Anders Tegnell répond aux questions depuis sa voiture sur un parking de Stockholm. Nous lui demandons ce qu'il pense des critiques cinglantes de Nele Brusselaers, épidémiologiste belge à l'Institut Karolinska. Selon elle, la Suède se dirige vers une catastrophe. "Elle fait partie d'un petit groupe de scientifiques qui s'obstinent depuis mars à affirmer que, à cause de moi, le système de santé suédois va imploser", répond-il. "En quelques semaines, il y aurait des dizaines de milliers de morts. Aucune de leurs prédictions ne s'est réalisée. Au contraire, nous allons de plus en plus dans la bonne direction."
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Anders Tegnell répond aux questions depuis sa voiture sur un parking de Stockholm. Nous lui demandons ce qu'il pense des critiques cinglantes de Nele Brusselaers, épidémiologiste belge à l'Institut Karolinska. Selon elle, la Suède se dirige vers une catastrophe. "Elle fait partie d'un petit groupe de scientifiques qui s'obstinent depuis mars à affirmer que, à cause de moi, le système de santé suédois va imploser", répond-il. "En quelques semaines, il y aurait des dizaines de milliers de morts. Aucune de leurs prédictions ne s'est réalisée. Au contraire, nous allons de plus en plus dans la bonne direction."Pourquoi la Suède n'est-elle pas entrée en confinement ?Anders Tegnell : Nous ne voulions pas de confinement, mais nous avons choisi de minimiser le risque d'infection. Nous avons pris beaucoup de petites mesures : nous avons d'abord interdit les réunions de plus de 500 personnes, puis nous les avons ramenées à 50. L'Italie et l'Autriche nous avaient appris que les restaurants sont des sources majeures d'infection, nous avons donc essayé de minimiser le risque d'infection dans l'horeca. En conséquence, l'infection ne s'arrête pas, mais devient contrôlable. À aucun moment durant cette pandémie, notre système de santé n'a été mis sous pression. Au moins 20 % de tous les lits d'hôpitaux sont restés inoccupés.Nous avons rapidement constaté le lent démarrage de l'épidémie. De nombreux pays ont manqué le départ et ne se sont réveillés que lorsqu'il y avait trop de malades pour contrôler l'épidémie. Nous avons vu l'épidémie arriver pendant nos vacances de printemps, réparties différemment d'une région à l'autre, en même temps que les voyageurs qui revenaient. Stockholm a été la plus touchée, car les vacances de printemps de la capitale coïncidaient avec les grandes épidémies d'Europe centrale. Nous avons immédiatement testé un grand nombre de vacanciers qui revenaient.Pourtant, la Suède compte aujourd'hui plus de 3 000 morts. Dans vos pays voisins, où le confinement est strict, le nombre de décès est beaucoup plus faible : au Danemark, il y a eu six fois moins de décès et en Norvège et en Finlande, il y en a quelques centaines.L'explication la plus importante de nos nombreux décès est le grand nombre de décès dans les centres de soins résidentiels. Les maisons de repos suédoises sont presque exclusivement peuplées de personnes très âgées et gravement malades. Environ 70 000 personnes très âgées y vivent ensemble. Si le virus pénètre dans une maison de repos, le nombre de morts est immense. À Stockholm, malheureusement, un certain nombre de maisons de retraite ont été infectées. Plus de 50 % de nos décès proviennent de ces institutions.Les maisons de repos étaient mal préparées à une épidémie ?En effet, on savait depuis longtemps qu'elles n'étaient pas préparées à l'apparition d'une maladie contagieuse. La qualité des soins dans de nombreux centres de soins résidentiels laisse beaucoup à désirer, en particulier dans la région de Stockholm. Le nombre d'infections diminue lentement, tout comme le nombre de décès. Non seulement dans la capitale, mais dans tout le pays. Ce n'est pas encore perceptible dans les chiffres officiels, car il y a un retard dans la publication des chiffres.Les pays qui sont rapidement entrés en confinement n'auront-ils le décompte complet du nombre de morts que quand ils auront adapté leur stratégie de déconfinement?Personne ne le sait. Ce que je sais, en revanche, c'est que chez nos voisins scandinaves et en Autriche, par exemple, seuls 1 à 2 % de la population sont aujourd'hui immunisés, alors que l'immunité collective en Suède s'élève à 25 %. Cela signifie que nous avons parcouru une plus grande partie du chemin. Si 99 % de votre population échappe temporairement au coronavirus, il sera très difficile à l'avenir de faire face à de nouvelles grandes vagues. Quelles mesures faut-il prendre alors?Vous insistez sur le principe : tant qu'il n'y a pas de vaccin, l'immunité collective doit-elle nous protéger ?Nous devons être conscients que nous allons vacciner contre une maladie pas trop dangereuse. 99,9 % de la population jeune et en bonne santé ne meurt pas du covid-19. Ce n'est pas une maladie avec un taux de mortalité de 15 %. Ce qui signifie également qu'un vaccin devra être très sûr. Tant que ce ne sera pas le cas, l'immunité de groupe restera en effet la seule solution.Il y a tout de même beaucoup d'incertitudes sur l'immunité que l'on construit après avoir contracté le covid-19 ?Il est vrai qu'il y a beaucoup d'incertitudes sur l'immunité, surtout si vous testez les anticorps sur chaque individu. Mais l'immunité contre cette maladie existe bel et bien. En Suède, aucun patient atteint de covid-19 n'a subi la maladie une seconde fois. Notre système d'enregistrement est très strict, ce qui exclut toute erreur. Jusqu'à présent, je n'ai vu aucun rapport d'un autre pays qui mentionne des patients ayant été touchés deux fois par le virus. Il y a beaucoup de rumeurs à ce sujet. Nous ne savons pas encore à quel niveau les anticorps offrent une protection et pour combien de temps. Mais peut-être que d'autres parties de notre système immunitaire nous protègent également.Nous supposons que le lent déclin des infections à Stockholm est une conséquence de notre immunité collective. La courbe commence à s'infléchir, alors que nous n'avons pris aucune nouvelle mesure au cours des cinq dernières semaines. En outre, la distanciation sociale dans notre société est un peu moins strictement suivie. Il n'y a donc pas vraiment d'autre explication possible que cette immunité de groupe.Contrairement à la plupart des autres pays, les Suédois ne recommandent pas le port de masques en tissu. Pourquoi ?Les soi-disant preuves scientifiques du port de masques sont très minces. Il est généralement fait référence à une petite étude théorique de Hong Kong sur la quantité de virus qui s'échappe par un masque buccal en tissu. Cette étude ne portait même pas sur le covid-19, mais sur d'autres virus. Il s'agit d'un exercice théorique qui n'a jamais été mis en pratique à grande échelle. Il n'est donc pas du tout certain que les masques en tissu garantissent réellement que vous n'infectez personne.En Suède, il y a une règle d'or : restez chez vous si vous ne vous sentez pas bien le matin. Toute personne malade perçoit dès le premier jour une indemnité de maladie qui remplace intégralement le salaire. Nous craignons que l'introduction de masques buccaux ne donne qu'un faux sentiment de sécurité.Les écoles primaires sont restées ouvertes ?Il n'y a aucune raison de fermer les écoles maternelles ou primaires, car nous savons maintenant que les enfants ne sont pas le moteur de ce virus, contrairement au virus de la grippe. Jusqu'à présent, seuls 200 Suédois de moins de 20 ans ont été infectés par le covid-19. Parfois, ils portent le virus sans en être eux-mêmes malades, et ils le transmettent rarement aux adultes. Cela a été constaté expérimentalement en Islande.Vous avez des preuves scientifiques solides ? Nous devons être conscients que le covid-19 est complètement nouveau et que la recherche scientifique sur ce virus en est à ses débuts. La quasi-totalité des mesures prises par tous les pays du monde ne sont pas étayées par des connaissances solides. Il n'existe aucune preuve scientifique de l'efficacité de confinements ou de fermeture des frontières. Cependant, nous poursuivons tous le même objectif : ralentir la propagation et l'étaler dans le temps. Dans certains pays, l'infection s'est répandue si rapidement qu'ils n'ont pas vu d'autre issue que le confinement total. Mais le confinement renforce surtout la peur. Les coûts économiques sont énormes, avec des faillites et de nombreux chômeurs qui en souffrent. Nous croyons en notre stratégie parce que les gens devront tenir encore longtemps.