Sur le siège passager, un seau et une brosse. " Ah oui, j'ai toujours de la colle dans ma voiture. On ne sait jamais. " C'est Maxime Moinet. Un grand monsieur dans une petite auto. Le pied sur l'accélérateur, il se faufile dans la circulation liégeoise. Ça tangue un peu dans les tournants. Un léger coup sur le levier, puis le " clic clic " des clignotants. Les roues se figent devant une série de panneaux. Pas les routiers, les autres. Installés depuis une poignée de semaines, ils accueillent les visages photoshopés des candidats aux communales de ce 14 octobre. Les couleurs changent mais c'est toujours le même regard, droit dans l'objectif, légèrement surexposé. Pas inquisiteur, pas trop souriant non plus.
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Sur le siège passager, un seau et une brosse. " Ah oui, j'ai toujours de la colle dans ma voiture. On ne sait jamais. " C'est Maxime Moinet. Un grand monsieur dans une petite auto. Le pied sur l'accélérateur, il se faufile dans la circulation liégeoise. Ça tangue un peu dans les tournants. Un léger coup sur le levier, puis le " clic clic " des clignotants. Les roues se figent devant une série de panneaux. Pas les routiers, les autres. Installés depuis une poignée de semaines, ils accueillent les visages photoshopés des candidats aux communales de ce 14 octobre. Les couleurs changent mais c'est toujours le même regard, droit dans l'objectif, légèrement surexposé. Pas inquisiteur, pas trop souriant non plus. Maxime maugrée. Il devrait y avoir une affiche de plus. Un autoportrait du plasticien anversois Rinus Van de Velde. Ne persistent que quelques traces blanches d'un papier qu'on a arraché avec soin. Mais on distingue encore une inscription : " Editeur responsable : PVC ". Maxime explique qu'ils ont choisi un nom différent pour la liste : le Parti vraiment culturel. " Ils " ? Thibault Wauthion, Samuel D'Ippolito et lui. Ou le collectif Party Content. Pas de programme politique mais une idée simple : s'emparer des élections pour organiser une exposition d'art contemporain à ciel ouvert, sortir les oeuvres des galeries et des musées, s'accaparer la ville. Voici donc L'Elexposition, une campagne électorale sous forme de happening. Esplanade Saint-Léonard. Maxime et Thibault, tous deux historiens de l'art, sont contents. L'oeuvre du photographe de studio new-yorkais Joshua Citarella est encore affichée. Son travail : une réflexion sur le quotidien d'une Amérique postapocalyptique construite sur ordinateur. Penser la vie, panser la ville. A la terrasse du café Le Building, les deux amis se souviennent. Un soir, ils ont une idée. Combler un vide, une absence gênante, une passion partagée. Avec Samuel, qui est artiste, ils rêvent. Et si l'art gagnait la rue ? A la question du comment, ils ont choisi l'ambition. Déposer une liste pour détourner les panneaux d'affichage électoraux. Un truc très liégeois. Pour commencer en politique, on part d'abord à la récolte. De signatures de citoyens liégeois, il en faut une centaine. Ensuite de financement privé, grâce au crowfunding social. Quelques années après l'idée initiale, passés les appréhensions et les doutes, Party Content se lance à la conquête du scrutin. Soit, depuis octobre 2017, une soirée par mois. Pour lancer le projet et pour exposer. Avec un point névralgique, L'Escalier. Un lieu où on vient boire un verre et où on finit devant une exposition sur trois étages. " Les visiteurs y ont un regard frais, neuf et les discussions sont toujours bonnes. C'est ce nouveau public qu'on veut toucher. " Quatrième étage du tribunal de première instance de Liège. Au fond d'un couloir, une petite salle d'attente austère. Quelques chaises sont disposées en arc de cercle. Des hommes et des femmes assis, dossiers à la main. L'air est tendu, on échange un peu. " On aurait dit la réunion d'une secte ", relève Thibault Wauthion. " On y allait le coeur léger, sans se douter qu'on allait être confrontés à tous les cadors de la politique liégeoise ", renchérit Maxime Moinet. Ils rigolent. S'ils sont devant cette assemblée, c'est pour défendre leur liste. Premier arrivé, premier servi. Alors, ils attendent et observent. Entrent Willy Demeyer (PS), Christine Defraigne (MR) et Raoul Hedebouw (PTB), qui s'époumone au téléphone au sujet de la réforme des pensions. Quelque chose de spécial se passe dans cette salle, une expérience à vivre une fois dans sa vie, d'après Thibault Wauthion. Avant leur tour, c'est Willy Demeyer qui se lève. Le greffe le complimente, son dossier est le mieux réalisé. " C'est parce qu'il avait une farde à rabat. " Ce fut en fait leur seul contact avec la politique liégeoise. Jusqu'ici tout va bien. La liste est validée, les signatures confirmées. Le Party Content, officiellement Parti vraiment culturel, imprime ses 46 affiches et conçoit leur plan de répartition. Elles passent par le Bureau d'affichage électoral. Dans une semaine, tout est en rue. Et puis, rien. Le PS, le MR, les partis d'extrême droite, oui. Mais pas d'art contemporain. Les affiches sont examinées par l'administration communale. Une semaine après, les oeuvres apparaissent enfin sur les panneaux, placées à la va-vite. Au total, 34 artistes sont exposés, via 33 affiches (il y a un duo dans le lot). Depuis, Party Content repasse régulièrement donner un coup de colle. Derrières ces mésaventures administratives, c'est tout le chaos du système qui apparaît. Une réglementation électorale décentralisée, favorisant les grandes listes. " On est passé devant quatre services différents rien que pour comprendre la marche à suivre. Il n'y a pas de manuel de création de liste. Chaque administration possède sa procédure sans connaître celle des autres, enchérit Thibault Wauthion. On croyait être les Petits Poucets mais nous n'étions pas les seules listes à nous poser beaucoup de questions. " Malgré le refus de se considérer comme une liste traditionnelle, Party Content s'insère dans une dynamique éminemment politique. Si le collectif se définit comme curateur d'une exposition, son geste n'est pas anodin. " On part du constat qu'il manque une grande structure pour l'art contemporain à Liège, une institution indépendante chapeautée par des professionnels ", détaille le trio. Qui a dégoté trois candidats, des volontaires, soutiens du projet, dont les noms restent discrets. Un parti qui fuit les voix. La voiture de Maxime Moinet repart, dernier tour des panneaux. A Coronmeuse, soudain, il s'arrête. " Ici, il y avait un mur complet d'affiches du PS, au moins quatre mètres sur quatre. C'est aussi à ça qu'on veut réfléchir, à la place du politique dans l'espace public, à sa visibilité. " Encore quelques jours avant la grande soirée, la veille de l'élection. Le clap de fin de l'expérience, la dernière Party Content. Et après ? D'autres projets, toujours inscrits dans la ville. Un cadastre des vitrines vides du centre-ville. Autant d'espaces pour exposer l'art, autant de projecteurs à lui offrir. Par Victor Huon.