yeux doit être d'empêcher les migrants d'entreprendre leur voyage, en améliorant les conditions de vie sur place et en coopérant davantage avec les pays de départ au sud du pourtour méditerranéen.

"Nous ne voulons pas un modèle qui facilite la vie des passeurs", a défendu l'allemande Lëna Dupont (PPE). "Les causes de ces exodes ne sont pas en mer mais sur terre. Il faut un dialogue plus approfondi avec les pays d'origine de ces migrants et avec les pays de départ. Ils ont besoin de notre soutien, mais cela ne figure pas assez dans votre résolution", a-t-elle justifié.

"Il n'est pas question ici d'adopter un paquet complet sur la politique de migration et d'asile, mais juste de s'assurer qu'il y ait suffisamment de capacité de sauvetage en Méditerranée", a répliqué la néerlandaise Sophie in't Veld (Renew Europe). "Il faut d'abord sauver les gens, puis on parlera de leur statut. Une partie du PPE n'exprime pas ses valeurs chrétiennes", a-t-elle dénoncé. Pour l'allemand Erik Marquardt (Verts/ALE), ce sont des vies humaines que "l'on est en train de sacrifier". L'espagnol Miguel Urbán Crespo (GUE/NLE) est sur la même longueur d'onde.

"Lorsque les institutions ne font rien face à la mort et criminalisent des ONG qui sauvent des vies, elles se transforment en complices". "A deux voix près, il n'a pas été possible de faire passer un message de solidarité envers les proches des morts de la Méditerranée", a déploré, amer, l'espagnol Juan Fernando Lopez Aguilar (S&D), le président de la commission des libertés civiles.