"Tout le monde veut son Arabe du futur!" Ce cri du coeur d'un éditeur BD indépendant qui se débattait, en décembre dernier, avec le reconfinement des librairies françaises résume bien l'incroyable succès de la série et de l'autofiction de Riad Sattouf, au moment où en sortait le cinquième volume (1): L'Arabe du futur est devenu un phénomène de société qui dépasse largement les sphères habituelles de la bande dessinée. Une BD désormais lue par des lecteurs qui ne lisent pas de BD, au grand bonheur de son auteur qui en a fait "une obsession". S'il avait depuis longtemps convaincu les amateurs éclairés, avec des séries d'une drôlerie rare comme Pascal Brutal ou La Vie secrète des jeunes, publiée pendant des années dans Charlie Hebdo, Sattouf tend désormais à l'universel avec ce récit pourtant intime et particulier - fils d'un père syrien et d'une mère bretonne, le petit Riad a grandi dans une double culture, d'abord en Syrie, puis en Libye, puis en France - dont il ne racontera pas la chute: il faudra attendre le sixième et dernier volume pour savoir si son père, divorcé et replié sur son identité religieuse, a rendu son petit frère à sa maman, kidnappé dans le tome précédent... Un drame intime qui rejoint la grande histoire, celle de l'immigration et de la xénophobie, telle que Riad Sattouf l'a vécue des deux côtés de la Méditerranée.
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"Tout le monde veut son Arabe du futur!" Ce cri du coeur d'un éditeur BD indépendant qui se débattait, en décembre dernier, avec le reconfinement des librairies françaises résume bien l'incroyable succès de la série et de l'autofiction de Riad Sattouf, au moment où en sortait le cinquième volume (1): L'Arabe du futur est devenu un phénomène de société qui dépasse largement les sphères habituelles de la bande dessinée. Une BD désormais lue par des lecteurs qui ne lisent pas de BD, au grand bonheur de son auteur qui en a fait "une obsession". S'il avait depuis longtemps convaincu les amateurs éclairés, avec des séries d'une drôlerie rare comme Pascal Brutal ou La Vie secrète des jeunes, publiée pendant des années dans Charlie Hebdo, Sattouf tend désormais à l'universel avec ce récit pourtant intime et particulier - fils d'un père syrien et d'une mère bretonne, le petit Riad a grandi dans une double culture, d'abord en Syrie, puis en Libye, puis en France - dont il ne racontera pas la chute: il faudra attendre le sixième et dernier volume pour savoir si son père, divorcé et replié sur son identité religieuse, a rendu son petit frère à sa maman, kidnappé dans le tome précédent... Un drame intime qui rejoint la grande histoire, celle de l'immigration et de la xénophobie, telle que Riad Sattouf l'a vécue des deux côtés de la Méditerranée. Ce cinquième volume est sorti dans des circonstances compliquées et c'est pourtant déjà un énorme succès - on cite le chiffre de 200 000 exemplaires. Alors, heureux? La question s'est posée de le maintenir ou le reporter. Contrairement à la Belgique, la France n'a pas considéré ses librairies comme commerces essentiels. Il s'est toutefois avéré que de nombreuses librairies indépendantes avaient mis en place le "Clique & rapplique", le "Clique-et-viens-chercher-ta-petite-commande", on a donc gardé la date, comme un pied de nez à la pandémie et pour montrer notre soutien. Le public et les libraires furent au rendez-vous, mais c'est vrai que ce "Clique et collecte" défavorise les auteurs qui n'ont pas encore un public important. Le système a montré ses limites, mais c'était une situation d'urgence. Comment avez-vous vécu la montée en puissance de la série? Son succès dépasse largement les frontières de la BD... Lorsque j'ai réalisé le premier tome, en 2014, c'était juste après l'échec de mon deuxième film (NDLR: Jacky au royaume des filles). C'était une période compliquée, je ne recevais plus aucune proposition, les éditeurs ne m'appelaient plus, j'étais dans une traversée du désert, un peu comme le général de Gaulle (rires). Alors je me suis enfermé dans mon bureau et je me suis attelé à cette BD, en me rappelant que la bande dessinée était ma vraie passion, que j'adorais être à ma table de dessin, que c'était ça qui me faisait vibrer. Et cette histoire-là, je la portais en moi depuis trente-cinq ans! Je l'ai faite dans un état un peu second, j'avoue, je ne m'en rappelle pas très bien, sauf que je me levais très tôt et que je me couchais très tard. Evidemment je ne m'attendais pas à un tel succès, même s'il serait hypocrite de dire que je ne l'espérais pas ; j'ai toujours voulu que des lecteurs aiment mes livres. En revanche, je me souviens très bien de ma première sortie dans un festival, c'était à Saint-Malo, aux Etonnants voyageurs. Je me suis retrouvé face à une salle pleine de gens que je n'avais jamais vus, qui ne faisaient pas partie de mon public habituel: des familles, des mamans, des mamies... J'ai senti à ce moment-là qu'il se passait quelque chose. C'est d'ailleurs devenu mon obsession: faire des BD pour des gens qui n'en lisent pas.. J'adore quand des petites mamies viennent me voir pour me dire que la première BD qu'elles ont lue, c'était Bécassine, et la deuxième L'Arabe du futur. Ou quand des parents m'envoient par Instagram des photos de leur gamin en train de lire mes albums, alors qu'ils n'avaient jamais rien lu jusque-là. Ça m'enchante, j'aime la bande dessinée plus que tout, j'ai envie d'ouvrir ce moyen d'expression à des gens qui ne se sentent pas capables de lire des BD, qui pensent que ce n'est pas fait pour eux. L'Arabe du futur: que vouliez-vous exprimer exactement avec ce titre? "L'Arabe du futur", c'est une phrase de mon père. Quand je ne voulais pas aller à l'école, que je voulais rester chez moi pour jouer avec mes Lego, il me disait: "Tu dois aller à l'école, parce que l'Arabe du futur va à l'école." C'était dans son esprit en opposition avec l'Arabe du passé, une catégorie à laquelle il estimait que sa famille appartenait: il était le seul à être allé à l'école. L'Arabe du passé, c'était pour lui des Arabes analphabètes, superstitieux, ignorants, esclaves des grandes puissances. Il y avait une volonté d'émancipation dans ce terme. Et puis, j'aime beaucoup le mot "Arabe", même s'il a pris dans la langue française une connotation péjorative au fur et à mesure des années. En France, on n'utilise presque plus ce mot, on disait surtout "rebeu", qui est le verlan de "beur", qui est lui-même le verlan de "Arabe". Un verlan de verlan de verlan, ça montre le niveau de complexes qu'on pouvait avoir à l'égard de ce mot! Moi, je voulais au contraire le mettre en gros sur une couverture. Et puis "futur", je crois que c'est mon mot préféré de la langue française. J'adore cette notion du temps qui arrive, de ce qui va advenir, les découvertes, les promesses. Dans les années 1980-1990, je ressentais fortement cette angoisse de la guerre froide: aurons-nous un futur? On l'imaginait très technologique, avec des découvertes scientifiques majeures, des êtres humains qui s'éloignent des religions pour aller vers un progrès interplanétaire... Cette notion de futur a toujours compté pour moi, pour l'espérance qu'elle contient. Est-ce que vous-même représentez l'Arabe de demain? Cette nouvelle génération? J'ai beaucoup de mal avec cette notion de "représenter", même si est, hélas!, très à la mode. En France, des rappeurs représentent tout: leur département, la ville de Montluçon, le collège de Trifouillis... Chacun est le représentant de quelque chose. Or, c'est une forme d'identitarisme avec laquelle je suis très mal à l'aise. Dès le moment où on se trouve une identité, où on la revendique, c'est une manière de dire aux autres "vous, vous ne l'êtes pas". C'est une mentalité d'équipe de foot, de compétition permanente, qui vient des Etats-Unis, du capitalisme. Je voulais aussi parler de ça avec cette série, de ces identités qu'on essaie d'accoler aux gens ou qu'ils s'accolent eux-mêmes. Enfant, c'était très compliqué pour moi d'être loyal à la fois à la culture de mon père et à celle de ma mère. Allier les deux était quasiment impossible. Je me suis donc choisi le peuple de ceux qui font des livres. Ça a été mon identité et ça s'arrête là: je ne représente ni les Arabes d'hier ni ceux d'aujourd'hui! Pourtant, à cause de cette même série, beaucoup de médias vous considèrent comme un témoin. On vous sollicite pour avoir un avis sur le conflit en Syrie, sur l'état du monde arabe, sur le racisme... Je raconte une histoire personnelle, des choses que j'ai vues, que j'ai vécues, mais je fais attention à ne pas généraliser, chacun à une histoire différente. Qu'on se sente plus ou moins proche de mon histoire, qu'on y trouve des échos, ça me fait très plaisir bien sûr, mais je me méfie des gens qui veulent généraliser sur ce genre de sujet. Si on veut trouver une forme de vérité, elle est dans la complexité, dans la multiplicité des points de vue. Dès qu'on veut simplifier le monde avec des termes faciles, en limitant le vocabulaire, on est a côté de la plaque. J'adore la phrase de Gide qui dit: "Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent." Vous faites attention mais vous ne vous censurez pas: on a rarement évoqué de manière aussi franche et frontale l'antisémitisme systémique du monde arabe, ou le racisme en France. J'ai passé une partie de mon enfance dans un petit village en Syrie, mais il ne représente pas tout le monde arabe, ni même toute la Syrie. Mais il se trouve que dans cet endroit-là, il y avait beaucoup de tabous, d'interdits moraux, de choses très codifiées, dont on ne pouvait pas parler, même si elles se passaient sous notre nez. Et ces interdits sociaux ou moraux m'ont toujours fasciné: ces choses existent, mais on n'a pas le droit d'en parler! Idem en France où je me suis retrouvé face à des situations et des expériences dont on ne parlait pas, dont je ne trouvais écho ni dans l'art, ni dans les médias, ni dans la manière dont les gens voyaient le réel. Pourtant, moi, je les voyais et je les vivais. Je raconte uniquement ce que j'ai vécu, quitte à bousculer, à gêner, à amuser. Cette narration passe souvent, dans votre oeuvre, par le regard de l'enfance, que ce soit ici, dans les Cahiers d'Esther ou même avec Pascal Brutal, un personnage complètement immature. C'est une démarche inconsciente ou réfléchie? Montrer le monde à hauteur d'enfant vous donne déjà un point de vue universel: tout adulte est passé par là et généralement s'en souvient. On a tous vu ou vécu des choses qui ne correspondent pas à ce qu'on nous en disait à l'école ou en famille, qui nous semblent étranges. Il y a aussi chez l'enfant une sorte d'honnêteté, une absence d'idéologie. Pascal, je le voyais plutôt comme un pataphysicien qui se pose les grandes questions qui n'ont pas de réponse. Cependant, je ne pense pas que j'y reviendrai: j'ai fait quatre albums, mais quand j'ai commencé, en 2004, il n'y avait pas de smartphones ou de réseaux sociaux partout tout le temps. Et aujourd'hui, surtout, le réel est pire que ce que je pouvais imaginer! J'ai essayé une fois ou deux de m'y remettre mais en fait c'est totalement impossible. Ce n'est pas pour reparler de lui, mais si j'avais dû à l'époque inventer un futur apocalyptique qui se déroule aux Etats-Unis, je n'aurais jamais choisi Donald Trump, il était déjà beaucoup trop caricatural! Il avait déjà servi de modèle au président de Retour vers le Futur 2, lui-même est une sorte de brute complètement idiote... Ça aurait vraiment été too much. Mais le réel, pour le coup, m'a dépassé et a été encore plus vulgaire que tout ce que je pouvais imaginer. Je suis battu à plates coutures! L'Arabe du futur est désormais traduit dans des dizaines de langues... mais pas encore en arabe. Il est publié en 23 langues, mais pas encore en arabe pour une raison assez simple: les éditeurs intéressés ne souhaitaient s'engager que sur le premier tome, et attendaient avant de faire la suite. Je ne pouvais pas prendre ce risque, alors maintenant, j'attends d'avoir fini le tout avant de le reproposer en traduction. Rien à voir avec le fait que vous revendiquez votre laïcité et vos origines doubles? Je ne pense pas: je reçois beaucoup de messages du Liban, du Maghreb, de gens qui me lisent en français ou en anglais. L'arabe est une des langues les plus parlées dans le monde, mais propose très peu de traductions. Et je n'ai que des retours positifs, surtout d'une catégorie de personnes qui s'identifient beaucoup à mes livres, les métis. Des Français d'origine libanaise, algérienne, tunisienne, mais aussi des métis d'autres pays, un Brésilo-Norvégien, des Américano-Japonais... Quand on est comme moi de deux cultures, la culture identitaire de chaque culture s'effondre un petit peu. Il est très simple d'être fier de son identité quand elle est claire dans sa tête, mais quand on est un mélange, c'est plus complexe. D'un seul coup, ça désamorce l'identitarisme. L'avenir est donc au métissage? On constate pourtant que les replis identitaires, comme celui de votre père, sont encore très présents, il suffit de regarder ce qu'il se passe aux Etats-Unis. Il y a une constante majeure de l'être humain qui s'appelle la xénophobie. C'est quelque chose de très animal, qui remonte sans doute à l'homme préhistorique: on est un groupe, on a attrapé un renne, et on ne le partagera pas avec un autre groupe. La xénophobie est répandue partout sur Terre, sur tous les continents et dans toutes les cultures, il est bien normal que cela réapparaisse et prenne de nouvelles formes, surtout dans des périodes comme la nôtre où le monde semble s'ouvrir et être de plus en plus ouvert. Quelqu'un qui vit à Nouakchott peut savoir aujourd'hui exactement comment c'est de vivre à Tokyo ou en France, et inversement. La xénophobie est malheureusement quelque chose de naturel, c'est la part sombre de l'être humain. C'est aussi pour ça que je vous disais, quand nous nous sommes vus pour un précédent volume, que dans cinq cents ans, ça ira mieux: le métissage aura enfin fait son office! Mais d'ici là, c'est sûr, ça risque encore d'être un peu compliqué...(1)L'Arabe du Futur (5/6).Une jeunesse au Moyen-Orient (1992-1994), par Riad Sattouf, Allary Editions, 176 p.