Dans La Vedette du quartier, vous racontiez vos heures de gloire et de désillusion après le fameux film de Blier, Préparez vos mouchoirs. Dans Soissons, dans l'Aisnes (1), vous évoquez votre cure de désintox et votre dépendance à l'héroïne. Sans masque. Difficile ?
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Dans La Vedette du quartier, vous racontiez vos heures de gloire et de désillusion après le fameux film de Blier, Préparez vos mouchoirs. Dans Soissons, dans l'Aisnes (1), vous évoquez votre cure de désintox et votre dépendance à l'héroïne. Sans masque. Difficile ? Quand je me défonçais, je faisais tout pour le cacher. Aujourd'hui, j'assume. Ma vie, ça a été aussi la drogue, pendant quinze ans. J'ai commencé jeune, à l'ancien athénée d'Ixelles et dans des boîtes de nuit, en vacances. D'abord l'alcool, boire des coups, puis très vite l'héroïne. A 18 ans, j'étais complètement accro. Pour me payer mes doses d'héro, je volais dans le sac de ma mère ou ceux de ses patients qui venaient pour des séances de psychothérapie. Un enfer ? L'héroïne, la drogue en général, mais aussi l'alcool, quand on est addict, c'est l'enfer. Je le raconte dans Soissons : même le jour de l'enterrement de mon père, j'ai pris une ligne, sur une tombe du cimetière. Un copain voulait me faire plaisir en me donnant un rail d'héro. Un rail gratos. J'étais ravi. Pour moi, c'était alors la vie normale. Vos parents ont essayé de vous aider ? Je n'étais plus chez eux. Après le film de Blier, je suis parti à Paris, à 15 ans. Mais ma mère savait, mon père aussi (NDLR : Marcel Liebman, éminent prof de l'ULB, précurseur du dialogue israélo-palestinien). Ils étaient démunis, comme la plupart des parents de drogués. Elle a tenté de me faire voir un psy. Lui était à l'ouest. Il ne savait pas quoi faire de tout ça. Je ne les juge pas. Personne ne pouvait me faire arrêter la drogue tant que je ne l'avais pas décidé moi-même. Et je n'étais pas un salaud ni un connard - c'est d'ailleurs la première chose qu'on apprend en cure -, j'étais dépendant. C'est tout. Si demain, mon fils de 21 ans se droguait, je ne suis pas certain de pouvoir l'aider comme il faut, alors que je suis passé par là. Vous avez aussi été accro à la codéine ? Oui. En vacances de ski avec des potes, je me suis retrouvé en manque d'héro. Je me suis souvenu que des toxicomanes allaient chercher des sirops pour la toux à la pharmacie. J'ai repéré une croix verte clignotante et je suis entré acheter un médoc pour la toux à la codéine, du Néo-codion, bien connu des héroïnomanes qui n'ont pas leur dose. J'en ai pris pendant quatre ans. Je faisais encore parfois des fêtes à l'héro. Mais le Néo-codion, ça coupe le manque et une boîte ne coûte que quelques euros. A l'époque, c'était en vente libre. Vous évoquez la honte dans votre pièce. Pourquoi ? On ne prend pas de l'héro devant les autres. Je disparaissais et revenais défoncé. Quand mes copains me voyaient, ils disaient : " T'as vu ta gueule ? " Je n'étais plus présent avec eux, je m'endormais sur une chaise. Oui, quand on est drogué, on a inévitablement honte. Avec la codéine, je faisais un tour à la pharmacie avant d'affronter ma journée et je ne foutais quand même plus rien après avoir vidé la plaquette de Néo-codion. Ça t'enlève la vie, les émotions et tout avenir qu'on pourrait s'imaginer. A un moment, j'ai cherché comment m'en sortir. Je suis tombé sur le centre Apte de Soissons, où j'ai tenu les cinquante-six jours imposés par la cure. La honte a disparu dès que j'ai pris la décision de me soigner. Après la honte, la fierté ? Ce n'était pas de la fierté. Plutôt de la gratitude. Envers moi et ceux qui m'ont épaulé. Gratitude d'avoir la chance d'enfin pouvoir vivre sans drogue, d'être libre. La dépendance, c'est perdre la maîtrise de sa vie, c'est quand le produit devient plus fort que toi. Que ce soit de l'héro, de la cocaïne, de l'alcool, des antidépresseurs... Dans Soissons, je raconte ce retour à la liberté, avec dérision toujours. Avez-vous envie que votre histoire serve d'exemple ? Non, je ne suis pas un exemple. Je peux rechuter demain, mourir d'une overdose ce soir. Quand on a connu la dépendance, l'abstinence n'est jamais acquise définitivement. Il faut la remettre tous les jours sur le métier, même après vingt-cinq ans ans de sobriété. Bien sûr, parler de ma toxicomanie et de ma cure à Soissons n'est pas anodin. Cela dit des choses sur l'humain, ses fragilités, sa capacité à sortir la tête de l'eau ou non. C'est juste une histoire finalement positive, mais pas un exemple. Dans votre pièce, vous évoquez d'autres toxicomanes en cure avec vous, à Soissons. Pourquoi cette galerie de portraits ? Pour montrer que la dépendance peut toucher tout le monde, des riches, des pauvres, des gens de toutes origines. Au centre Apte, il y avait un comptable, une secrétaire, des employés de bureau, une femme qui se shootait au kir-champagne tous les jours, pas seulement des fumeurs de crack et des braqueurs. Surtout, tous ces gens étaient mes compagnons de combat. Je leur rends hommage, d'une certaine façon. Car ne pas se barrer du centre pour se défoncer est un incroyable combat. Tous n'arrivent pas à tenir cinquante-six jours, puis à persévérer dans l'abstinence au-delà de ce délai. J'ai remarqué que ceux qui réussissent ont souvent la chance d'avoir un entourage familial. Comment tient-on après la cure ? Grâce aux groupes de parole. C'est la garantie pour rester clean. Ceux qui n'y vont pas rechutent, inévitablement. J'en fréquente toujours aujourd'hui, très régulièrement. Ce sont les Narcotiques anonymes (NA). Il y en a à Paris, où j'habite, à Bruxelles, partout. Ils s'inspirent de la méthode des Alcooliques anonymes (AA). Pour moi, c'est une pratique spirituelle, comme le yoga ou la méditation pour d'autres. La force de ces groupes est qu'on dialogue avec des gens qui ont vécu la même dégringolade. C'est un espace d'honnêteté totale. Vous parlez de quoi entre vous ? De la peur de retomber ? Pas forcément. Je parle surtout de mes émotions du jour, de mes colères, mes frustrations, mes défauts de caractère qui pourraient reprendre le dessus si je n'en parlais pas. Si j'y allais ce soir, je pourrais tout simplement raconter que j'ai vu un journaliste et qu'à un moment il me regardait et je ne savais plus quoi lui dire... On parle aussi de livres qui nous font du bien. On partage nos sentiments, sans façade, sans feindre quoi que ce soit. C'est la force de la parole. Vous savez, les Alcooliques anonymes ont été fondés par les docteurs Bill W. et Bob S. qui étaient tous les deux alcooliques et qui se sont rendu compte qu'en parlant de leur envie de se bourrer la gueule, cette envie disparaissait petit à petit. Se raconter sur scène, comme vous le faites, cela a des vertus thérapeutiques ? Je ne pense pas. La thérapie, je l'ai eue chez un psy. Ici, c'est du boulot, point barre. Ou alors c'est de la thérapie par le travail. Le job de comédien - auteur m'aide à me sentir bien, me permet de canaliser mes angoisses et ma folie. Il est prenant et libérateur. Tout de même, pourquoi cette mise à nu ? Rire de vos déboires, c'est ce que vous faites de mieux ? Cela vous permet d'exister ? D'avoir les rôles que vous n'avez pas eus au cinéma ? Un peu tout ça, oui. En écrivant des pièces où je tiens le rôle principal du début à la fin, j'ai une chance inouïe. Raconter ma vie sur scène et en rire, c'est bien mieux que ce que je peux avoir comme rôle au cinéma ou à la télé. Vous savez, j'ai toujours été en mode " déconne " dans la vie, mais quand je prends le stylo, je parviens à donner du sens à ce que j'ai vécu. Je ne peux plus me contenter de sortir des vannes. Et puis, raconter ses échecs, c'est plus marrant que raconter ses réussites. Les réussites, ça n'intéresse personne. Ça ne fait ni rire ni pleurer. Un de mes auteurs fétiches est l'Américain John Fante. Il parle aussi de sa drôle de vie avec dérision. Vous avez parfois regretté de vous être présenté au casting du film de Bertrand Blier, à 13 ans ? Vous lui en avez voulu de ne pas vous proposer d'autres rôles ? Pas de regret, non. Si c'était à refaire, je le referais, mais de préférence sans la drogue après. Blier faisait son boulot de réalisateur. Il n'est pas mon père. Il ne m'avait d'ailleurs rien promis après ce rôle. Il ne me devait rien. Comme les autres, il a des problèmes dans la vie. A sa place, j'aurais aussi pu mettre un gamin de 13 ans dans un lit avec Carole Laure nue, si le scénario de mon film l'exigeait. N'empêche, j'ai tout de même rêvé, pendant des années, que je croisais Bertrand Blier, dans la rue ou sur un plateau de tournage... La drogue, c'était un peu lié à la désillusion de ne plus avoir de grands rôles après l'expérience incroyable de Préparez vos mouchoirs ? Cela n'a rien à voir. De toute façon, je ne cherche pas de responsables ou d'événements qui auraient une responsabilité dans ma descente aux enfers. Ce serait dérisoire. Le pourquoi, on s'en fout. Les causes à la dépendance, il y en a une multitude : votre histoire, votre métabolisme, vos rencontres, votre vulnérabilité... L'essentiel est toujours comment on s'en sort. Vous avez trouvé la sérénité à 50 ans ? Par moment. Pas tout le temps, je ne suis pas le dalaï lama. Dans ma tête, je suis toujours aussi dingue. C'est ce que je raconterai dans le troisième volet de la trilogie : l'histoire d'un mec qui, à 50 balais, va toujours bien, vingt-cinq ans après avoir arrêté l'héroïne. Il a une femme, un fiston, paie son loyer, mais il est toujours aussi dingue. Et quand il angoisse trop, il va au musée, voir une belle oeuvre, de van Gogh par exemple, qui a, lui aussi, beaucoup morflé. Ça lui redonne la pêche.