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Champions des radins, les habitants du pays des moulins et des tulipes ? Ce stéréotype a le don de les irriter. Hélas pour eux, les âpres tractations européennes de ces dernières semaines pour trouver une riposte économique commune à la crise provoquée par le coronavirus ont renforcé le cliché. Alors qu'une profonde récession se profile - chute des PIB, faillites, pertes d'emplois...-, l'intransigeance et la position moralisatrice des pays du nord, Pays-Bas en tête, face aux appels à la solidarité financière lancés par l'Italie et de l'Espagne, pays euro- péens les plus durement affectés par le Covid-19, a stupéfié et exaspéré les responsables politiques européens. Après l'encombrant Viktor Orban et le bouillant Boris Johnson, l'inflexible Wopke Hoekstra, ministre néerlandais des Finances, fait figure de nouveau " Monsieur non " européen. Lors d'un sommet par visioconférence, il a suggéré à la Commission européenne d'ouvrir une enquête pour comprendre pourquoi certains pays ne disposaient pas de marge budgétaire pour faire face à la crise sanitaire. Une position rigoriste soutenue par son Premier ministre, Mark Rutte, mais vivement critiquée à travers l'Europe. Sous le coup de l'émotion, le Premier ministre portugais, Antonio Costa, a dénoncé l'attitude " répugnante " des Pays-Bas et sa " mesquinerie récurrente ". Hoekstra a alors fait son mea culpa, reconnaissant avoir manqué d'" empathie ", mais il s'est empressé d'ajouter que les gestes de solidarité que son pays était prêt à accepter devaient rester " raisonnables ". Traduction : pas question pour le gouvernement de se mettre à dos le contribuable néerlandais, qui n'apprécierait pas que son argent serve à éponger les déficits de pays peu vertueux. Cette logique du chacun pour soi a suscité un vif dépit en Italie, le pays de l'Union qui paie le plus lourd tribut à la pandémie, et celui dont la dette est la deuxième plus élevée de la zone euro, après celle de la Grèce. La fracture entre pays " fourmis " du Nord et pays " cigales " du Sud, déjà très visible lors des débats sur le budget européen 2021-2027 (les frugal four, Pays-Bas, Autriche, Danemark et Suède, veulent toujours raboter l'addition), s'est confirmée au cours des négociations sur le plan de relance de l'économie européenne. Ce fossé pourrait conduire l'Italie à se détourner de l'Union et à succomber pour de bon aux chants des sirènes populistes et nationalistes. Des images d'Italiens brûlant des drapeaux européens ont circulé sur le Web et des maires proches de la Ligue et de Fratelli d'Italia, le parti d'extrême droite de Giorgia Meloni, en hausse dans les sondages, ont décidé de ne plus hisser le drapeau bleu étoilé. Au-delà de ces manifestations isolées d'extrémistes, un antieuropéisme se répand dans la Péninsule. Les Italiens ne se sont pas sentis aidés et protégés par l'Europe, tandis que des témoignages de solidarité - très médiatisés - sont parvenus de Chine, de Russie, de Cuba et même de l'Albanie voisine. Après le Brexit, une sortie de l'Italie, pays fondateur de l'UE, serait fatale au projet européen. " Le manque de solidarité européenne fait courir un danger mortel à l'Union ", avertissait fin mars l'ancien président de la Commission Jacques Delors, 94 ans. Une menace qui inquiète aussi Emmanuel Macron. D'où le soutien du président français à l'idée du Premier ministre italien Giuseppe Conte de lancer des " coronabonds ", ou " euro-obligations corona ". Ces emprunts seraient émis en commun par les pays de la zone euro pour soutenir les économies sur le long terme. Les pays qui versent habituellement des taux d'intérêt élevés bénéficieraient ainsi du taux plus bas des pays plus solides. Onze Etats membres ont appelé à la création de cet instrument, mais la question brûlante n'a pas été tranchée par l'Eurogroupe. Du coup, La Haye et Berlin ont pu confirmer leur opposition aux coronabonds, tandis que les Italiens ont assuré que le projet était désormais " sur la table ". De même, l'activation du Mécanisme européen de stabilité (MES), prévue dans l'accord final des ministres, est sujette à interprétations. Les Italiens veulent croire que les lignes de crédit de ce fonds de secours de la zone euro - au total 240 milliards d'euros - seront accordés à des conditions très " légères ". La crise sanitaire actuelle n'est pas, rappelle Rome, consécutive à un dérapage des finances publiques. L'Europe ne peut donc faire subir à l'Italie le même douloureux et humiliant traitement que celui infligé en 2012 à la Grèce, qui avait dû s'engager à réaliser des réformes pour obtenir chaque nouvelle tranche d'aide. Côté néerlandais, Wopke Hoekstra insiste sur le fait que le MES ne pourra fournir aux Etats un soutien financier sans condition que pour les dépenses médicales liées au Covid-19. Finalement, le compromis satisfait les deux camps, donne une première réponse à la crise économique et préserve la cohésion de l'Eurogroupe. Mais l'enveloppe globale de 540 milliards d'euros prévue par le plan de relance européen reste modeste au regard des plans de soutien nationaux, des 1000 milliards d'euros déjà injectés par la Banque centrale européenne et des besoins prévisibles. Et tout reste à négocier pour mettre en place le " fonds de reconstruction " voulu par la France et les pays du sud.