Il y a un an, le 2 mars 2020, l'ensemble des autorités belges se réunissaient pour établir une stratégie commune face à un virus peu connu. Une autre époque, certains disent un autre monde : Sophie Wilmès était Première ministre, Maggie De Block ministre de la Santé, et personne n'osait vraiment croire que ce qui se produisait déjà en Italie du Nord pouvait se reproduire en Belgique. Un an plus tard, le gouvernement fédéral a changé, Alexander De Croo le dirige, des ministres se sont disputés, des politiques ont affronté des experts, deux vagues ont déferlé et 22 000 personnes sont décédées. Découvrez les cinq épisodes de cette année comme aucune autre.
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"D'abord, Elio, tu fais mousser le savon, entre tes paumes. Plaît-il? Je dis: d'abord, tu fais mousser le savon, entre tes paumes, après avoir mouillé tes mains. Ah oui, oui. Et après, tu frottes bien entre tes doigts et sur le dos des mains. Ah oui, oui, oui. 20 secondes. Il faut bien prendre son temps. Et puis tu rinces beaucoup, beaucoup. Aaaaah d'accord Maggie!" Il y a une petite vingtaine de personnes importantes, toutes serrées autour de la longue table d'un des salons du Lambermont, résidence officielle de la Première ministre Sophie Wilmès. A côté d'elle, il y a Valentine Delwart, secrétaire du Comité de concertation, et Maggie De Block, ministre fédérale de la Santé. Et autour d'elles, deux fonctionnaires de la Santé publique et un gros paquet de ministres, flamands (il y a Jan Jambon, Wouter Beke, Ben Weyts et Bart Somers), wallons (il y a Elio Di Rupo, Willy Borsus et Christie Morreale), bruxellois (il y a Rudi Vervoort et Alain Maron), francophones (il y a Bénédicte Linard, Caroline Désir et Pierre-Yves Jeholet) et germanophones (il y a Oliver Paasch et Antonios Antoniadis).Ils ont pu s'asseoir en se serrant les coudes, mais ils n'ont pas beaucoup d'espace pour se servir à boire ou prendre un petit pain beurré. Ils seront encore plus entassés, à se souffler les uns sur les autres, quelques minutes plus tard, pour le point presse tenu dans la pièce voisine, sur laquelle déboule une porte de côté. Personne ne se rend compte que c'est la dernière fois qu'autant de personnes, importantes ou pas, pourront partager cet insouciant déplaisir de l'entassement dans un lieu faiblement ventilé. Aucun non plus ne se dit que c'est la dernière fois qu'il peut se déplacer sans se laver les mains après avoir bien fait mousser le savon et bien frotté entre les doigts. Les vacances de carnaval sont terminées, les écoles reprennent, certaines reviennent d'Italie du Nord, d'autres s'apprêtent à y aller, et les ministres de l'Enseignement, qui veulent savoir quoi dire aux écoles qui reprennent, à celles qui reviennent et à celles qui s'apprêtent à y aller, ont été invités au comité. Les employés de la chancellerie ont disposé deux petites bouteilles de Spa, une plate et une pétillante, devant chacune des chaises, quelques plateaux de sandwichs mous, six cas de coronavirus ont été découverts en Belgique, il est 9 heures le lundi 2 mars 2020, et Maggie De Block explique une fois à Elio Di Rupo comment bien se laver les mains. Ils s'entendent bien tous les deux, depuis que la première a été secrétaire d'Etat à l'Asile dans le gouvernement du second. Ça n'empêche pas Elio Di Rupo de blaguer avec Jan Jambon, assis à sa gauche, parce qu'on ne croit jamais vraiment que le pire arrivera sauf quand le pire est là. Maggie De Block non plus ne croit pas encore que le pire arrivera, mais elle est mieux informée que ses collègues. C'est elle qui a appelé, le vendredi, les ministres régionaux de la Santé, installés depuis quelques mois à peine, et c'est elle qui les a reçus le dimanche soir à son cabinet. C'est elle qui préside, pour six mois depuis le 1er mars, la conférence interministérielle (CIM) santé qui les regroupe tous, et c'est elle, ministre de la Santé en affaires courantes, sur le déclin politique, qui va devoir s'occuper de cette pandémie. Elle ne s'en doute pas encore, mais elle va désormais diriger les trois CIM santé hebdomadaires qui, distances obligent, ne pourront plus se tenir au siège du SPF, place Victor Horta, au bord de la petite ceinture bruxelloise. Elle devra subir l'avanie de la destruction des masques, l'embarras de l'arrivée de Koen Geens, de Philippe De Backer, de Philippe Goffin, de Nathalie Muylle, ces autres ministres fédéraux saisis de dossiers censés lui échoir. C'est d'elle que se plaindront les participants à ces CIM auprès de Sophie Wilmès qui, plusieurs fois, devra convoquer dans leur foulée des comités de concertation de rattrapage. C'est elle qui va devoir affronter l'effroyable bilan belge, et elle qui sentira déjà, lorsqu'elle prendra la parole au court point presse qui suit ce premier comité de concertation, les yeux de Sophie Wilmès s'égarer dans le lointain. Le lointain pourtant est alors déjà très proche. Une semaine plus tard, les courbes s'envolent, et, le 12 mars, la Belgique s'enferme au terme d'un Conseil national de sécurité élargi aux entités fédérées, une idée de Sophie Wilmès, dont le charisme fera mouche. Celui de Maggie De Block s'est peut-être éteint avec son didactisme de l'hygiène des mains. Ce 2 mars 2020, la réunion du Comité de concertation qu'entame sa démonstration est en effet assez courte. Ses décisions, surtout, sont inexistantes. La notification envoyée aux participants tient en quatre lignes. "Le Comité:- a pris acte des échanges de vue sur la stratégie interfédérale relative à la Covid-19 et des informations échangées en séance - décide, afin de continuer à coordonner la stratégie, de tenir une réunion du Comité chaque mercredi." Un point avait été fait par rapport aux pays voisins, à ce moment-là plus touché, mais en Belgique aucun malade n'était encore hospitalisé. Bref, on fait bien mousser le savon entre ses doigts, on les croise très fort, on essaie de voir si on ne peut pas tester les personnes qui reviennent des zones à risque, et on espère que le pire ne nous tombera pas dessus. Le pire n'aime rien tant que tomber sur ceux qui l'ignorent. Même lorsqu'ils ont les mains propres.