Pourquoi avoir ciblé Albert Frère dans votre livre (1), plus qu'un autre milliardaire ?
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Pourquoi avoir ciblé Albert Frère dans votre livre (1), plus qu'un autre milliardaire ? Parce que le premier fil qu'on tire est celui de l'affaire Quick, en 2007, et qu'au bout de ce fil, on trouve Albert Frère, à l'époque actionnaire principal de la chaîne de hamburger. Cela fait dix ans que je m'intéresse à ce dossier. Mais, quand je le découvre, je suis encore en pleine tempête Clearstream (NDLR : du nom de la chambre de compensation basée au Luxembourg).Cette propension à gagner des milliards en pillant les Etats, comme vous l'expliquez, est-il le fait de tous les milliardaires ? Il y a des milliardaires plus respectables que d'autres : les créateurs comme Mark Zuckerberg ou Bill Gates qui se sont enrichis en déposant des brevets. Ce ne sont pas les milliardaires qui posent problème. Quoique, personnellement, je trouve qu'avec trois Maserati, un Falcon et quatre immeubles de luxe, on doit avoir assez et on peut partager le reste. Le vrai problème, ce sont les milliardaires qu'on voit grimper dans le hit-parade de Forbes et qui ne s'enrichissent que via le private equity ou les fusions-acquisitions, comme Bernard Arnault, François Pinault, Vincent Bolloré... Ils n'ont rien inventé. Ils sont juste âpres au gain. Peu importe la manière d'y arriver. Dans le portrait que vous dressez d'Albert Frère, on a l'impression que vous avez, malgré tout, une certaine sympathie pour lui.... Oui, je pense que ce mec doit être passionnant à rencontrer. J'ai essayé de le voir par tous les moyens. Je suis allé à Gerpinnes, discuter avec ses copains d'enfance. J'aurais été ravi de boire un coup avec lui, surtout s'il avait ouvert une bouteille de Pétrus. Mais les portes de sa maison sont restées fermées. Vous dénoncez la collusion entre les politiques et les milliardaires ou les grands patrons. Cela n'a-t-il pas toujours existé ? Si. Mais, aujourd'hui, ce système semble s'essouffler. Emmanuel Macron en est le dernier avatar, en France. Avant lui, François Hollande s'est fait manger par la finance, malgré ses promesses électorales. Nicolas Sarkozy, lui, était le petit télégraphiste du monde de la finance. Ce qui lui permet d'empocher, en 2013, 100 000 dollars pour donner une conférence chez Goldman Sachs.... Ce système a créé trop de pauvreté, en France comme en Belgique d'ailleurs. Ces inégalités croissantes provoquent la montée des extrêmes un peu partout en Europe. Les Etats sont-ils impuissants face aux grands patrons ou bien complices ? Je pense que l'Etat est moins faible que compromis et que, la gauche étant défaillante, les seules vraies alternatives sont La France insoumise ou le PTB. Mais les médias restent très méfiants à l'égard de ces partis. Il est vrai aussi que le PTB n'a pas une culture de gouvernement. Pourtant, un type comme Marco Van Hees, bien épaulé, pourrait être un bon et honnête ministre du Budget ou des Finances. Il y a du boulot, quand on voit notamment la facture d'électricité des Belges, la plus chère d'Europe, surtout depuis la fusion entre Gaz de France et Suez. Tiens, on en revient à Albert Frère... On a tout de même l'impression que le système que vous dénoncez est résistant. Vous pensez vraiment que ça peut changer ? C'est pour cela que j'écris des livres et réalise des films. J'ai la naïveté de croire que ce n'est pas vain, que cela aide à faire prendre conscience, non pas du " tous pourris " qui n'est pas une réalité, mais de la nécessité de mieux contrôler des instruments publics comme la Caisse des dépôts française qui a acheté Quick, en 2006, à un prix scandaleusement élevé. En 1996, vous avez réuni sept juges européens qui ont signé le célèbre appel de Genève pour créer un espace judiciaire européen. Qu'est-ce que ça a changé ? Cet appel est-il toujours d'actualité ? Il a quand même fait des petits : le mandat d'arrêt international, l'agence Eurojust, l'Olaf (Office européen de lutte antifraude). Mais c'est vrai qu'il reste du chemin. Un des patrons de l'Olaf nous avait dit, à l'époque de sa création que, vu les résistances nationales, il faudrait vingt ans pour que les politiques répondent réellement à l'appel de Genève. On les a dépassés, ces vingt ans... Pourtant, tout le monde sait, depuis des décennies, que l'argent n'a pas de frontière et que le souverainisme, surtout en matière de justice, est propice à la corruption et à la fraude fiscale. Vous n'avez pas envie de faire de la politique pour essayer de faire bouger les choses autrement ? C'est marrant que vous me posiez la question, parce que je me la pose de plus en plus. Je n'ai jamais été aussi près de franchir le pas. Cela fait un moment que je suis sollicité par plusieurs leaders politiques et par des militants. A gauche forcément : le PS, La France insoumise, Ecolo, Benoît Hamon. Jusqu'ici, je n'ai pas répondu aux appels du pied, mais je parle, j'écoute, je rencontre. Que vous faut-il pour faire le pas ? La garantie d'avoir la liberté de parole. Et d'action. Tout se négocie. Ce serait tout de même un sacré sacrifice de ne plus écrire de livres ou de ne plus tourner de films. Mais je viens d'avoir 60 ans. C'est le moment ou jamais. Quand je vois le grand bordel en Europe avec ces partis identitaires qui montent et l'inculture de certains politiques qui prennent la parole dans les médias pour nous faire la morale, ça me motive. Je n'ai pas de complexe par rapport aux politiques en place. Au contraire. Et puis, je me dis que je dois bien ça à la génération de mes filles et de mon fils. La page Clearstream est-elle définitivement tournée ? Qu'en retirez-vous avec le recul ? Un sentiment de victoire, puisque la Cour de cassation française m'a donné raison, en 2011, en constatant " l'intérêt général du sujet traité et le sérieux de l'enquête ". C'était la médaille après un long combat judiciaire de dix ans qui m'a coûté beaucoup d'argent. Une médaille qui constitue aussi une jurisprudence pour tous les journalistes. Aujourd'hui, cette affaire Clearstream me colle toujours à la peau. Je suis encore invité pour en parler, mais je n'y vais plus. Même à ma fille Loulou, qui écrit des romans, on lui parle de Clearstream quand on l'interviewe. Vous n'avez jamais baissé les bras durant ce long combat ? J'ai eu des moments de colère et de rage, mais pas de découragement. Ce n'est pas dans ma nature. Mais je n'y serais pas arrivé sans mes potes les plus proches, qui ont organisé une sorte de cordon sanitaire autour de moi. Avec un comité de soutien, ils ont réuni 186 000 euros pour assurer ma défense dans les dizaines de procédures qui ont été intentées contre moi. Le dessinateur Lefred-Thouron a, par exemple, créé un tee-shirt qu'il portait toutes les semaines à la poste pour les envoyer à ceux qui l'avaient commandé. Il en a vendu 3 000, à 20 euros ! Aujourd'hui, avec les consortiums de journalistes comme l'ICIJ, c'est un peu moins David contre Goliath ? Oui, c'est mieux. Mais est-ce que cela change le rapport de force ? Voilà dix ans qu'on révèle des leaks. En 2016, avec les Panama Papers, on a bien dû constater que le système de la finance offshore était increvable. Et ça continue. Singapour ne s'est jamais aussi bien porté qu'aujourd'hui... Même chose pour Clearstream : c'est toujours une entreprise qui, de manière industrielle, dissimule des transactions financières, alimente des paradis fiscaux, héberge des comptes de banques mafieuses. Comme Euroclear, c'est un monstre informatique tellement difficile à contrôler qu'il faudrait une dénonciation interne pour les percer à jour. Les journalistes risquent de s'épuiser... Les politiques doivent prendre le relais, c'est évident. Mais la compromission est là. Après le Luxleaks qui a révélé, en 2014, des accords scandaleux entre le fisc luxembourgeois et des centaines de multinationales, Jean-Claude Juncker aurait dû sauter de son poste à la Commission européenne, lui qui avait été Premier ministre du Grand-Duché pendant les années litigieuses. Vous êtes en train de réaliser deux documentaires sur le terrorisme, dont un avec la RTBF. Sous quel angle abordez-vous ce sujet ? Celui du mensonge. J'ai des amis qui sont morts au Bataclan et chez Charlie. J'avais rendez-vous avec Wolinski le lendemain de l'attentat... C'est un sujet qui me tient à coeur. Mais il y a une fabrication de mensonges de la part des médias et des politiques autour du terrorisme. On réagit trop dans l'émotion. J'ai découvert des tas de fichiers " S " (NDLR : l'abréviation de " sûreté de l'Etat "), en France, servant d'épouvantails qu'on remue dès qu'on parle d'attentats. L'état d'urgence permet de réprimer des militants de toute nature. C'est le prétexte sécuritaire. On a déjà vu ça avec les pédophiles. D'où vient votre capacité d'indignation ? De vos parents ? Je ne crois pas. Ma mère était couturière. Mon père, ouvrier chez EDF. Il est devenu ingénieur à la fin de sa carrière. Il m'a plutôt inculqué le culte de l'effort. J'ai été révolté très jeune. Je lisais Le Petit Livre rouge de Mao au lycée. J'étais bêtement militant d'extrême gauche. J'ai appris à ne plus invectiver ceux qui ne partagent pas mes idées. Il y a des gens qui votent FN et qui sont respectables, avec qui on peut parler. Pas tous, pas les identitaires purs et durs. De toute façon, c'est par le dialogue qu'on fera évoluer le monde.