"Le football calme les passions tristes"
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Les deux premières victoires des Diables Rouges à l'Euro promettent un engouement décuplé pour le football en Belgique. Excessif? Pour l'écrivain Olivier Guez, auteur deUne passion absurde et dévorante, celle-ci peut s'avérer dangereuse. Sinon, ce ne serait pas une passion.Vous parlez à propos du football de "trait d'union de la planète fragmentée". Qu'entendez-vous par là?Prenez l'exemple d'une Coupe du monde. L'événement va être regardé, commenté, analysé partout pendant un mois. C'est le trait d'union d'une planète totalement fragmentée. Les très grands joueurs sont aussi des traits d'union à travers le monde. Le football est étonnant parce qu'il est à la fois un sport individuel et un sport collectif. C'est le cas au niveau des joueurs. Mais ça l'est aussi au niveau des spectateurs. L'amateur vit ces événements individuellement mais les partage collectivement. Le football est un sport ultralocal. Vous êtes le supporter d'une équipe. Mais vous pouvez rencontrer des personnes qui vivent la même passion partout sur la planète. Donc, le football recèle tout et son contraire. Sport de droite et de gauche, sport individuel et collectif... C'est ce qui fait qu'il est d'autant plus un trait d'union.Le football peut-il avoir un rôle politique? Dans Une passion absurde et dévorante (1), vous déniez d'un côté que l'équipe de France black-blanc-beur de 1998 ait eu un impact sur la société et de l'autre, vous indiquez tout de même qu'il peut être un ciment national dans certains pays...Comme toujours, la réponse est dans le gris. Une équipe peut aider une nation par le partage de moments forts qu'elle procure. Si les Diables Rouges vont très loin dans cet Euro, la Belgique mettra de côté ses éternelles bisbilles régionales. Mais ce n'est pas pour cela qu'elle ira mieux dans deux ans. De même, personne ne peut prétendre que la Yougoslavie n'aurait pas explosé si elle avait gagné la Coupe du monde en 1990. Simplement, le football calme les passions tristes. Ensuite, il ne faut pas surestimer le rôle, notamment, des joueurs. En 1998, on en a fait des tonnes en France à propos de l'équipe black-blanc-beur. L'impact a été très vite démenti. Trois ans plus tard, il y a eu le match terrible entre la France et l'Algérie, l'envahissement de la pelouse par les supporters, la Marseillaise sifflée, ce qui mettait déjà en évidence toutes les tensions de la société française. En 2002, Jean-Marie Le Pen accède au deuxième tour de la présidentielle. En 2005, les banlieues s'enflamment. Et en 2006, Ilan Halimi (NDLR: jeune Juif enlevé en région parisienne) se fait dépecer par le "gang des barbares". Autant une équipe nationale peut mettre du baume au coeur d'une nation, autant il faut être prudent avant d'affirmer que les joueurs seraient des exemples ou des contre-exemples pour la société.La "passion absurde et dévorante" que vous décrivez ne peut-elle pas être dangereuse?Bien évidemment. Une passion est par définition absurde et dangereuse ou folle. Dans la notion de passion, il y a celle de déséquilibre. Dans le déséquilibre, il y a toujours du sombre. Sinon, ce n'est pas une passion. C'est un plaisir, un passe-temps, un hobby... Le football véhicule aussi des actions dangereuses, des batailles entre supporters, de l'ultrachauvinisme, du nationalisme, du racisme, bref de la bêtise humaine. C'est le miroir de la société.L'hypermarchandisation du football n'atténue- t-elle pas le risque de dérives violentes?Ça lisse. Tout est lissé, sanitarisé. C'est la différence entre l'ancien Maracana (NDLR: stade mythique de Rio, au Brésil) et le nouveau. Il n'y aura pas d'accident dans le nouveau Maracana et tant mieux. Pouvoir accueillir 200 000 spectateurs dans un stade de foot, c'est dingue. On vit dans une société qui a une aversion au risque. Le revers est qu'il y a moins d'émotions et moins de passions. On se marre moins mais on est censés être plus tranquille. Moi, je n'en suis pas certain. Mais c'est comme cela qu'est construite notre société contemporaine. La Fifa est une organisation internationale ultrapuissante qui prône des principes merveilleux, entre l'ONU et le pape. Mais quand on s'aperçoit de la façon dont elle est gérée, avec cette corruption généralisée, ces passe-droits, les sommes folles engagées, on est face à une ultrahypocrisie.Lille est devenu champion de France. N'golo Kante a été désigné meilleur joueur de la finale de la Ligue des champions. Ce ne sont pas toujours les plus fortunés ou les plus médiatisés qui gagnent. Une résistance au rouleau compresseur économico-commercial existe-t-elle?C'est ce qui fait encore le charme du football. On ne peut pas programmer une victoire. Les Etats autoritaires et totalitaires du XXe siècle ne pouvaient pas miser sur le football parce qu'il est une science inexacte à la différence de l'athlétisme, de la natation ou de l'haltérophilie où vous pouviez préparer, vraiment préparer, les athlètes en étant à peu près certain du résultat. Au football, non. D'où la résistance de Staline ou de Juan Peron (NDLR: président argentin de 1946 à 1955 et de 1973 à 1974) à faire participer l'URSS et l'Argentine à des compétitions internationales de football. Lille qui devient champion de France, c'est formidable. Il a fait un travail extraordinaire. Mais sa victoire est aussi due au fait que le PSG qatari est incapable, malgré les milliards dépensés, d'écraser complètement la concurrence.En quoi l'organisation du Mondial 2022 au Qatar est-elle le paroxysme de l'inconvenance?Organiser la Coupe du monde au Qatar est un scandale absolu parce que ce pays n'a pas de tradition footballistique, qu'il a engagé des esclaves modernes sur les chantiers de construction de ses stades et qu'il use de ce Mondial comme d'un soft power pour faire oublier ce qui se trame en arrière-boutique. Une Coupe du monde de football, ce n'est pas seulement des matchs, c'est tout ce qu'il y a autour, la fraternisation, le folklore, les rencontres, l'alcool...Tout cela fait que l'on ne devrait pas aller jouer au Qatar. Mais tout le monde ira, bien évidemment. Un spectacle sportif est plus utile qu'on ne le pense parce qu'il nous apprend une lecture du monde, estime Bernard Rimé, professeur émérite de psychologie sociale à l'UCLouvain. Le danger du foot réside dans l'enfermement au sein d'une identité unique, source du hooliganisme.Le football demeure-t-il un sport qui suscite beaucoup de passions? Malgré sa marchandisation qui devient extrêmement flagrante, le football continue de fournir des spectacles captivants qui retiennent l'attention des gens. Il n'y a pas de grand risque qu'ils s'en détournent. Quand on a mis clairement en évidence un arrière-plan de tricheries dans le cyclisme, il y avait de quoi désespérer et de quoi jeter ce sport aux orties et, pourtant, les gens ont continué à le suivre parce que le spectacle en lui-même est captivant. L'incertitude est-elle le moteur de l'attrait pour le football? Je mets le spectacle sportif sur le même pied que le cinéma, le théâtre, la littérature, l'information. Ils se développent dans chaque cas autour d'épisodes, de situations avec leurs aléas, leurs émotions... Elles nous attirent parce qu'elles reflètent notre propre vécu. Nous vivons nous-mêmes une succession d'épisodes dans notre vie. Les spectacles sont dès lors pour nous d'énormes sources d'informations et d'émotions, précieuses pour notre vie quotidienne.N'est-il pas paradoxal de penser qu'un loisir puisse apporter des informations précieuses pour notre quotidien? Il faut voir l'arrière-plan du spectacle. Cela ne nous saute pas aux yeux parce que nous le prenons pour un loisir. Mais à quoi assiste-t-on lors d'un match de football? Des situations difficiles, des dilemmes, des défis et des êtres humains qui essayent de se démerder avec cela. Ils vont respecter ou non les règles. Ils vont manifester des vertus, des valeurs. Ils vont jouer des rôles, le bon, le mauvais, le fort... Ils vont ainsi nous offrir des modèles auxquels on pourra s'identifier. On voit combien les gens sont attirés par ces modèles, qui deviennent pour certains de véritables divinités à imiter. C'est la même chose pour la culture. Nous apprenons la lecture du monde au travers de ces spectacles. Cette passion peut-elle être dangereuse? Le pire danger d'un spectacle comme le football est le hooliganisme. A partir du moment où des personnes s'emparent de ce sport, s'en servent pour se forger une identité unique, s'enferment dans celle-ci et se montent la tête mutuellement pour commettre des excès en son nom, il y a danger. Pour le reste, le sport est une parenthèse au même titre que les autres parenthèses culturelles ou de loisirs. L'essence principale de notre existence réside dans les buts que nous poursuivons dans la vie: notre activité professionnelle, la gestion de notre famille, etc. Le reste relève des voies de traverse avant de retourner à la voie principale. Normalement, le sport est un détour. Il ne nous occupe pas de manière fondamentale sauf lorsque, comme dans le cas des hooligans, il devient un mode d'existence. Dans le chef de la plupart d'entre nous, on regarde un match à la télé ou sur grand écran à l'extérieur. On vit un moment de célébration ou de déception. Et puis, on retourne à son existence. En définitive, l'événement sportif aura très peu d'impact sur elle. On le voit d'ailleurs quand on examine la fréquence avec laquelle les gens reparlent par la suite d'un spectacle sportif. Quand vous traversez des émotions de votre vie personnelle, vous en reparlez longtemps après. Quand il s'agit d'un match de foot, vous en reparlez un peu le lendemain avec les collègues devant la machine à café. Ensuite, vous passez à autre chose. Le football peut-il avoir un impact politique? Le sport peut susciter un moment de cohésion nationale. Voir sur la Grand-Place de Bruxelles une foule arborant les couleurs noir, jaune et rouge a quelque chose d'extraordinaire. Mais c'est aussi un peu de la poudre aux yeux. Nous avons vu, tant en France qu'en Belgique, que ces célébrations sont sans lendemain sur les choix politiques qui sont faits par la suite. Fête éphémère. La voie principale de l'existence n'est pas très affectée par ces événements.