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C'est un peu comme vivre avec 1 000 euros par mois, puis apprendre qu'il n'y a plus le choix, que c'est trop, que c'est intenable, qu'il faut à tout prix baisser les salaires si l'on ne veut pas que le système économique mondial s'effondre. Et diminuer pas que d'un peu : de 80 à 95 %. Apprendre à se débrouiller avec 50 à 200 euros par mois. Le climat, c'est exactement ça : chaque Belge émet annuellement 10 tonnes de gaz à effet de serre par an. Il n'y a plus le choix, c'est trop, c'est intenable, il faut à tout prix les réduire si l'on ne veut pas que notre planète s'effondre. Apprendre à se débrouiller avec 0,5 à 2 tonnes par an. Et d'ici à 2050, s'il vous plaît ! Trois décennies pour changer le monde. Oh, bien sûr, ce même monde ne l'a pas appris avant-hier. Les scientifiques le lui hurlent depuis un bail. Sourde oreille. Le rapport du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental des Nations unies sur l'évolution du climat), publié en octobre dernier, est limpide comme de l'air sans particules fines : il faut s'efforcer de ne pas dépasser 1,5 degré de réchauffement climatique d'ici à 2050. Histoire que la mer engloutisse le moins possible de terres, que les vagues de chaleur emportent le moins de vies humaines, que les pluies torrentielles inondent au minimum, que la biodiversité se préserve au maximum... Bref, que la Terre reste plus ou moins habitable. Plutôt plus que moins. C'est pour ça qu'ils marchent, les " nouveaux guerriers du climat " (Le Vif/L'Express du 21 mars dernier). Ces manifestants, ces jeunes, qui défilent depuis des mois dans les rues du pays pour réclamer que le politique dessine enfin un monde environnementalement compatible. Mais sous quels traits ? A quoi ressemblera(it) une vie sous la barre de 1,5 degré de réchauffement ? Une dizaine d'experts nous ont aidés à en dresser le portrait (1). Certains contours restent flous - aucun ne possède de boule de cristal - mais les grandes lignes de fuite convergent. Vers un même mot : sobriété. De nos modes de vie, condamnés à changer. Un peu, beaucoup, radicalement : il y a ceux qui imaginent que les technologies pourront adoucir la transformation. Puis il y a ceux qui considèrent, au contraire, que la révolution doit être comportementale et totale. Celle du Belge sera, en tout cas, plus profonde que celle du Croate ou du Suédois, meilleurs élèves européens en matière d'émissions de CO2 (5,7 tonnes par an par habitant), à la différence des Luxembourgeois (20,5) et des Estoniens (13,8). Cette révolution devra d'abord être industrielle. Ce secteur, toutes catégories confondues (processus, énergie, combustion), représente à lui seul 46,6 % des émissions belges de gaz à effet de serre, selon les statistiques (2017) de Climat.be. Des pistes existent : meilleurs procédés de production, efficacité énergétique accrue, abandon du pétrole ou du charbon au profit, par exemple, de la biomasse... Des recherches se multiplient en matière de capture et de stockage de CO2, des techniques (encore incertaines) permettant de piéger le dioxyde de carbone pour ensuite l'enfouir à des milliers de kilomètres sous terre. Quand bien même l'industrie se ferait une virginité environnementale, restent encore les 53,4 %. Ces émissions-là sont directement liées à nos modes de vie : le transport (22,5 %), le chauffage résidentiel (13,3 %) et tertiaire (4,8 %), l'agriculture (10,8 %) et les déchets (1,3 %). Changer la manière dont on se déplace, se chauffe, mange et consomme. Voilà, y'a plus qu'à. Idéalement, il faudrait abandonner l'avion. Renoncer à sa voiture personnelle, pour ne plus faire que marcher, rouler à vélo, prendre les transports en commun. Et par conséquent habiter dans des centres urbains, pour vivre plus près des commodités. Dans des logements mieux isolés. Bien mieux. En Wallonie, 75 % d'entre eux datent d'avant 1985, et même 37 % d'avant 1945. Le PEB moyen (performance énergétique des bâtiments) est de F, soit plus de 140 kWh/m2, sur une échelle qui s'arrête à G. La Région a voté un texte qui fixe les objectifs à atteindre pour 2050 : un parc immobilier aux normes PEB A. Soit pas encore du passif (ça, c'est le A++), mais du très basse énergie (moins de 30 kWh/m2). Ce qui n'est aujourd'hui le cas que de moins... de 1 % du bâti. Pour tenir la cadence, il faudrait quadrupler le rythme de rénovations annuelles. Et, accessoirement, investir 63 milliards d'euros, selon une analyse réalisée par le bureau d'études Climact pour le compte du gouvernement wallon. Difficile d'imaginer une telle transition sans la création de primes, d'incitants. Et même si le Wallon isolait spontanément ses murs et ses toits, installait du triple vitrage, une pompe à chaleur, des panneaux solaires thermiques et photovoltaïques (produits localement, s'entend, les importer de Chine tuerait tous les bénéfices environnementaux), le réseau énergétique actuel n'est pas adapté à une telle demande électrique. D'autant que cette électricité devrait être verte, produite par de l'éolien et des panneaux photovoltaïques, voire de la géothermie et des centrales hydroélectriques. Le SPF Environnement a créé un outil en ligne, My2050, élaboré en concertation avec des experts et les secteurs concernés, qui propose différents scénarios de changements possibles. Du niveau 1, où rien ne bouge, au niveau 4, le plus ambitieux. En matière d'énergie éolienne/solaire, ça donne ça : 18 GW contre 104 GW. Dans ce cas, il faudrait installer 280 nouvelles éoliennes par an, sur terre et en mer, porter la capacité photovoltaïque à 50 GW (contre 1 en 2010) et le solaire thermique à 34 GW, ce qui équivaudrait à 5 m2 par ménage pour sa production d'eau chaude. En théorie, la Belgique est territorialement capable de suivre cette cadence. En pratique, elle n'en aurait peut-être pas besoin. Par exemple, si tous les logements étaient hyperisolés, les besoins énergétiques s'en trouveraient moins élevés. Ça, c'est au politique de le décider. Comme de beaucoup d'autres mesures. My2050 a aussi été élaboré dans ce but : pour inspirer les autorités. " En identifiant les leviers de la décarbonation, précise Vincent van Steenberghe, expert en politique climatique au SPF Environnement. Et en montrant que, techniquement, c'est possible d'y arriver, de plusieurs façons différentes. " Pas besoin des pouvoirs publics pour instaurer certains changements : consommer moins de protéines animales (les experts préconisent, en général, une réduction de moitié), acheter local, bannir le plastique, pratiquer le zéro déchet... Sobriété, qu'on disait. Régression ? Peut-être. Mais un monde sans embouteillage, sans pollution, sans risque sanitaire, sans précarité énergétique, ça ressemble quand même un peu, aussi, à du progrès.