Lire également notre dossier consacré à la crise du coronavirus
...

Le réchauffement climatique est une baignoire. Toujours plus remplie de CO2. Diminuer le débit du robinet n'empêche pas le niveau de se rapprocher du bord. La seule solution serait de le fermer définitivement. L'analogie est signée Richard Betts, climatologue à l'université d'Exeter (Royaume-Uni), dans une analyse de l'impact de la pandémie de coronavirus sur la pollution atmosphérique, publiée le 7 mai. Qui révèle que ce robinet, finalement, a à peine coulé moins abondamment, ces dernières semaines confinées. Presque plus de voitures, d'avions, d'industries et, pourtant, "les concentrations moyennes annuelles de CO2 continueront d'augmenter tout au long de l'année". Certes, la hausse sera moins importante qu'imaginé. De 11%, estime le chercheur britannique. "En d'autres termes, si l'accumulation de CO2 sera légèrement plus lente que prévu, elle ne suffira pas à ralentir considérablement le réchauffement climatique." Les réductions chinoises de 25% en février n'étaient qu'un faux espoir; elles ont repris d'autant plus vaillamment ensuite. Au niveau mondial, quelques mois printaniers et estivaux d'accalmie devraient être contrebalancés dès septembre. Les cygnes qui reviennent sur les canaux de Venise, les fleuves plus limpides, les nuages de pollution atmosphériques se dissipant ne seraient que de courte durée. Puisque tourner le robinet ne suffit pas, serait-il temps de le fermer complètement? "Certains changements, encore impensables il y a quelques mois, deviennent désormais possibles", souligne le climatologue Jean-Pascal van Ypersele, professeur à l'UCLouvain, citant le télétravail, les réunions internationales en vidéoconférence, la prédominance du vélo dans les villes... "C'est le moment de s'asseoir et de réfléchir. Qu'est-ce qui nous manque vraiment, par rapport à avant? Les multinationales qui nous empoisonnent sont-elles encore l'objectif à atteindre au XXIe siècle?" s'interroge Pierre Ozer, son confrère de l'ULiège. Les deux scientifiques font partie des quelque 200 personnes derrière le plan "Sophia", qui devait être présenté à la presse et à la Première ministre Sophie Wilmès ce jeudi 14 mai. Des académiques, des chefs d'entreprise, des représentants de la société civile plaidant pour que la crise sanitaire actuelle puisse être le déclencheur d'un plan de relance, notamment environnemental. Et qui ne perçoivent pas, parmi les discours politiques actuels, de volonté d'aller en ce sens. "Une fois la crise passée, écrivait François Gemenne, professeur de géopolitique de l'environnement (ULiège) dans Le Soir du 28 mars, les gouvernements devront injecter des milliards d'euros, de dollars, de yuans pour relancer l'économie. Ils disposeront d'un instrument massif de planification économique, inédit dans l'histoire récente. Mais au lieu d'un "Green New Deal", beaucoup préféreront tendre une bouée de sauvetage à l'industrie fossile." Robinet ouvert, comme d'habitude? Pascale Vielle, professeure à l'UCLouvain, spécialiste de la sécurité sociale et de la transition environnementale, imagine deux scénarios. Rien ne change, après le déconfinement. Ou tout commence à évoluer. "Il ne faut pas imaginer que les gens n'auront rien appris de cette expérience. L'observation de la nature, le constat de la pollution atmosphérique ou sonore, les formes de solidarité qui se sont mises en place... Politiquement, il faudra peut-être désormais compter avec cette intelligence collective." Peut-être.