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C'est un petit jeu bien commode. Ceux qui s'y adonnent s'en trouvent d'autant plus ravis que personne ne leur rappelle jamais qu'il n'a pas vraiment de règles. Ou plutôt que ses règles ne reposent sur rien d'autre qu'un faux air d'évidence : il suffit de rappeler le pacte Molotov-Ribbentrop, de professer une sentence jamais vérifiée, celle qui pose que les extrêmes se rejoignent toujours, et le tour est joué. Le jeu implique toujours un pion, le Vlaams Belang, qu'un cordon sanitaire encadre scrupuleusement côté francophone, et dont il faut faire croire qu'il est dans le camp adverse. A l'automne 2019, ses 18 députés avaient voté, avec les partis de gauche, une proposition du PTB pour dégager un fonds " blouses blanches ", et ça n'avait pas manqué. Il y a quelques semaines, l'actuelle majorité s'est appuyée sur cet argument pour refuser d'examiner une proposition du PS de ramener la TVA sur l'électricité à 6 % : " Le Vlaams Belang est pour ", avait-on expliqué dans les rangs MR. Son chef de groupe à la Chambre, Benoît Piedboeuf, parlait récemment à L'Echo d'une " alliance objective " entre Vlaams Belang et PTB, réconciliés par leur nature " antisystème ". Le jeu, toutefois, peut être dangereux pour ceux qui le pratiquent : la salissure qu'ils projettent sur ceux avec lesquels l'extrême droite, parfois, vote, peut leur revenir au visage. Car au Parlement, en particulier, l'extrême droite partage plus souvent les positions des partis moins à droite que lui mais néanmoins pas de gauche pour autant, qu'elle ne s'associe à des propositions de partis d'un autre extrémisme que le sien. Ainsi, dans le domaine éthique, la vision conservatrice du Belang a trouvé récemment à s'associer à des partis opposés, comme lui, à des avancées dans le domaine de l'euthanasie ou de l'avortement. Le 13 décembre dernier, c'est à la demande des parlementaires de la N-VA (25), du CD&V (12), du CDH (5), mais aussi des 18 députés VB que la proposition Ecolo, amendée par le PS et l'Open VLD, d'allègement des conditions liées à la déclaration anticipée d'euthanasie a été renvoyée au Conseil d'Etat. La rupture du cordon sanitaire, en ce cas précis, était décisive : il faut en effet la signature d'au moins 50 représentants de la Nation pour faire examiner un texte par la section de législation du Conseil. Or, les trois autres partis démocratiques ensemble n'en comptaient que 42... Mais avant les affaires courantes fédérales, qui donnent à la Chambre une influence plus que particulière, il y avait un gouvernement de plein exercice, celui de la suédoise de Charles Michel. Les trois députés Vlaams Belang qui siégeaient alors dans l'opposition n'avaient pas le poids suffisant pour faire basculer une majorité, bien sûr. Mais ils se laissèrent aller, parfois, à pousser des propositions et projets issus de la quadripartite que dirigeait Charles Michel, bien campé sur un programme cohérent de réformes socio-économiques et sécuritaires marquées à droite. En matière économique, ainsi, et malgré les accents sociaux que s'est depuis peu donné le Vlaams Belang (il s'est opposé à l'augmentation de l'âge légal de la pension à 67 ans et il est désormais favorable à la pension à 1 500 euros), ses trois parlementaires fédéraux avaient, par exemple, voté le projet de loi instaurant les flexijobs dans l'Horeca. Il est vrai que plus des trois quarts de ceux-ci ont été, a-t-on observé rétrospectivement, créés en Flandre. Sur les questions sécuritaires, et dans un contexte marqué par les dramatiques attentats islamistes de Paris et de Bruxelles, le gouvernement Michel avait adopté plusieurs dispositions destinées à lutter contre le terrorisme. Certaines, comme l'allongement de la durée d'arrestation à 48 heures en cas d'infraction terroriste, ou la loi sur les " méthodes particulières de recherche et d'enquête ", furent durement critiquées par des associations de défense des droits humains. Le Vlaams Belang, comme, ponctuellement, certains partis de l'opposition démocratique, les avait, lui, défendues. Le PTB, lui, s'y est opposé. Ce qui fit dire aux députés MR Richard Miller et Jean-Jacques Flahaux que le PTB " innocentait " les terroristes. Plus anecdotiquement, l'extrême droite nationaliste a soutenu les dispositifs sur la surveillance des prisons portés par le " pot-pourri IV " du ministre de la Justice Koen Geens, et dont plusieurs observateurs disaient qu'ils ne répondaient pas correctement aux exigences internationales. Sur les thématiques migratoires, et bien que l'extrême droite flamande ait souvent trouvé la politique de Theo Francken trop humaine mais pas assez ferme, les parlementaires du Belang ont voté une petite dizaine sur la quinzaine de modifications introduites par l'ancien secrétaire d'Etat à l'Asile et la Migration à la loi du 15 décembre 1980 réglant l'accès des étrangers au territoire belge. Celles-ci, bien sûr, allant davantage dans le sens de la fermeté que de l'humanité : durcissement des conditions d'obtention d'un permis de séjour, facilitation de l'exécution des ordres de quitter le territoire, élargissement de la notion de recours abusif, etc. Quant aux questions d' énergie, même si le Vlaams Belang partage avec la gauche de l'hémicycle la volonté d'abaisser la TVA sur l'électricité, il a affiché avec la droite de celui-ci sa préférence pour conserver un mix énergétique conservant une grosse part au nucléaire : il a ainsi voté les projets de Marie-Christine Marghem prolongeant la durée de vie des réacteurs flamands de Doel 1 et Doel 2. A la Chambre pourtant, et contrairement à l'usage francophone, les députés PTB répondent aux interventions des parlementaires d'extrême droite, là où les collègues des autres partis les ignorent systématiquement. " Pour mieux les combattre ", répète Raoul Hedebouw à longueur d'interviews. Et les deux partis, posés en antisystèmes, réclament tous les deux la dissolution de la Chambre où ils convergent si peu : le PTB d'ailleurs s'amuse de signaler que le VB a systématiquement voté contre ses propositions " antiestablishment " de réduction des indemnités des parlementaires, comme pour dénoncer les pratiques d'un concurrent déloyal. C'est peut-être là, et bien davantage que sur un fond idéologique qui les oppose presque en tout, que cette alliance objective existe : un intérêt électoral et politique, peut-être pas commun, mais en tout cas, simultané, à la paralysie politique.