> Notre démarche : 100 notes d'un indispensable espoir dans une année de m...
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Mercredi 15 avril, le compteur affiche 60 balais au Palais. Philippe de Belgique souffle toutes ses bougies en comité restreint. Une intruse nommée Covid-19 vient gâcher la fête prévue au château de Laeken, en compagnie de cent Belges nés le même jour que lui. Hors de question que le rassemblement des nouveaux sexagénaires ne vire au cluster. C'est en roi confiné, environné de crises, que Philippe Ier franchit le cap.> La Belgique atteindra-t-elle les 200 ans?2020, annus horribilis. Et pour commencer, toujours pas de gouvernement fédéral digne de ce nom à se mettre sous la dent, un enlisement politique total qui force Philippe à jouer les prolongations dans la facette la plus délicate et la plus ingrate du métier de roi. Cette crise qui s'éternise met à l'épreuve ses talents de facilitateur de solutions. Mettre les mains dans le cambouis sans se brûler les doigts, c'est tout un art que le Palais se doit de maîtriser à la perfection. Les ordres de mission s'enchaînent, les missionnaires défilent au Palais, les aveux d'échecs se suivent et se ressemblent. Raté Sire, encore raté Majesté. S'il subit plus qu'il n'agit, Philippe s'applique à satisfaire sa seule obsession: donner à ce pays ce dont il a besoin comme de pain, une stabilité. Quitte à mettre ses opinions en poche pour se rallier à l'évidence d'une coalition nouée autour du couple des mâles dominants, N-VA et PS. Foi de roi, c'est la solution du bon sens et elle passe par l'intégration du plus redoutable adversaire démocratique de la Belgique. Son homme fort, Bart De Wever, mérite à ce titre de figurer tout en haut des tablettes royales. C'est une minirévolution mentale. En Flandre, certains s'en frottent les yeux: "Que le roi Philippe règle sa boussole sur la N-VA est presque incroyable", éditorialise le Morgen, début février. Ah! la Flandre... Philippe sait qu'il y est attendu au tournant, à la merci de la puissance de feu nationaliste, avec en embuscade N-VA et Vlaams Belang qui ne veulent pas que du bien à son trône. Veiller à ne pas se fâcher avec le nord du pays relève pour la monarchie de l'instinct de survie. Message désormais reçu.Alors Philippe fait consciencieusement sa part du job, conscient que chaque nouvelle initiative que lui impose l'impasse politique comporte sa prise de risque. Ainsi, lorsque le 31 janvier, au bout de quatre missions royales avortées en huit mois, il lance sans crier gare dans l'oeil du cyclone le CD&V Koen Geens, là où on attendait l'entrée en scène du duo Paul Magnette - Bart De Wever. Mauvais casting, mauvais timing, l'essai tourne court. Exit Geens, torpillé par son propre parti. Imputée à la volonté d'un roi trop pressé d'avancer, la tentative est perçue comme un vrai faux pas mais sur lequel toute la lumière reste à faire. C'est le seul notable incident de parcours à épingler. Au bout de seize mois de négociations et onze duos de missionnaires royaux plus tard, le port est en vue. Le 1er octobre, la Belgique hérite d'une heptapartite (PS - SP.A - MR - Open VLD - Ecolo - Groen - CD&V). N'y figure pas la N-VA, mais nul ne songe sérieusement à en faire grief à Philippe. Observateurs et acteurs du psychodrame politique s'accordent pour tirer leur chapeau. Le roi a su rester dans les clous. "Il a agi entre prudence et audace, guidé par le souci de maintenir sa neutralité", résume le spécialiste de la monarchie Vincent Dujardin (UCLouvain). On salue son souci de bien faire, on loue son pragmatisme, on apprécie les coups de pouce distillés pour relancer la mécanique enrayée. Ainsi, cet ultime coup de rein donné dans la dernière ligne droite lorsque, prolonge l'historien, "tout à la fin de la crise, la nomination des coformateurs Paul Magnette et Alexander De Croo, malgré une absence de consensus entre partis, a été bienvenue". La performance royale est d'autant plus remarquée qu'elle a dû s'accommoder, à partir de la mi-mars, de la présence d'un gouvernement certes minoritaire (MR - CD&V - Open VLD) mais de plein exercice, soutenu de l'extérieur au Parlement. Cohabitation inédite, inconfortable. Qui obligeait le roi à redoubler de prudence puisque, note Vincent Dujardin, "avec le gouvernement Wilmès une fois en place, il lui était difficile de prendre une initiative. Ce qui ne l'a pas empêché durant l'été de donner leurs chances à Paul Magnette et à Bart De Wever pour tenter de former un gouvernement fédéral." Finalement, va pour un De Croo Ier et mission royale accomplie. Entre-temps, une autre crise s'est invitée dans la crise. Autrement plus brutale, dramatique, inconcevable. Le coronavirus place le pays sous urgence sanitaire. La précieuse Mathilde à ses côtés, le roi se mobilise aussi sur ce front. Il s'y déploie sans avoir à forcer sa nature, sans jamais surjouer. Il dose avec intelligence ses échanges par vidéoconférences, ses visites sur le terrain. Pose les petits gestes qui font chaud au coeur auprès des plus vulnérables et des plus exposés. Appelle les "chers jeunes" plongés dans un premier confinement à se montrer responsables. Sait trouver les mots qui réconfortent, encouragent, rendent hommage. Profite de son discours à la Fête nationale pour débriefer en douce la traversée de l'épreuve. "Tout n'a pas été parfait, mais nous avons tenu bon. Nous avons maintenant une occasion unique de repenser notre économie et notre société." Rien de franchement original et de révolutionnaire dans ces royaux propos mais ils font néanmoins mouche par leur volonté de positiver dans l'adversité. Les commentaires relèvent que les prises de parole de Philippe délaissent le ton plaintif d'un Albert II plus habitué à la défensive. Le roi marque des points, d'autant, et l'on s'emploie à le faire savoir, qu'il sait aussi se rendre utile. Qu'il a fait jouer ses relations personnelles avec le big boss d'Alibaba, le chinois Jack Ma, pour décrocher une livraison de 500 000 masques au plus fort de la première vague. Où ça, un "roi potiche"? Le parcours a été jusqu'ici sans faute, sans l'entorse stupide aux gestes barrières dont personne n'est jamais à l'abri. Du travail de pro, fruit d'un entourage bien choisi et d'une communication maîtrisée même si l'on ne se refait pas. D'aucuns auront jugé un brin nunuche la miniséance de lecture à distance donnée par Mathilde, dans l'espoir que les jeunes confinés seront saisis d'une folle envie de l'imiter. D'autres auront jugé un chouia gonflée la vidéo prise du ciel de Laeken de la famille royale rassemblée sur la vaste pelouse du grand château, devant un grand message en lettres blanches invitant le quidam à tenir bon, à l'étroit entre ses quatre murs. Après tout, c'est l'intention qui compte. Pas le temps de souffler. C'est l'aïeul Léopold II qui donne à son tour du souci. L'été est meurtrier pour l'arrière-grand-oncle colonisateur qui vacille sur le piédestal de ses statues et prend des coups un peu partout où l'espace public affiche une trace de son souvenir. > Le plan magistral de Léopold II pour mettre la main sur le Congo (récit)Le procès de la violence policière aux Etats-Unis s'exporte, le mouvement Black Lives Matter débarque et voilà la monarchie rattrapée par son passé colonial alors que le 60e anniversaire de l'indépendance du Congo doit se commémorerle 30 juin. Le télescopage s'annonce fâcheux. Alors Philippe anticipe. Frappe un grand coup le jour de la Fête nationale congolaise en exprimant "ses profonds regrets" dans une lettre officielle adressée au président de l'ex-colonie. Initiative toute personnelle du roi, couverte par le gouvernement Wilmès, et saluée de toutes parts. "Cette expression royale forte constituera un texte marquant de son règne, souligne Vincent Dujardin, la reconnaissance du volet sombre de la colonisation favorise un chemin de dialogue pour la recherche d'une mémoire apaisée. Philippe s'est adressé aux Congolais en écrivant à leur président, mais au fond aussi aux Belges en disant que la douleur causée par ces blessures du passé est aujourd'hui ravivée par les discriminations encore trop présentes dans nos sociétés." De la belle ouvrage qui grandit encore son auteur. C'en est trop. La Flandre achève de tomber sous le charme. Sa presse ne tarit plus d'éloges, s'est mise à adorer celui qu'elle a souvent aimé brûler. L'été est fertile en compliments: "Aucun homme politique ne s'est élevé dans le métier en si peu de temps et de manière aussi surprenante, que Philippe. Enfin un roi qui agit en porte-parole du peuple. C'est un républicain qui vous le dit", s'enflamme l'auteur d'un "hymne à Philippe" publié dans De Morgen. "Philippe est le plus sensé et le plus raisonnable des chefs d'Etat que la Belgique ait jamais connus. Il semble en état de faire ce que ses prédécesseurs n'ont pas pu, osé ou voulu: être les deux pieds dans son propre temps et agir en conséquence", dixit le même quotidien. "Philippe-le-gaffeur est complètement oublié", s'extasie l'éditorialiste du Standaard. Le roi a donc su effacer le prince héritier gauche et mal inspiré. Le fils éclipse même le père. Car la famille des Saxe-Cobourg s'est agrandie cette année, elle hérite d'une nouvelle princesse et c'est Philippe qui, le premier, réserve bon accueil à sa demi-soeur Delphine avant qu'Albert II ne se décide à l'imiter en recevant enfin sa fille. Le roi régnant se pose en chef de famille, qui ramène la paix dans les ménages. 2013-2020: sept ans de règne, pas de malheurs. 2020 a été pour Philippe Ier l'année de la confirmation, de la consécration. Vincent Dujardin confirme: "Que ce soit sur le plan politique, sanitaire ou familial, on peut dire qu'en cette année, le roi a accru son autorité morale. La clé réside sans doute d'abord dans ses qualités personnelles et humaines qui ont été particulièrement visibles lors de la crise sanitaire, en venant en soutien, avec toute sa famille d'ailleurs, à ceux qui souffraient le plus, ou en recevant Delphine très vite après le verdict de la cour d'appel, ce qui a assurément encouragé son père à faire de même. Le Palais a aussi montré sa valeur ajoutée dans le moment très précis de la formation d'un gouvernement. En tout cas, cela ne nourrit pas de débat sur le rôle de la monarchie, c'est sans doute même l'inverse d'autant que du côté de la relève, on peut dire que la princesse Elisabeth jouit également, pour le moment, d'une image positive." 2020, année noire pour l'avènement d'une monarchie protocolaire.