Raoul Hedebouw est-il digne de confiance? A-t-il de l'humour? Le PTB perd-il des voix en se montrant belgicain? Les socialistes s'en mettent-ils plein les poches? Paul Magnette va- t-il sauver le PS?
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Raoul Hedebouw est-il digne de confiance? A-t-il de l'humour? Le PTB perd-il des voix en se montrant belgicain? Les socialistes s'en mettent-ils plein les poches? Paul Magnette va- t-il sauver le PS? En septembre dernier, le PTB a voulu poser aux électeurs les questions qu'il se pose lui-même. Juste avant la constitution du gouvernement De Croo, il a commandé à l'institut de sondage iVox une large enquête sur les choix politiques et le comportement électoral des Wallons, des Bruxellois et des Flamands. Celle-ci était censée rester d'un usage strictement interne, mais Le Vif a pu prendre connaissance du questionnaire francophone. Au siège du parti, boulevard Lemonnier, à Bruxelles, on se refuse à tout commentaire dans la presse ou ailleurs: les résultats et leur analyse ont été réservés à la direction du PTB, qui se chargera d'adapter sa stratégie en fonction. Mais même si on ne dispose pas des réponses, les questions sont riches d'enseignements. Le PTB a l'habitude de s'appuyer sur des sondages d'opinion. Avant chaque campagne, il questionne lui-même une population donnée (en général, plutôt ses sympathisants), et en publie assez largement les résultats dans les médias locaux et nationaux. Sa communication recoupe toujours assez parfaitement ses priorités: c'est ainsi qu'on découvrira avec une très faible stupéfaction que, selon une enquête du PTB, les Belges réclament un impôt sur la fortune, ou que les Carolos souhaitent davantage de logements sociaux, ou que les Bruxellois désirent des transports en commun gratuits. Le questionnaire qui nous est parvenu, lui, n'est pas pensé pour être communiqué. Il est un ingrédient typique de cuisine interne partisane, dont on réserve le fumet et la dégustation aux siens. Pareille enquête est en effet assez courante au sein des partis traditionnels: elle permet de baliser une stratégie, en déterminant les atouts et les faiblesses d'un parti et de ses adversaires. Le PTB, grand dénonciateur des turpitudes de l'establishment, adopte désormais ses techniques, au prix de plusieurs dizaines de milliers d'euros investis grâce à sa dotation publique: une enquête si longue, de plusieurs dizaines de questions, coûte cher. Il devance même, dans cette surenchère communicationnelle, tous ses concurrents sur les réseaux sociaux. Depuis mars 2019, il a dépensé plus de 180.000 euros rien que pour assurer la publicité ciblée de sa page Facebook francophone. Aucun autre parti n'a fait mieux de ce côté-ci de la frontière linguistique. L'autre parti le plus dépensier, le MR, n'a déboursé, sur cette même période, que 35.000 euros. C'est sans doute la première conclusion à tirer de ces investissements très commerciaux, dont cette enquête d'opinion: le PTB se professionnalise. Et les questions qu'il a voulu discrètement poser à l'opinion publique en disent encore plus sur lui que sur les rivaux qu'il veut concurrencer. Elles en disent beaucoup également sur la façon dont il veut les concurrencer. Les sondés étaient appelés à donner vingt bonnes minutes de leur temps et leur avis sur le parti de "la gauche authentique" et sur ses concurrents. C'est beaucoup, pour un sondage politique. Il leur était, bien sûr, demandé de se positionner sur des propositions présentées comme générales (la réduction des salaires des ministres, des investissements pour la culture, la lutte contre la pauvreté, la TVA sur l'énergie, etc.), ou de hiérarchiser leurs priorités "qui jouent un rôle dans votre choix lors d'éventuelles élections" (parmi lesquelles la baisse du pouvoir d'achat, la manière de gérer la crise du coronavirus, le fait que les politiciens écoutent trop peu les scientifiques, l'injustice des impôts, la situation dramatique dans les maisons de repos, la sécurité dans le quartier ou les discriminations envers les femmes), mais aussi de simplement exprimer leur préférence électorale. Les formulations, typiques du ton adopté par le PTB, présentent les propositions les plus proches de son programme avec ce que les sociologues appellent une forte "désirabilité sociale". C'est une manière, pour le commanditaire d'un sondage, de voir confirmés ses a priori, mais il n'empêche: ces séries aideront les stratèges de la gauche radicale à calibrer leurs batteries de campagne. La mesure de l'antipolitisme notamment, qui explose ces dernières années, et que le PTB désire transformer en anti- capitalisme, aura sans doute été scrutée au boulevard Lemonnier. Mais c'est lorsque les sondés sont invités à parler du PTB et de ses adversaires que le simple énoncé des questions montre comment les cadres rouges se voient. Et comment ils voient les autres. Un argument énerve, au PTB. Il énerve parce qu'il a réussi à se répandre après les négociations avortées pour faire entrer le parti dans les majorités de certaines communes, après le scrutin municipal d'octobre 2018, puis dans la majorité wallonne, après les élections régionales de mai 2019. A Charleroi avec Paul Magnette et à Herstal avec Frédéric Daerden en particulier au niveau communal, puis à la Région wallonne avec Elio Di Rupo et Paul Magnette, socialistes et communistes avaient à chaque fois rompu, les premiers disant que les seconds se dégonflaient face aux responsabilités, les seconds disant que les premiers n'osaient pas sortir du cadre du capitalisme. Depuis, l'idée que le PTB ne veut pas vraiment le pouvoir gagne des adeptes. C'est pourquoi, dans la quinzaine de raisons pour lesquelles les sondés n'envisageraient pas de voter pour le PTB, six concernaient cette problématique spécifique ("Le PTB ne souhaite de toute façon pas gouverner", "ne sait pas faire de compromis", "critique trop les autres partis de gauche", "crie beaucoup depuis l'opposition mais ne se retrousse pas assez les manches pour agir", "il aurait trop peu d'impact sur la politique, car il est plus radical que d'autres partis" ou "je vote pour un autre parti afin de lui donner plus de poids dans les éventuelles discussions sur la coalition"). Les autres propositions (il est "communiste" ou "populiste", son programme serait "mauvais pour l'économie", "veut augmenter les impôts", "ne tient pas suffisamment compte du climat" ou "pense d'abord aux migrants, puis aux Belges") mesurent, elles, le poids des attaques traditionnelles contre le parti. Les raisons pour lesquelles le PTB serait sympathique au sondé, quant à elles, recoupent précisément les grandes lignes de sa propagande: il serait un parti "honnête", "qui s'oppose au racisme", "qui écoute les gens et sait ce qu'il pense", "qui ose s'opposer aux multimillionnaires et aux grandes entreprises", "dont les élus vivent avec le salaire d'un travailleur moyen", "qui n'est pas un parti traditionnel", "qui s'engage aussi pour le climat" et, notamment, "qui ose dire ce qu'il pense". "Leurs porte-parole Peter Mertens et Raoul Hedebouw" sont également proposés. Une question isolée prolonge même cette insistance sur les leaders: les sondés francophones devaient cocher, dans une liste d'adjectifs, ceux qu'ils accolent à Raoul Hedebouw. Le Liégeois, sur qui son parti compte manifestement beaucoup, pouvait se voir qualifié de "chaleureux", "inexpérimenté", "malhonnête", "réservé", "arrogant", "individualiste", "innovant", "honnête", "charismatique", "haineux", "authentique", "énergique" "naïf", ou, parmi d'autres choix encore, avec "de l'humour". Ainsi pourra-t-il moduler, à l'avenir, la tonalité de ses interventions à la tribune de la Chambre ou en meeting. La personne qui nous a transmis les questions ayant déclaré envisager de voter socialiste, les questions suivantes tentaient de cerner ce qui avait favorisé ce positionnement ("Le PS défend les chômeurs et les plus fragiles", "Le PS prend ses responsabilités pour aller dans les gouvernements", "Le PS est capable de faire des compromis", "Le PS défend nos soins de santé et nos pensions", "Je connais des élus du PS, ils ont fait des choses positives pour moi", ou "J'ai toujours voté pour le PS", "Paul Magnette incarne le renouveau, une gauche moderne et écosocialiste"), ainsi que ce qui pourrait le défavoriser ("Le rôle joué par le PS dans la privatisation des services publics", "Le démantèlement de la prépension dans un gouvernement avec les socialistes", "La chasse aux chômeurs qui a été votée par les socialistes", "La différence entre les paroles en campagne et les actes quand les socialistes sont au pouvoir", "Les affaires où les mandataires socialistes s'en mettent plein les poches (Publifin/Nethys, Samusocial...)", "Les cadeaux fiscaux aux grandes multinationales que le PS a votés", "Le fait que Paul Magnette a voulu un accord avec la N-VA"). Face à l'adversaire prioritaire du PTB, se dessinent de la sorte les contours d'une stratégie bien connue: les communistes taperont encore là où ils tapent déjà dur depuis tant d'années. Mais les deux propositions centrées sur Paul Magnette laissent transparaître une manière d'inquiétude: le Carolo, très populaire, a la réputation d'être plus à gauche que son prédécesseur, Elio Di Rupo. Et le PTB le craint si manifestement qu'à tous les sondés, même ceux qui ne disaient pas envisager de voter PS, il était demandé si "avec Paul Magnette comme président du PS, les chances que je vote pour Ecolo aux prochaines élections fédérales ont diminué, n'ont pas changé, ou ont augmenté", si "avec Paul Magnette comme président du PS, les chances que je vote pour le PS aux prochaines élections fédérales ont diminué, n'ont pas changé, ou ont augmenté", et si "avec Paul Magnette comme président du PS, les chances que je vote pour le PTB aux prochaines élections fédérales ont diminué, n'ont pas changé, ou ont augmenté". Cet "effet Magnette" ne s'est, jusqu'à présent, pas encore donné à voir dans les différents sondages publiés dans les médias. Il est désormais méticuleusement examiné, dans le secret de quelques bureaux du boulevard Lemonnier.