Philippe Auclaire, journaliste sportif: "Un boycott est totalement justifiable et indispensable"
...

Philippe Auclair, journaliste sportif d'investigation, évoque la naissance d'un vrai mouvement réclamant la démocratisation des instances internationales de football.Pensez-vous envisageable qu'une équipe nationale boycotte le Mondial 2022 au Qatar? Je pense que ce sera le cas de la Norvège. Les seize associations de supporters les plus importantes du pays, celles des seize clubs de première division, se sont toutes déclarées en faveur du boycott. Une assemblée générale de la Fédération norvégienne est prévue le 20 juin sur cette question. Son mode de fonctionnement est tout à fait démocratique: quelle que soit la volonté du bureau fédéral et des dirigeants en place, la volonté des supporters sera respectée. Ailleurs, plusieurs fédérations, qui ne sont pas des structures à 100% démocratiques, ont fait connaître leurs réticences ou leurs critiques. Le dernier communiqué de la Fédération néerlandaise, bien qu'elle ait exclu un boycott, affirme en substance que cette Coupe du monde n'aurait jamais dû être attribuée au Qatar. Les Norvégiens disent: donc, on ne doit pas y aller ; les Néerlandais, eux, disent: c'est trop tard. Mais ils partagent un point: ils affirment que désormais, il est impensable d'encore attribuer une grande compétition de football à des régimes comme celui du Qatar. Notamment pour éviter à tout prix que la Chine hérite de l'édition 2030. Dans tous les cas, si la Norvège boycotte le Qatar, ce sera une première. Pour le football, et parce que le mouvement vient de la base et pas d'un gouvernement comme ce fut le cas pour les Jeux olympiques de Montréal en 1976 ou de Moscou en 1980. Le constat est capital: il s'agit de la première étape de la prise de conscience par des supporters du peu de poids qu'ils ont sur les décisions prises dans leur sport et du manque flagrant de respect de la démocratie de celles-ci. Peut-on vraiment imaginer que la fédération d'une grande nation européenne du football boycotte une Coupe du monde, même attribuée à la Chine? Oui, à condition que ces fédérations fonctionnent sur un modèle démocratique, comme elles sont censées le faire, et que la pression de l'opinion publique soit telle qu'il soit impensable pour un pays d'y participer, malgré les retombées économiques et politiques. C'est la raison pour laquelle ce qui se passe actuellement, même si le Mondial 2022 se jouera bien au Qatar, est si important. Un mouvement structuré se crée parce que 6 750 ouvriers sont morts, au minimum, et qu'avec 10% de sa population (les Qataris) qui ont tous les droits et les 90 autres pourcents (les travailleurs étrangers) qui n'en ont aucun, le Qatar est de facto un Etat d'apartheid. Rien qu'à cause de cela, un boycott est totalement justifiable et indispensable. De la même façon qu'une Coupe du monde en Afrique du Sud ne pouvait avoir lieu qu'après la fin du régime d'apartheid, une au Qatar ne devrait avoir lieu qu'au terme de l'actuel régime d'apartheid. Ce mouvement de boycott a déjà une incidence cruciale sur la façon de faire évoluer le débat autour de ce type de questions dans le football. La fédération danoise, via le sélectionneur national, a indiqué que si un joueur refuse d'aller au Qatar, il aura sa bénédiction. Si Cristiano Ronaldo déclare sur les réseaux sociaux, où il est suivi par des millions de personnes, qu'il n'ira pas, ou qu'il ira pour défendre les couleurs de son pays mais également pour qu'on se rende compte de la situation sur place, sa démarche aura un impact immense. Mais l'espace de liberté des joueurs est de plus en plus restreint, pour des raisons contractuelles. Il y a une telle communauté d'intérêts entre les clubs, certains régimes totalitaires, des entreprises et des sponsors... La Fifa peut-elle être un jour être à la hauteur de ses responsabilités, comme le lui demande Amnesty International? C'est hors de question avec le régime et la structure actuels. La Fifa a toujours bien aimé les dictateurs. Elle dit une chose et agit complètement a contrario. Elle n'arrête pas de parler de respect et elle ne respecte personne. Elle n'arrête pas de parler d'intégrité et l'intégrité en son sein est une vaste blague. Elle n'arrête pas de parler de transparence et elle n'a jamais été aussi opaque. Elle parle de démocratie et elle n'a jamais été aussi peu démocratique. Quand elle accusée, elle se juge elle-même. La seule possibilité de la faire changer d'attitude repose sur les sponsors. La Coupe du monde représente 90% de son chiffre d'affaires. Elle lui donne la dimension qu'elle a acquise aujourd'hui. Cet argent est généré, hors droits télé, par les sponsors. Si ceux-ci comprennent qu'en étant partenaires d'une Coupe du monde organisée sous une dictature, leurs produits ne seront plus achetés, ils se retireront de la course, le sponsoring devenant nocif pour leur image. Le passionné de foot doit-il regarder le Mondial quoi qu'il en soit? Avec ou sans honte? Il ne doit pas avoir honte, sauf de sa fédération, comme en France. Il n'a pas voté en 2010 son attribution au Qatar. D'ailleurs, il ne l'aurait jamais fait. Mais il doit prendre conscience que sa voix compte de moins en moins et qu'il est temps de la reprendre. En se globalisant, le football le confronte à davantage de problèmes éthiques, moraux et politiques que par le passé. Dans le même temps, certains ne font pas la différence entre supporter un club et soutenir un régime. A Manchester City, détenu par un consortium majoritairement issu des Emirats arabes unis, les supporters, devenus propagandistes, dénoncent la moindre critique contre le régime émirati, qui est pire que le qatari. Il faut donc avoir conscience de qui on supporte et s'en servir pour faire évoluer les choses. Le mouvement actuel parti de Norvège le laisse espérer. Il faut l'amplifier pour changer le rapport de force entre les instances et les supporters, les joueurs étant pris entre le marteau et l'enclume. C'est le débat de fond du football actuel. Amnesty International a demandé à la Fédération internationale de football de "se montrer à la hauteur de ses responsabilités, afin de prévenir, limiter et corriger les risques en matière de droits humains liés" au Mondial 2022. Pour son directeur en Belgique, Philippe Hensmans, les pressions auraient plus d'impact si elles intervenaient au moment de l'attribution de l'organisation de la Coupe du monde à un pays.La Coupe du monde 2022 est celle de la honte, d'ores et déjà?Oui, comme celle en Argentine, sous la dictature militaire, en 1978, et la dernière en date, en 2018, en Russie. Le constat pour la prochaine n'est pas neuf: notre premier rapport sur la situation des droits de l'homme au Qatar date de 2013.Depuis, il y a eu des avancées, au niveau légal: le Qatar a passé un accord avec l'Organisation mondiale du travail et a aboli une partie du système de la kafala, qui fait du travailleur la propriété de son employeur. Mais les lois ne sont pas forcément appliquées et l'inspection du travail est insuffisante. Il a fallu un rapport d'Amnesty pour qu'une centaine de travailleurs sur les stades, qui n'étaient plus payés depuis sept mois, le soient enfin. Les syndicats restent interdits, donc impossible pour les travailleurs de s'organiser, de se protéger, d'améliorer les conditions de travail, l'hébergement. Et le conseil consultatif qatari propose un retour en arrière, en renouant avec le non-respect des droits des travailleurs, à 95% immigrés. Le risque est grand que les progrès, petits mais réels, soient abandonnés dès la Coupe du monde terminée. Voire avant.Un événement sportif a-t-il déjà contribué à la démocratisation du pays hôte?Non, il suffit de voir ce que la Chine fait à Hong Kong, où tous les opposants sont en prison, alors que les JO à Pékin remontent à 2008. Ces pays-là ont une capacité de gestion de ce genre de manifestations qui empêche la démocratisation par ces événements. Mais leur caractère antidémocratique est mis en lumière. Le travail des ONG, des organisations syndicales internationales, des médias, fait que la Coupe du monde ne sert pas qu'à améliorer l'image de marque du Qatar. En attendant, ça ne justifie pas les milliers de morts ni les conditions d'esclavage dans lesquelles se trouvent des milliers d'autres.La Fifa, plusieurs fédérations nationales, et le sélectionneur des Diables Rouges rétorquent que leur rôle n'est pas de changer le monde. Qu'en pensez-vous?Ce n'est pas vrai. Le principe des Nations unies sur la vigilance nécessaire concerne aussi la Fifa, tenue comme n'importe quelle entreprise de vérifier tout au long de ses activités si les droits humains sont respectés. En théorie, elle pourrait être poursuivie devant un tribunal international, pour complicité ou suscitation de violations de droits humains. De la même manière que Shell a été condamnée aux Pays-Bas, fin janvier dernier, pour des pipelines qui fuyaient au Nigeria. S'il n'y avait pas eu l'attribution de la Coupe du monde au Qatar, on n'y aurait pas construit des stades et des infrastructures parallèles. Et il n'y aurait pas eu ces morts. Indirectement, la Fifa est responsable.Faut-il boycotter cette Coupe du monde?C'est une arme, l'autre étant l'attaque de l'image de marque. L' article du Guardian a porté un coup très rude au Qatar, qu'on associe désormais à 6 750 travailleurs morts sur les chantiers. Le boycott est plus définitif mais, vu les enjeux financiers et sportifs, je ne crois pas qu'il soit pensable. C'est trop tard aussi. En revanche, s'il y a suffisamment de pressions au moment de l'attribution du Mondial, si un nombre suffisant de nations annoncent que ce sera sans elles si la Coupe du monde est organisée dans tel pays, ça a un impact maximum.Est-ce alors aux fédérations nationales à faire pression sur la Fifa?Oui. On a travaillé avec la fédération belge, qui est intervenue auprès de la Fifa, qui s'est bougée, même si le message des Diables Rouges ("Le football soutient le changement"), le 30 mars, ne valait pas celui des Norvégiens, une semaine plus tôt ("Droits de l'homme, sur et en dehors du terrain"). Mais il y a eu une prise de position. Les joueurs ont compris qu'ils allaient jouer au Qatar sur des cadavres.