Et si les pays en voie de développement pouvaient éviter peu à peu les errements planétaires de l'agriculture intensive? Ces monocultures qui s'étendent à perte de vue pour produire de l'huile de palme, du riz, du maïs, du soja, sous perfusion de pesticides, seraient-elles le seul horizon auquel peuvent prétendre les régions plus pauvres ? C'est précisément ce modèle d'épuisement des sols que la Coalition contre la faim, un réseau regroupant 20 ONG belges, veut abolir, à l'occasion de sa campagne Yes2Agroecology, débutant ce mardi 9 juin.
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Et si les pays en voie de développement pouvaient éviter peu à peu les errements planétaires de l'agriculture intensive? Ces monocultures qui s'étendent à perte de vue pour produire de l'huile de palme, du riz, du maïs, du soja, sous perfusion de pesticides, seraient-elles le seul horizon auquel peuvent prétendre les régions plus pauvres ? C'est précisément ce modèle d'épuisement des sols que la Coalition contre la faim, un réseau regroupant 20 ONG belges, veut abolir, à l'occasion de sa campagne Yes2Agroecology, débutant ce mardi 9 juin. Celles-ci demandent que l'agroécologie devienne une priorité dans le budget dédié à l'agriculture de la coopération belge au développement. A l'heure actuelle, seuls 16% des quelques 1,2 milliards d'euros investis de 2013 à 2017 soutiennent cet ensemble de pratiques agronomiques durables, chiffre une étude de l'UCLouvain. Cosignée par l'économiste Margot Vermeylen et par Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur l'extrême pauvreté et les droits humains, elle considère cette absence de volonté politique comme une "occasion manquée" d'induire des méthodes en phase avec les préoccupations sociales, environnementales et climatiques.En guise de préambule, la Coalition contre la faim rappelle que l'activité agricole est responsable de 80% des pertes de biodiversité et de la déforestation, ainsi que de 24% des émissions de gaz à effet de serre. Dans ce contexte, l'agroécologie constitue une alternative durable, désormais reconnue comme telle par l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). "Il ne faut pas la confondre avec l'agriculture bio, qui correspond à des réglementations et à des méthodes de certification spécifiques, précise Olivier De Schutter.L'agroécologie, c'est une série de techniques agronomiques qui présentent comme caractéristique commune de jouer de la complémentarité entre les cultures, pour que cette diversité puisse réduire l'usage d'intrants externes et de valoriser l'utilisation des ressources naturelles." Il s'agit, par exemple, de planter des arbres en bordure des parcelles cultivées pour que le sol absorbe mieux l'humidité et que leur ombre réduise les besoins d'irrigation. D'utiliser des légumineuses pour injecter de l'azote dans les sols. Ou encore de recourir à des cultures associées qui se protègent les unes des autres contre les insectes ravageurs. Tout l'inverse, donc, des pratiques agricoles dites industrielles.Or, les résultats de l'étude démontrent que 39% des montants de l'aide belge au développement n'intègrent aucun principe de l'agroécologie, laissant dès lors libre cours à une philosophie de production potentiellement peu durable. A cela s'ajoute 45% des flux financiers dont les projets y font en partie référence, mais sans prendre en compte les cinq niveaux de la transformation agroécologique, qui vont de la réduction de l'usage d'intrants (niveau 1) jusqu'à la valorisation de politiques qui l'érigent en pilier d'un nouveau système alimentaire (niveau 5). A cet égard, la philosophie des projets dépend aussi du canal de financement. "Seuls 5% des montants engagés par des ONG ne prennent pas du tout en compte l'agroécologie, contre 56% des projets gouvernementaux belges et 50% de l'aide multilatérale", détaille Margot Vermeylen.D'autres pays en font pourtant un principe plus systématique dans leurs programmes d'aide au développement. Les auteurs citent l'exemple de la France, de l'Allemagne ou de la Suisse. Pour cette dernière, la part de l'aide publique au développement invoquant les préceptes de l'agroécologie s'élèverait à 51%, comme l'indique une étude encore inédite, rendue publique ce mercredi. "Ce que l'on reproche, c'est le manque de volonté politique au niveau du ministère de la coopération au développement pour investir ce champ, indique François Grenade, chargé de recherche et de plaidoyer chez Iles de Paix. On risque de favoriser et de reproduire un modèle agricole que l'on cherche précisément à remettre en question." Le Collectif contre la faim exige dès lors l'agroécologie représente au minimum un tiers du budget belge de la coopération dédié à l'agriculture en 2023.Pour expliquer le faible soutien actuel, Olivier De Schutter pointe ce cercle vicieux : "On ne croit pas que l'agroécologie puisse être performante pour nourrir 10 milliards de personnes, donc on ne la soutient pas et elle n'arrive jamais à faire ses preuves. Elle peut pourtant être très productive à l'hectare. Mais il est vrai qu'elle n'est pas la mieux outillée pour satisfaire les attentes des grands traders de matière première, ni la plus compétitive sur les marchés internationaux. Ce débat est toutefois biaisé par les prix sur le marché, qui n'intègrent pas les externalités négatives de l'agriculture industrielle, in fine compensées par le contribuable."En conséquence, c'est bien d'un choix sociétal dont il est question ici. "La question fondamentale, c'est de savoir ce que l'on veut à travers l'agriculture, conclut Olivier De Schutter. Créer ou détruire des emplois ? Accroître la dépendance de la production alimentaire aux énergies fossiles, dont l'évolution des coûts est jusqu'ici étroitement liée, ou l'en détacher ? C'est un choix de société. Il n'y a rien de fatal dans le fait que l'agroécologie soit pour le moment considérée comme moins concurrentielle. Il faut au contraire qu'elle soit récompensée pour les services qu'elle rend."