De quoi vos patients se plaignent-ils ? De cette bulle sociale qui ne s'agrandit pas, de devoir rester à la maison ?

Le problème, c'est que c'est au-delà de la simple plainte. Ce sont des consultations pour des motifs qui peuvent être relativement graves. On a une dégradation de la santé mentale de la population générale qui semble se manifester dans nos services. Il y a de plus en plus d'hospitalisations pour des cas d'anorexie grave par exemple chez les jeunes. Tout le monde va un peu moins bien. Donc si tout le monde va un peu moins bien, ceux qui étaient fragiles se retrouvent malmenés par la crise qu'on traverse.

Vous pensez que la durée de la crise y joue un rôle ?

On n'a pas eu tellement de demandes pendant le confinement. Mais au moment où on a été déconfiné, on a eu des gens avec des troubles anxieux, ce genre de choses. Mais maintenant, la durée de la crise fait que ceux qui jusque-là pouvaient encore s'appuyer sur le fait de se dire "d'ici deux mois, on sera sorti de tout ça, ça va aller" se rendent compte que ce n'est pas le cas. Aujourd'hui, on a du mal à se projeter, ce qui fait que les gens craquent beaucoup plus largement. Autre raison, toutes les restrictions liées à la crise sanitaire coupent les personnes de leur support social. À court terme, ça peut être soutenable, mais à long terme, ça a vraiment des effets néfastes sur beaucoup de personnes. Dans un premier temps, les gens ont compensé par les technologies telles que les vidéoconférences. Ils le font encore mais ça ne leur suffit plus d'avoir un apéro Skype. Mais aujourd'hui, le fait que les gens ne peuvent plus recourir à leur support social fait que ceux qui étaient anxieux deviennent très anxieux, ceux qui souffraient déjà de solitude ou d'isolement en souffrent davantage aujourd'hui.

Qu'en est-il de ceux qui ont perdu leur emploi ou qui se retrouvent au chômage ? Souffrent-ils encore plus que ceux qui continuent de travailler, même s'ils sont en télétravail ?

On parle beaucoup de vague avec l'épidémie. Mais avec la santé mentale, on peut aussi parler de vague. Il y en a une qu'on n'a pas encore eue et qui risque de s'étaler certainement dans les deux, trois ans à venir. Cela concerne tous ceux qui effectivement auront perdu leur emploi, se seront appauvris considérablement. Je pense que ces gens-là ne consultent pas encore maintenant parce qu'ils sont préoccupés par leur situation sociale. Mais dans l'après-coup de la crise sanitaire, ils vont venir consulter en étant très mal en point sur le plan psychique. Et pour ceux qui télétravaillent, on voit bien que dans les différentes boites, la plupart s'arrange pour passer de temps en temps au bureau, voir les collègues. Il y a une situation sociale qui se dégrade à bas bruit. On parle beaucoup du virus et peut-être pas encore assez des conséquences sociales mais ça va être un désastre social et aussi psychique.

Vous avez peur de l'après-crise, de toutes les conséquences de cette crise ?

Il y a la temporalité du virus et de la crise sanitaire, il y a la temporalité sociale et puis il y a la temporalité de la santé mentale. Et la temporalité de la santé mentale, elle peut être plus longue, plus lente et on peut avoir des effets après-coup. Pensez par exemple à ceux qui ont perdu un proche dans des circonstances où le deuil est compliqué. Ils ont du mal à faire leur deuil, mais ce n'est pas encore maintenant qu'ils vont consulter. Ce sera dans 6 mois, dans un an, quand ils vont se rendre compte qu'ils n'arrivent pas à s'en remettre. Donc je crains que les centres de la santé mentale soient plus débordés dans les années à venir qu'ils le sont déjà maintenant.

Qu'est-ce qu'il faudrait mettre en place pour limiter ces symptômes dus à la crise ?

Si les personnes ressentent des symptômes et qu'ils ne savent pas quoi faire, ils peuvent toquer à la porte d'un psy. Mais il y a aussi deux autres choses qui seraient tout-à-fait nécessaires. Je pense que la première est politique. Il faut essayer de donner des perspectives. Encore la semaine passée, les gens s'attendaient à l'assouplissement des mesures et, pour finir, ce n'est pas le cas. Ces allers-retours mettent à mal la santé mentale, les espoirs des personnes. Et l'autre élément, c'est de ne pas se contenter de se dire "on se préoccupe de la santé mentale des personnes" mais donner les moyens à la santé mentale pour accueillir tout cet afflux de demandes. Pour l'instant, on en est loin. On reçoit quelques subsides mais ce qu'il faudrait, c'est garantir des moyens pour la santé mentale pour les années à venir parce qu'on commence à être débordé.

Lauriane Vandendael

De quoi vos patients se plaignent-ils ? De cette bulle sociale qui ne s'agrandit pas, de devoir rester à la maison ?Le problème, c'est que c'est au-delà de la simple plainte. Ce sont des consultations pour des motifs qui peuvent être relativement graves. On a une dégradation de la santé mentale de la population générale qui semble se manifester dans nos services. Il y a de plus en plus d'hospitalisations pour des cas d'anorexie grave par exemple chez les jeunes. Tout le monde va un peu moins bien. Donc si tout le monde va un peu moins bien, ceux qui étaient fragiles se retrouvent malmenés par la crise qu'on traverse. Vous pensez que la durée de la crise y joue un rôle ?On n'a pas eu tellement de demandes pendant le confinement. Mais au moment où on a été déconfiné, on a eu des gens avec des troubles anxieux, ce genre de choses. Mais maintenant, la durée de la crise fait que ceux qui jusque-là pouvaient encore s'appuyer sur le fait de se dire "d'ici deux mois, on sera sorti de tout ça, ça va aller" se rendent compte que ce n'est pas le cas. Aujourd'hui, on a du mal à se projeter, ce qui fait que les gens craquent beaucoup plus largement. Autre raison, toutes les restrictions liées à la crise sanitaire coupent les personnes de leur support social. À court terme, ça peut être soutenable, mais à long terme, ça a vraiment des effets néfastes sur beaucoup de personnes. Dans un premier temps, les gens ont compensé par les technologies telles que les vidéoconférences. Ils le font encore mais ça ne leur suffit plus d'avoir un apéro Skype. Mais aujourd'hui, le fait que les gens ne peuvent plus recourir à leur support social fait que ceux qui étaient anxieux deviennent très anxieux, ceux qui souffraient déjà de solitude ou d'isolement en souffrent davantage aujourd'hui. Qu'en est-il de ceux qui ont perdu leur emploi ou qui se retrouvent au chômage ? Souffrent-ils encore plus que ceux qui continuent de travailler, même s'ils sont en télétravail ?On parle beaucoup de vague avec l'épidémie. Mais avec la santé mentale, on peut aussi parler de vague. Il y en a une qu'on n'a pas encore eue et qui risque de s'étaler certainement dans les deux, trois ans à venir. Cela concerne tous ceux qui effectivement auront perdu leur emploi, se seront appauvris considérablement. Je pense que ces gens-là ne consultent pas encore maintenant parce qu'ils sont préoccupés par leur situation sociale. Mais dans l'après-coup de la crise sanitaire, ils vont venir consulter en étant très mal en point sur le plan psychique. Et pour ceux qui télétravaillent, on voit bien que dans les différentes boites, la plupart s'arrange pour passer de temps en temps au bureau, voir les collègues. Il y a une situation sociale qui se dégrade à bas bruit. On parle beaucoup du virus et peut-être pas encore assez des conséquences sociales mais ça va être un désastre social et aussi psychique. Vous avez peur de l'après-crise, de toutes les conséquences de cette crise ?Il y a la temporalité du virus et de la crise sanitaire, il y a la temporalité sociale et puis il y a la temporalité de la santé mentale. Et la temporalité de la santé mentale, elle peut être plus longue, plus lente et on peut avoir des effets après-coup. Pensez par exemple à ceux qui ont perdu un proche dans des circonstances où le deuil est compliqué. Ils ont du mal à faire leur deuil, mais ce n'est pas encore maintenant qu'ils vont consulter. Ce sera dans 6 mois, dans un an, quand ils vont se rendre compte qu'ils n'arrivent pas à s'en remettre. Donc je crains que les centres de la santé mentale soient plus débordés dans les années à venir qu'ils le sont déjà maintenant.Qu'est-ce qu'il faudrait mettre en place pour limiter ces symptômes dus à la crise ? Si les personnes ressentent des symptômes et qu'ils ne savent pas quoi faire, ils peuvent toquer à la porte d'un psy. Mais il y a aussi deux autres choses qui seraient tout-à-fait nécessaires. Je pense que la première est politique. Il faut essayer de donner des perspectives. Encore la semaine passée, les gens s'attendaient à l'assouplissement des mesures et, pour finir, ce n'est pas le cas. Ces allers-retours mettent à mal la santé mentale, les espoirs des personnes. Et l'autre élément, c'est de ne pas se contenter de se dire "on se préoccupe de la santé mentale des personnes" mais donner les moyens à la santé mentale pour accueillir tout cet afflux de demandes. Pour l'instant, on en est loin. On reçoit quelques subsides mais ce qu'il faudrait, c'est garantir des moyens pour la santé mentale pour les années à venir parce qu'on commence à être débordé. Lauriane Vandendael