En ces temps de complexité et d'incertitude, les philosophes, à qui l'on prête si peu l'oreille en temps "normal", ont des choses à nous dire. Voire une responsabilité à prendre. Philosophe réputée dans l'Hexagone et professeure titulaire de la prestigieuse chaire Humanités et santé au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), Cynthia Fleury ne se dérobe pas à la tâche. Tant dans la chronique hebdomadaire qu'elle tient dans le journal L'Humanité que dans ses interventions dans les matinales de Radio France, l'auteure du remarquable Ci-gît l'amer. Guérir du ressentiment (1) s'efforce d'élucider les retombées de la crise sanitaire de la Covid-19 sur la société et la démocratie, thème prééminent dans sa bibliographie déjà fort foisonnante. Le public lui doit de nombreux essais, où sont tour à tour abordées les questions du soin, de l'individualisme, de la démocratie, des enjeux médicaux dans la société moderne. Autant de thématiques qui résonnent dans le contexte actuel.
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En ces temps de complexité et d'incertitude, les philosophes, à qui l'on prête si peu l'oreille en temps "normal", ont des choses à nous dire. Voire une responsabilité à prendre. Philosophe réputée dans l'Hexagone et professeure titulaire de la prestigieuse chaire Humanités et santé au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), Cynthia Fleury ne se dérobe pas à la tâche. Tant dans la chronique hebdomadaire qu'elle tient dans le journal L'Humanité que dans ses interventions dans les matinales de Radio France, l'auteure du remarquable Ci-gît l'amer. Guérir du ressentiment (1) s'efforce d'élucider les retombées de la crise sanitaire de la Covid-19 sur la société et la démocratie, thème prééminent dans sa bibliographie déjà fort foisonnante. Le public lui doit de nombreux essais, où sont tour à tour abordées les questions du soin, de l'individualisme, de la démocratie, des enjeux médicaux dans la société moderne. Autant de thématiques qui résonnent dans le contexte actuel. Depuis plusieurs semaines, la France vit au rythme de manifestations contre le pass sanitaire et la vaccination obligatoire pour un certain nombre de professions. De quoi ces manifestations sont-elles l'expression, selon vous? Elles témoignent d'un abattement généralisé, mêlé de lassitude et de répugnance. La privation de liberté, les multiples contraintes sanitaires, ne sont pas des privations de confort, ce sont principalement des contraintes qui atteignent notre sécurité économique, la qualité de nos rapports sociaux, la vitalité de nos droits. Donc il y a bien sûr une partie des manifestants qui ressentent à juste titre ce dévoiement de la démocratie. Mais il y a aussi une véritable instrumentalisation, de type "antisystème", qui préexistait largement avant la crise de la Covid-19, et qui trouve ici un boulevard pour se revitaliser. Nous avions quelque peu perdu l'accès à la dimension tragique du monde et de la vie, celle qui voit coexister des ordres incompatibles, qui oblige à négocier avec le non négociable, celle qui nous déboussole absolument... car tout est en place pour banaliser l'état d'exception, ce qui est absolument dangereux. Il faut donc une confiance très forte pour traverser cette crise, confiance en nos institutions, en leur capacité de régulation et de vérification des limites à imposer à ces états d'exception sanitaire sans cesse renouvelés, confiance dans nos autorités de santé pour être transparentes sur les bienfaits et les méfaits des stratégies vaccinales, mais aussi de confinement, ou autres techniques pour résister à cette pandémie, et puis surtout transparentes sur les conflits d'intérêts qui orchestrent plus ou moins le monde de la recherche scientifique et médicale. Or, nous sommes en crise de confiance très forte. D'où notre affaiblissement pour traverser cette crise. Il ne faut abandonner ni la confiance institutionnelle ni le terrain de l'investigation et de l'information aux conspirationnistes. Cette crise de confiance touche également la science, qui semblait pourtant, jusqu'avant la crise sanitaire, épargnée. Comment l'expliquez-vous? Cette crise de confiance n'est pas nouvelle et s'est consolidée à partir de la moitié du XXe siècle, notamment quand la science est devenue une "technoscience", inséparable d'une politique économique particulière, hypercapitalistique, alors qu'elle relève, aussi, voire principalement, du bien public. L'acculturation scientifique est un des enjeux les plus passionnants et difficiles en démocratie: comment faire évoluer la qualité du débat public autour des enjeux scientifiques, comment distinguer les controverses publiques des controverses scientifiques, comment maintenir la hiérarchisation des protocoles/régimes de véridiction à l'heure de l'instantanéité de l'information, etc. D'aucuns voient dans ces manifestations le signe du triomphe de l'individualisme dans nos sociétés. D'autres, l'expression d'une inquiétude légitime et de la défense des libertés fondamentales. Quel est votre regard à ce sujet? Il est certain que nos sociétés sont "individualistes" et que tout tropisme plus "collectif" et "coresponsable" de la liberté heurte d'emblée. Pour autant, la liberté dite "négative" est une conquête absolue, qu'il ne s'agit nullement de vouer aux gémonies. C'est non seulement notre culture, mais c'est aussi une dimension très qualitative de notre Etat de droit. La seule question viable pour nos sociétés est celle de la gestion démocratique de l'épidémie, et pas uniquement celle de sa gestion. Par tous les moyens institutionnels, civils, universitaires, juridiques, nous devons sans cesse questionner la légitimité, la temporalité et la proportionnalité des limites imposées par l'état d'exception. Il faut continuer de solliciter les instances - Conseil constitutionnel (NDLR: Cour constitutionnelle en Belgique), Conseil d'Etat, etc. -, faire le travail de débat public, enquêter avec les sciences sociales, etc., sur la scène nationale et européenne. La confiance peut tout à fait, doit même apprendre, à se nourrir de fonctions critiques, de débats, de règlements de différends, d'"hypervigilance", etc. Et puis, dans cette gestion démocratique, la question centrale demeure aussi celle de la place des services publics, de leurs moyens financiers, techniques et humains, la défense de la santé et de l'accès aux soins comme bien non strictement marchand. On a pu remarquer que le slogan dominant dans ces événements est celui de "Liberté". Le pensez-vous adéquat au vu de la nature des revendications? L'instrumentalisation principale est celle du concept de liberté. Je doute, en revanche, que ceux qui s'inquiètent à juste titre des dérives liberticides de la gestion d'exception sanitaire, adhèrent aux multiples slogans antisémites. Comment s'assurer et veiller à ce que l'état d'exception ne devienne pas un paradigme normal de gouvernement? Trois principes sont toujours à convoquer pour vérifier sa "conformité" avec l'Etat de droit. La temporalité: il ne peut être que provisoire. La légitimité démocratique: il faut qu'une autorité parlementaire le valide. La proportionnalité: il faut qu'il y ait une forme de mesure entre les bénéfices et les contraintes liés à l'état d'exception. Ensuite, très important, qu'il y ait du débat public: les médias, les associations civiles, mais aussi les sociétés savantes, ou telle convocation de tel ou tel expert des sciences sociales, pour déconstruire le bien-fondé de cet état d'exception. Enfin, le recours aux autorités plus institutionnelles encore, sortes d'arbitres ou de garants ultimes, le Conseil constitutionnel, le Conseil d'Etat, la Cour européenne des droits de l'homme, etc. Donc, tout sauf l'acceptation sans sourciller. Même si elles ne se réduisent pas à cela - tant s'en faut -, ces manifestations restent entachées de théories complotistes. De quoi celles-ci sont-elles le symptôme? C'est un symptôme de la défiance institutionnelle et populiste, mais aussi de la fabrication plus artificielle de cette défiance par la désinformation, la production de fausses controverses, ce que les historiens des sciences Naomi Oreskes et Erik Conway ont nommé les "marchands du doute", ou comment on utilise la production d'un discours scientifique pour créer de l'ignorance, désinformer et briser ce pacte très régulateur du logos (scientifique) et de l'Etat de droit. Selon vous, où se situe la frontière entre, d'une part, le doute et la vigilance légitimes et salutaires pour une démocratie, et, d'autre part, la méfiance irrationnelle qui sombre souvent dans le complotisme? La frontière est ténue mais fait toute la différence. La difficulté en démocratie est la suivante: notre Etat de droit permet d'aller très loin dans la déstabilisation de ses contenus. C'est là sa force et sa faiblesse, mais la démocratie ne peut se résumer à la tyrannie de la majorité ou des minorités actives, elle est un régime qualitatif et pas seulement quantitatif, autrement dit notre démocratie est un Etat de droit, avec une normativité très spécifique qui n'est ni une permissivité à tout crin, ni la loi du plus violent, ou de celui qui parle le plus fort. Par ailleurs, elle repose sur la régulation de la parole comme outil principal de règlement des conflits. Or, sans confiance, une telle régulation est impossible puisque la parole est vidée de sa substance, démonétisée. Et la restauration de la confiance est une des choses les plus complexes à faire, car elle relève soit d'une forme de croyance civique, d'une forme de métaconfiance, comme s'il s'agissait de croire en la démocratie et en ses institutions pour mieux la protéger de ses insuffisances, ou alors d'une confiance qui fait l'épreuve de la charge de la preuve - ce qui est extrêmement compliqué dans ces temps d'accélération continue et de mise à nu des dysfonctionnements de la démocratie. Plusieurs pétitions ont été lancées en France pour organiser un référendum sur le pass sanitaire. On y invoque notamment l'exemple de la Suisse, où l'on se dirige vers cette solution. D'un point de vue démocratique, comment jugez-vous cette initiative? La date du 30 septembre a été annoncée, comme une sorte de première balise... mais l'on voit mal le gouvernement rétropédaler sur ce point, sans compter que la dynamique européenne ou internationale ne va pas dans ce sens. Pour autant, tout ce qui viendra enrayer le processus de banalisation de l'état d'exception me paraît souhaitable, disons un moindre mal, même si le risque d'instrumentalisation populiste par les "antisystème" est très fort. Les premières semaines de la crise sanitaire en 2020 ont nourri bien des espoirs d'un "monde d'après" meilleur. Un an et demi plus tard, comment voyez-vous le monde qui se dessine à la sortie de cette crise? C'est un monde où les évidences d'antan sont fortement remises en cause alors qu'elles "validaient" l'idée même de modernité mondialisée: en ce moment, la croyance d'une mobilité extrêmement fluide, illimitée, suscite beaucoup de perplexité. C'était pourtant assez improbable de penser un "à rebours" au sujet de cette mobilité exponentielle avant la crise pandémique. Le compagnonnage avec la réalité et la valeur de l'incertitude s'est rappelé à notre bon souvenir. Les velléités de "meilleur" se sont quelque peu tues devant les pronostics d'effondrement et de faille systémique. Pour autant, ne prenons qu'un exemple mais symptomatique des progrès de la recherche scientifique, ce qui se passe avec l'ARN messager est porteur d'espoir pour quantité de maladies... Alors, oui, le phénomène de "biensurveillance" se développe au détriment des libertés individuelles, et la digitalisation de ce monde semble irréductible, sauf à imaginer un bug mondial mettant à l'arrêt les outils numériques. Je pense souvent à la phrase de Pascal nous expliquant que le malheur de l'homme vient qu'il ne sait pas se tenir tranquille dans sa chambre. Or, notre société a désormais détruit l'idée même de chambre, puisque la digitalisation pénètre toutes les sphères de la vie des hommes, et tout particulièrement leurs chambres. Rester dans sa chambre est devenu la pire des aliénations. Le monde à l'extérieur est azimuté. Le monde à l'intérieur l'est tout autant. Quand le philosophe des sciences Bruno Latour parle d'"atterrisage" (NDLR: dans son livre Où atterrir? Comment s'orienter en politique, paru en 2017 à La Découverte), il vise aussi cela: le retour au monde, au vivant, à la nature, à ce qui n'est pas "médié" par le numérique. Le monde "d'après", c'est peut-être simplement cela: un retour à l'espace-temps humain, à un monde à dimension terrestre (et non pas globalisé) et humaine. Quelles séquelles, sociales, politiques et sociétales, risque de laisser cette crise? Tout dépendra des disparités entre les pays occidentalisés riches et ceux qui sont plus vulnérables. La crise sera-t-elle un levier pour réduire les inégalités au niveau mondial, améliorer par exemple la gouvernance de la santé mondiale, ou à l'inverse creuser les fractures socio-économiques? Vous êtes engagée dans des actions en Afrique. De quel oeil regardez-vous la situation dans ce continent, en particulier le manque d'accès à la vaccination? Les premières vagues de la Covid-19 ont plutôt épargné les pays africains, mais ces derniers sont extrêmement fragiles en matière de structures hospitalières, totalement sous-dotés en équipements et moyens humains. Et les maladies chroniques sont aujourd'hui la première cause de mortalité en Afrique. Le déploiement d'une stratégie vaccinale est donc décisif. Lever la propriété intellectuelle concernant les technologies développées contre la Covid-19 n'aurait pas réglé le problème de la production massive de doses, mais aurait grandement aidé à accélérer l'accès à ces technologies. Vous avez beaucoup travaillé sur la notion de "soin". Dans quelle mesure peut-elle être pertinente dans le contexte actuel? Le soin "répond", dit "me voici" au sens lévinassien (NDLR: le philosophe français Emmanuel Levinas, (1906 - 1995) a fait de la question éthique le centre de ses préoccupations), il est la matérialisation de la confiance. On pourrait paraphraser l'adage, pas d'amour mais des preuves d'amour. En démocratie, le peuple pourrait dire: ça suffit le discours sur la confiance, on veut la preuve que l'on peut avoir confiance, et cette preuve c'est le soin qui l'apporte. D'ailleurs, dans ces périodes d'extrême défiance, la parole n'est quasiment plus audible. L'émotion est trop vive. Seul le soin apaise, régule pour éviter la violence. Par ailleurs, le soin c'est l'autre nom de l'Etat social, de la solidarité publique et interpersonnelle, de l'affectio societatis, tout ce qui est déterminant, tout ce dont nous avons besoin en période de crise pour être aptes à la traverser. C'est une sorte de vaisseau grâce auquel il est possible de traverser. C'est ce qui s'est passé dans quantité de pays européens qui ont répondu présent, avec l'aide de leur Etat providence, aux besoins des citoyens, notamment lorsqu'ils étaient empêchés de travailler. Mais le soin n'est pas le sécuritaire ou le tout sanitaire. C'est à l'inverse le refus d'une approche trop biologisante de la vie.(1) Ci-gît l'amer. Guérir du ressentiment, par Cynthia Fleury, Gallimard, 2020, 336 p.