On nous prédit régulièrement l'implosion de l'Union européenne. C'est oublier un peu vite que, politiquement parlant, le continent est déjà en train de sérieusement muter dit De Standaard.

En 1999, alors que l'UE ne comptait que quinze États membres, il n'y avait que quatre gouvernements minoritaires au gouvernement. En 2019, 13 des 28 gouvernements de l'UE n'ont pas la majorité (Royaume-Uni, Portugal, Suède, Danemark, Grèce, Irlande, République tchèque, Slovénie, Lituanie, Estonie et Chypre). Autant de gouvernements qui jouent à l'équilibriste avec un succès tout relatif. Le gouvernement espagnol est tombé après moins d'un an de gouvernance et en Belgique aussi le gouvernement règne depuis deux mois sans couverture parlementaire.

Néanmoins, ce n'est pas parce qu'un gouvernement est minoritaire qu'il mène par définition une existence précaire. Dans les pays scandinaves, c'est même une tradition politique. Le " miracle danois " des années 1990 - baisse du chômage, de l'inflation et des déficits budgétaires - est l'oeuvre d'un cabinet socialiste minoritaire qui a demandé le soutien de l'opposition. Un exemple plus récent est le Portugal où le socialiste António Costa gouverne depuis plus de trois ans avec le soutien, entre autres, d'un petit parti communiste.

Tout cela sans compter que, parmi les quinze qui restent, deux sapent l'État de droit et trois ont formé une coalition avec l'extrême droite. En Autriche, le chancelier Sebastian Kurz fait partie d'une coalition avec le Parti de la Liberté de Heinz-Christian Strache. En Italie, la Léga de Matteo Salvini donne le ton au gouvernement de Giuseppe Conte. Et en Bulgarie, Bojko Borisov gouverne avec l'ultra-nationaliste et xénophobe Ataka.

Il reste donc neuf pays "normaux". Sauf qu'ici aussi rien n'est simple puisque la formation des gouvernements devient de plus en plus difficile. Aux Pays-Bas et en Allemagne, la formation d'un gouvernement aura pris un temps record et il est très douteux qu'il y ait un Rutte-III et Merkel-IV. En Lettonie, la nouvelle coalition est composée de cinq partis très différents et si un député slovaque passe de la majorité à l'opposition le pays bascule dans un gouvernement minoritaire.

Les personnes à la tête de ces états ne sont aussi souvent que de passage. Sur les 28 Premiers ministres et présidents du Conseil européen actuel, seuls six ont plus de cinq ans d'expérience : Angela Merkel (Allemagne), Mark Rutte (Pays-Bas), Viktor Orban (Hongrie), Xavier Bettel (Luxembourg), Joseph Muscat (Malte) et Nikos Anastasiadis (Chypre).

"Quand Herman Van Rompuy a démissionné de son poste de président européen à l'automne 2014, il a contemplé avec nostalgie la photo de groupe de sa première réunion au sommet : c'est bien simple, il ne restait presque plus personne" peut-on lire dans De Standaard. Cela n'a rien d'anecdotique et a même un réel impact sur le fonctionnement du Conseil européen, où les chefs d'État ou de gouvernement de l'UE prennent ensemble les grandes décisions. "Cela réduit leur capacité d'action ", dit Luuk van Middelaar, spécialiste européen dans De Standaard. "La prise de décision européenne n'est pas seulement déterminée par les règles du traité, les pressions extérieures ou les idées de la Commission. Les leaders doivent aussi vouloir s'offrir mutuellement des choses. Si je te donne quelque chose aujourd'hui, tu me rends quelque chose demain. Mais une telle mécanique n'est plus possible si le Conseil européen ressemble à un jeu de chaise musicale".

Une telle instabilité s'explique par la fragmentation du centre politique. Les socialistes et surtout les chrétiens-démocrates/conservateurs ont perdu beaucoup d'électeurs ces dernières années. Et lorsqu'ils tentent une coalition sans l'extrême droite ou l'extrême gauche ils se retrouvent rapidement sans majorité parlementaire. Il y a 20 ans, ces deux grandes familles politiques étaient encore toutes puissantes et comptaient onze socialistes et trois démocrates/conservateurs chrétiens parmi les quinze chefs de gouvernement de l'UE.

L'avènement du populisme

La plus grande inquiétude ne vient cependant pas des gouvernements minoritaires, mais plutôt des populistes. Depuis des années, les flèches les plus fortes tirées sur "Bruxelles" viennent de quelques cabinets majoritaires, mais dirigés par des populistes. Le populisme a en effet fait son apparition dans les grands États membres et occupe plus de la moitié des sièges du Parlement européen. Fait notable, le gouvernement hongrois de Viktor Orban est peut-être le plus stable d'Europe. Son parti, Fidesz, gouverne depuis neuf ans à la majorité absolue.