"Quand j'étais petite, je me rappelle qu'on était six milliards sur Terre, et là, on est sept milliards. Si ça continue exponentiellement comme ça, on va être combien? J'ai peur que ce soit trop." Ainsi parle Laureline lorsqu'on la questionne sur son choix de ne pas faire d'enfant (1).
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"Quand j'étais petite, je me rappelle qu'on était six milliards sur Terre, et là, on est sept milliards. Si ça continue exponentiellement comme ça, on va être combien? J'ai peur que ce soit trop." Ainsi parle Laureline lorsqu'on la questionne sur son choix de ne pas faire d'enfant (1). Laureline n'est pas la seule à penser de la sorte. Dans les années 1970, les Etats-Unis, jamais avares pour lancer de nouveaux mouvements, ont dégoupillé la grenade: les premières, des femmes y ont affiché leur choix de ne pas devenir mère, revendiquant le droit de se réaliser autrement, quoi qu'en pense le monde autour. C'est de l'autre côté de l'Atlantique qu'est née la tendance des Childfree - traduction: libres d'enfant -, puis les Gink, acronyme de Green Inclinations, No Kid - traduction: tendances écolos, pas d'enfant. Le mouvement a ensuite essaimé en Europe, où l'on parle aussi des SEnVol (sans enfants volontaires). La tendance existait déjà au niveau individuel ; désormais, le mouvement est collectif. Prend-il de l'ampleur? Tout indique que non. Le chiffre de référence, stable, est celui des 5% d'individus qui, en France, font le choix de ne pas avoir d'enfant. La Belgique se situerait dans la même fourchette. "Contrairement à tout ce que l'on peut entendre, il n'y a pas d'explosion du non-désir d'enfant ou de crise du désir d'enfant ou de la famille, insiste Charlotte Debest, sociologue française spécialiste de la question et auteure de l'ouvrage Le Choix d'une vie sans enfant (Presses universitaires de Rennes, 2014), interrogée sur France Culture. Il est intéressant de rappeler qu'il s'agit d'un microphénomène, qui dit beaucoup de la société. C'est notamment la façon dont cette dernière réagit face au choix de ces personnes qui est riche d'enseignements." On y reviendra. En Belgique, en tout cas, sans faire totalement l'impasse sur la génération suivante, le nombre de naissances diminue chaque année depuis 2015, lorsque le pays en comptait un peu plus de 120.000. En 2019, on n'en totalisait plus que 115.565. "On vit dans une société dans laquelle la liberté et les loisirs sont très importants, souligne Sabine Henry, géographe à l'UNamur. Les enfants arrivent d'ailleurs plus tard, lorsque les mères ont autour de 29 ou 30 ans, alors que le pic de fertilité intervient vers 20 à 22 ans. Les parents décalent parfois d'un an ou deux l'arrivée de l'enfant suivant parce qu'ils ne sont pas sûrs de pouvoir lui assurer une vie acceptable selon nos normes." Selon des statistiques de 2016 publiées par Statbel, en Belgique, un ménage sur quatre vivrait sans marmots. C'est dans ce contexte que se font entendre les voix des femmes, hommes et couples qui n'entendent pas se reproduire. Leurs raisons sont multiples ou souvent difficiles à déterminer: envie de privilégier le couple, de profiter sans contraintes d'une vie sociale et de loisirs, d'accorder la priorité à la carrière professionnelle, de voyager, de ne pas consacrer temps et argent à la génération suivante... La situation socio-économique pèse également sur ce choix. "Les jeunes femmes avec lesquelles nous travaillons évoquent régulièrement leurs inquiétudes grandissantes concernant la précarité croissante, et cela a un impact direct sur leur volonté éventuelle d'accueillir un enfant, confirme Laetitia Genin, coordinatrice nationale de Vie féminine: la recherche d'emploi s'avère de plus en plus difficile, les emplois précaires semblent devenir la norme pour certains jeunes et les allocations sociales ne leur permettent déjà pas toujours de vivre dignement, alors avec un enfant? Un projet si intime, tel que la constitution d'une famille, devient coloré par un impact sociétal violent et bousculant." Sans doute les femmes savent-elles aussi que la répartition des tâches au sein du ménage n'est pas encore idéale et qu'une grande partie de celles-ci (soin, maternage, ménage) leur incomberont. Quel que soit le contexte dans lequel les couples se meuvent, l'auteure française Corinne Maier, qui avait publié en 2007 le provocateur No kid. 40 raisons pour ne pas avoir d'enfants (Michalon, 2020) se dit étonnée de la rapidité avec laquelle la maternité peut aujourd'hui être questionnée. C'est qu'une autre donnée s'est entre-temps imposée dans la danse avec plus de force que jamais: la conscience des enjeux environnementaux et la réalité du réchauffement climatique en cours. Certains chercheurs, mouvements ou responsables politiques se sont emparés de la natalité comme levier pour répondre à ce danger menaçant. En novembre 2017, 15.364 scientifiques, venus de 184 pays, signaient un nouveau manifeste alarmant sur l'état de la planète. Parmi leurs propositions: "Réduire davantage les taux de fécondité en veillant à ce que les femmes et les hommes aient accès à l'éducation et aux services volontaires de planification familiale, en particulier là où ces ressources manquent encore." D'après un rapport des Nations unies de 2017, la Terre devrait compter 8,6 milliards d'habitants en 2030, 9,8 milliards en 2050 et 11,2 milliards au tournant de 2100. Tout le monde n'est pas d'accord avec cette inquiétante vision des choses, d'aucuns soulignant que la Terre peut parfaitement supporter et alimenter davantage d'habitants, à condition que la façon de les nourrir, de consommer et de produire soit repensée. Mais une étude réalisée en 2017 par des chercheurs des universités de Lund (Suède) et de la Colombie britannique (Canada) a quasi réduit au silence ceux qui ne voient pas pourquoi la question de la natalité devrait au moins être posée. Selon cette recherche, publiée dans la revue Environmental Research Letters, renoncer à mettre un enfant au monde reviendrait à épargner à la planète l'équivalent de quelque 58,6 tonnes de C02 par an. Aux dires de ses auteurs, ce choix serait même l'initiative la plus efficace pour qui souhaiterait réduire son empreinte carbone. Bien loin devant le renoncement aux déplacements en avion (1,6 tonne), à l'utilisation régulière d'une voiture (2,4 tonnes) ou à la viande (0,8 tonne en moyenne). Leurs auteurs ne s'attendaient pas à ce que leur publication fasse autant de bruit. "Notre but était de montrer que les choix les plus rationnels ne se retrouvent pas dans les politiques gouvernementales", précisait l'un d'eux, Seth Wynes. La question est délicate. Contactés par Le Vif/L'Express, plusieurs interlocuteurs pourtant directement concernés par le sort de la famille, des femmes ou de la planète, ont assuré n'y avoir pas réfléchi ou ne pas disposer de données sur la question. Ainsi de la Ligue des familles et de Greenpeace, par exemple. Le Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) n'aborde pas non plus le sujet dans ses rapports, arguant que ce n'est pas son rôle. La moindre position serait de toute façon difficile à valider par l'ensemble des experts car le risque de pointer du doigt les pays du sud serait réel. "Une limitation de la natalité parallèle à la limitation des émissions des gaz à effet de serre n'est pas à rejeter d'office mais on n'en aura les résultats que dans une génération", rappelle Sabine Henry. En Belgique, les partis politiques francophones (PS, MR, Ecolo, PTB, CDH et DéFI) sont unanimement opposés à une politique de natalité décroissante imposée. L'argument écologique n'en est pas moins venu renforcer la détermination des femmes, hommes et couples qui ne souhaitent pas d'enfants. "Je me dis qu'avec l'intersection du problème de réchauffement climatique et de croissance démographique, à un moment donné, il y a des gens qui vont avoir faim. Et je ne me sens pas prête à faire un petit Occidental qui, lui, aura accès à de la nourriture", argumente Charline (2). "On peut calculer comme on veut, un être humain consommera toujours beaucoup plus que s'il n'était pas là. Sa non-présence sera toujours plus écologique que toutes les bonnes actions qu'il pourrait entreprendre", assène Françoise. Et Elise de marteler: "Avec les déchets que je produis déjà moi-même, j'en suis venue à concevoir l'enfant comme un tas, une tonne de déchets qui va continuer à détruire notre planète." Aucune étude ne permet de savoir combien de couples renoncent à un enfant pour des motifs strictement écologiques. Tout indique d'ailleurs que cette argumentation verte ne constitue pas le motif unique d'un tel choix mais vient s'ajouter à d'autres, déjà évoqués. "La motivation de la décision de renoncement à l'enfant est très difficile à explorer", constate Sabine Henry. "Ma recherche s'est conclue sur le fait que les couples sans enfants qui s'affichaient sensibles à la cause environnementale ne posaient pas ce choix, en fait, pour des raisons écologiques mais d'abord en raison d'un non-désir d'enfant profond, qui préexistait à l'urgence climatique, relève Louise Schmitz, titulaire d'un master en sciences de la population et du développement de l'ULiège (3). Ce non-désir surgissait parfois aussi en réaction à l'injonction de maternité que véhicule toujours la société. L'écologie peut servir de justification dans un contexte où il y a une vraie difficulté à dire qu'on ne veut pas être parent." Nous y voilà. Toute personne en âge d'avoir des enfants aura fait ou fera face à ces sempiternelles et redoutables questions: "Et toi, c'est pour quand?" "Ne tarde pas à t'y mettre, le temps court, pour les femmes! Il ne faudrait pas que tu aies des regrets..." ou encore "Vous vous installez à deux? Je me réjouis déjà d'avoir des petits-enfants!" La pression sociale et familiale pour que la vie se perpétue de génération en génération reste très forte. S'y opposer délibérément est inaudible. "C'est toute la question de la filiation et de la transmission qui est ainsi posée", résume Sabine Henry. Ceux - et surtout celles - qui osent dire qu'ils ou elles ne veulent simplement pas être parents sont souvent taxés d'égoïsme. "Ne pas vouloir d'enfant casse le cycle de reproduction de la vie, résume Edith Vallée, psychologue et auteure de Pas d'enfant, dit-elle... Les refus de la maternité (Imago, 2005). Ces femmes perturbent donc l'équilibre du monde. Pourtant le non-désir d'enfant devrait pouvoir être entendu car il ne faut pas être mère pour être femme." Les concepteurs de la fête des non-parents, lancée en 2009 en Belgique et exportée ensuite à Paris et Montréal, ne pensent pas autre chose. Tenues de s'expliquer, voire de se justifier, les femmes - en première ligne - qui ne veulent pas de la maternité estiment que personne ne devrait se mêler de leur choix. On ne demande pas aux futures mamans pourquoi elles ont décidé de le devenir. Pourquoi l'inverse n'est-il pas vrai aussi? "Le regard porté sur ces femmes est passé d'une condamnation virulente à une vision interrogatrice, voire réprobatrice mais plus embarrassée qu'accusatrice", avance la sociologue Anne Gotman dans Le Monde. Invoquer la question environnementale et climatique est devenu pour elles une arme précieuse. Car l'argument est noble, altruiste, moral. Il est donc mieux accepté et coupe court à tout débat. Lassées, certaines femmes acculées à devoir justifier leur non- maternité balancent parfois qu'elles sont stériles, que ce soit vrai ou non. Certaines en font le choix, de moins en moins, selon les chiffres de l'Inami (voir ci-dessus), alors que le nombre de vasectomies enregistrées chez les hommes ne cesse de croître. Aucune explication particulière n'éclaire cette double évolution, dit-on à l'Inami. En 2016, l'hebdomadaire The Sunday Times avait publié une infographie épinglant les femmes politiques sans enfants, comme la chancelière allemande Angela Merkel, la Première ministre écossaise Nicola Sturgeon ou l'ex-Première ministre britannique Theresa May. Nulle trace d'un homme de pouvoir dans la même situation, à l'image de l'ancien président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker ou du président français Emmanuel Macron. La question de la parentalité, clivante et dérangeante, ne peut s'examiner sans aborder la question du genre, qui ne l'est pas moins. Depuis 2016, les choses ont-elles changé?(1) et (2) sont des témoignages repris dans (3): Le Choix de ne pas faire d'enfant pour "sauver la planète": entre engagement écologique et logique de justification, par Louise Schmitz, mémoire en sciences de la population et du développement, à l'ULiège.