Carine Gilsoul est assise, jambes croisées, dans le hall d'entrée de l'appartement qu'elle occupe depuis deux mois. Le genre de logement où le coin douche se situe dans la cuisine et où les toilettes sont partagées entre voisins, sur le palier. Elle pleure. Elle crie. "Patrick, Patrick, il est mort." Le blanc de sa chaussette droite est éclaboussé de gouttelettes rouges. Du sang a séché sur ses mains. Elle l'a tué. Un couteau, planté dans la gorge, au milieu de l'artère carotide droite.
...

Carine Gilsoul est assise, jambes croisées, dans le hall d'entrée de l'appartement qu'elle occupe depuis deux mois. Le genre de logement où le coin douche se situe dans la cuisine et où les toilettes sont partagées entre voisins, sur le palier. Elle pleure. Elle crie. "Patrick, Patrick, il est mort." Le blanc de sa chaussette droite est éclaboussé de gouttelettes rouges. Du sang a séché sur ses mains. Elle l'a tué. Un couteau, planté dans la gorge, au milieu de l'artère carotide droite. Il est environ 13h30, ce dimanche 7 octobre 2018. Carine Gilsoul a déjà 1,9 gramme dans le sang. Patrick Vos, son compagnon, est à 3,55 grammes ; un taux qui plongerait dans un coma éthylique n'importe qui n'ayant pas pour habitude d'écluser au moins vingt Carapils par jour. Parfois de la Gordon, quand la manche avait été bonne. Ils avaient émergé de leur matelas installé à même le sol vers 6h30. Ils avaient joué aux dés en notant les scores sur un bout de papier. Un café pour elle, quatre ou cinq bières pour lui. Puis deux grandes Cara de 50 cl achetées chez le paki, pas loin, et sifflées devant le magasin africain où ils passent leurs journées, lorsqu'ils ne zonent pas place de l' Avenir, dans le centre de Seraing. Le résumé géographique de leur vie. Ils croisent Pierre, Paul, Jacques, vident des canettes. Puis "on va faire une soquette mon coeur" et Carine Gilsoul comprend qu'il a, qu'ils ont assez picolé, qu'il est temps de rentrer. Elle le soutient par la taille, il tient à peine debout, ils rigolent, le voisin les entend monter les escaliers. "Tout va bien?", glissant la tête par la porte. Oui, oui. Ils s'en boivent une petite dernière, après le frigo sera de toute façon vide. "Pute! Salope!", entend un rien plus tard le voisin. "Salopard!", comme en écho. Des bruits de pas, d'autres insultes, comme ça pendant au moins 40 minutes. Patrick Vos l'a tirée par les cheveux, raconte-t-elle. Il l'a giflée, il lui a filé un coup de pied sur la fesse gauche - le médecin légiste y constatera par la suite une ecchymose de treize centimètres sur cinq. Mais, au départ, Carine Gilsoul n'expliquera rien de tout ça. Elle l'avait trouvé là, dans cette mare de sang, juste le temps d'aller faire pipi. Elle ne se ravisera qu'au bout de sa deuxième audition, après que la juge d'instruction lui a signifié son inculpation. Elle l'a vu débouler face à elle avec son couteau, criant: "Je vais te planter, je vais te montrer comment on égorge, je t'adore mais je vais te planter." Puis trou noir. Mais c'est elle. L'un des deux experts psychiatriques qui l'a examinée affirme que ce black out peut être une brève amnésie liée au choc, ou une "démarche utilitaire". Un mensonge, en somme. Auquel la procureure, Christine Pevée, semble croire: elle l'accuse d'avoir commis un homicide volontaire, avec intention de donner la mort. Le rapport médico-légal évoque que le coup de couteau pourrait avoir été porté par derrière et que Carine Gilsoul ne présente pas de marques de coupures aux mains, qui n'auraient pas été surprenantes si elle avait tenté de saisir la lame. Mais pourquoi volontairement tuer celui qui, dans la rue, la protégeait? Une femme SDF comme elle l'a été ne peut généralement s'offrir le luxe de la solitude. A la défense, Mes Adrien Croisier et Nathan Mallants plaideront la provocation, durant le procès aux assises qui débutera à Liège le 21 juin. La dramatique conséquence d'une brutale vie de couple qui durait depuis deux ans. Sauf que, généralement, ce sont les femmes qui en meurent. Carine Gilsoul ramassait, c'est un fait avéré. Personne n'a assisté aux scènes de violences conjugales, mais tous les témoins l'avaient constaté. Là un oeil au beurre noir, là des griffures sur les mains. Des bleus sur les bras, les omoplates. Une plaie à sang coulant à l'arrière du crâne. Une admission à l'hôpital, en 2017, pour des douleurs thoraciques suite à des coups de pied et une fracture des septième, huitième et neuvième côtes droites. Patrick Vos l'avait confié à un compagnon de misère: il lui arrivait de lui mettre "quelques torgnoles" lorsqu'ils se disputaient. Une conductrice de bus qui les avait brièvement hébergés lui avait fait la morale: "Patrick, c'est pas bien de frapper une femme." Il savait. "Mais Carine, c'était pas une sainte non plus." Il était jaloux, possessif. Ils s'insultaient. Mais quand il n'avait rien bu, il était doux comme "un agneau". Sauf que ça n'arrivait quasi plus jamais.Il picolait depuis son service militaire. De la bière, du genièvre. Il avait été maçon, fontainier à la Compagnie liégeoise des eaux, viré à cause de ses absences et de son addiction. Marié, deux enfants, sa femme avait fini par le quitter à cause de ses beuveries répétées. Sa fille et son fils avaient un temps vécu avec lui mais, jeunes ados, il les avait laissés se débrouiller seuls dans l'appartement et s'était barré vivre avec une nouvelle compagne, qui ne voulait pas de ses rejetons. Carine Gilsoul, elle, buvait depuis ses 14 ans. Seule dans sa chambre. Elle affirme avoir été violée par son père entre ses 12 et 18 ans, jusqu'à ce qu'elle quitte le foyer sans prévenir. Pour ses avocats, tout se tiendrait: ces incestes expliqueraient cette consommation qui avait fini par lui coûter son mariage, ses relations avec ses trois enfants, son boulot d'aide-soignante en maison de repos. Ils avaient demandé à ce que deux experts en violences sexuelles (Sylvie Lausberg et Jean-Louis Simoens) soient entendus à la barre pour détailler cette spirale destructrice souvent vécue par les victimes. Mais la cour a refusé, estimant qu'ils étaient "de parti pris". Les experts concernés y voient plutôt le reflet du "manque de formation des magistrats aux mécanismes structurels des violences". Mais son père nie l'avoir jamais touchée. Une menteuse, jure-t-il. Et Carine Gilsoul a parfois fabulé, comme lorsqu'elle avait inventé et mis en scène un viol dans la maison familiale. "Elle ne m'a rien apporté de bon dans la vie", dira l'une de ses filles aux policiers, racontant que sa mère avait une fois tenté de l'étrangler. Son séjour en prison aura au moins eu cette conséquence positive: elle ne boit plus et doit présenter des analyses négatives tous les trois mois pour pouvoir rester en liberté conditionnelle, obtenue en 2020. Elle vit une vie paisible, selon ses avocats qui, aux assises, réclameront l'acquittement. Mais elle pourrait tout aussi bien écoper de 30 ans de réclusion.