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La distance, c'est hypertendance. Prière de la respecter pour bosser, pour apprendre, pour consommer, pour faire la fête. Et pourquoi pas pour voter ? Le ministère de l'Intérieur ne pouvait tomber mieux en décidant, début février dernier, de passer commande d'une étude de faisabilité du vote en ligne. Il ne pouvait alors imaginer l'impensable, l'irruption d'un coronavirus qui viendrait plonger sa démarche dans une actualité plus que brûlante. Epargner aux électeurs d'avoir à mettre massivement le nez dehors : le remède n'aurait pas de prix. Car pour l'heure, le Covid-19 dicte aussi le calendrier électoral. C'est à cause ou grâce à lui que la perspective d'un retour anticipé aux urnes a du plomb dans l'aile. Rien d'insurmontable, assure pourtant l'infectiologue Erika Vlieghe, " madame déconfinement " à la tête du groupe d'experts branchés sur une stratégie de sortie de crise. A condition de sortir le grand jeu : convoquer les votants par blocs horaires, selon des tranches d'âge, étaler le scrutin sur plusieurs jours, multiplier les bureaux de vote, imposer masque et gants. Bonjour le défi ou le délire organisationnel. Au fait, et Internet ? On oublie, dans l'immédiat. Mais depuis début mai, des chercheurs sont sur le coup. Mobilisés au sein d'un consortium de quatre universités (ULB - VUB - UCLouvain - KULeuven), ils ont six mois pour explorer la piste sous toutes les coutures. Une vraie course d'obstacles technologiques, logistiques, juridiques et psychologiques à défricher et si possible à franchir. Sans s'emballer sous la pression de l'impératif sanitaire. Ce n'est pourtant pas l'envie qui manque ni la tentation de s'y risquer par temps de pandémie. Le politologue Régis Dandoy (ULB), engagé dans le programme de recherche, confirme " le regain d'attention et d'intérêt à l'échelle mondiale pour les modalités d'un vote à distance ". Y compris via la Toile, candidat sérieux à prendre la relève du bon vieux chemin des urnes. La formule avait déjà de quoi séduire en temps normal. Fini pour l'électeur- internaute d'avoir à se déplacer jusqu'au bureau de vote, à poireauter avant de gagner un isoloir, à sacrifier une (petite) partie d'un dimanche tous les cinq ou six ans. Un ordinateur, une connexion Internet, quelques clics de souris et le tour électoral sera joué, n'importe où et à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Gouvernants et gestionnaires des deniers publics ne resteront pas non plus insensibles à l'effet d'aubaine : un scrutin en ligne signifierait moins de logistique à déployer, moins de présidents et d'assesseurs à mobiliser parfois/souvent contre leur gré, moins de gaspillage, bref moins de temps et donc d'argent à consacrer à l'organisation d'élections. La pratique fait d'ailleurs son trou dans le monde. La France y recourt pour faire voter ses résidents expatriés, çà et là on use du vote en ligne lors de primaires au sein de partis. En Belgique même, l'Open VLD vient de s'y frotter pour se choisir un nouveau président. Mine de rien, l'idée de franchir le pas trotte dans les têtes depuis pas mal de temps. " La Belgique a été un des pays pionniers dans l'emploi du vote électronique en présentiel, introduit partiellement dès 1991, prolonge Régis Dandoy, elle possède une grande expérience en la matière. La réflexion sur le vote en ligne ne part donc pas de rien. " Il a parfois été question d'expérimenter la chose auprès d'un panel d'électeurs, en dehors de tout scrutin réel. Tentation vite refoulée. Parce que l'outil était jugé trop peu fiable, trop peu transparent, bien trop risqué pour que lui soit confié le sort d'une démocratie représentative. Aucun parti ne se hasarde d'ailleurs sur un terrain où les pertes et profits électoraux relèvent du mystère. Pascal Delwit, politologue à l'ULB, se lance fort prudemment : " On peut présumer que le vote par Internet aurait un impact sur la frange du corps électoral qui ne se déplace plus pour aller voter, notamment dans les espaces de précarité et d'isolement social davantage touchés par le phénomène de l'abstention. Une hausse du taux de participation électorale ainsi qu'une réduction des votes nuls commis par erreur pourraient a priori profiter aux partis les mieux implantés dans les milieux défavorisés mais qui sont aussi les milieux les plus victimes de la fracture numérique. " Les plus en pointe sur le dossier, les libéraux francophones ont jadis milité pour le vote par correspondance électronique à l'intention des Belges résidant à l'étranger, très courtisés par les bleus, sans plus insister. Mais, nous précise-t-on au MR, le principe du vote par Internet figurait dans le programme pour le scrutin 2019, sous réserve de le rendre inattaquable. C'est bien là que le bât blesse. 2020 et des années d'avancées technologiques plus tard, l'ouvrage remis sur le métier peine toujours autant à inspirer confiance. Un indice ? La nouvelle de l'étude lancée par le ministère fédéral de l'Intérieur a été sobrement commentée au niveau de pouvoir régional. Côté wallon, où on a tourné la page du scrutin électronique pour revenir au vote papier, Pierre-Yves Dermagne (PS), ministre des Pouvoirs locaux, a simplement pris acte. Son alter ego en Flandre, Bart Somers (Open VLD), s'est montré à peine plus disert : " Le système est potentiellement très vulnérable. " Rien qui trahisse un enthousiasme débordant. " Les électeurs autant que les élus restent très frileux ", observe Min Reuchamps, politologue à l'UCLouvain, pour qui " l'enjeu du vote en ligne relève avant tout de la méconnaissance techno- logique. La confiance quasi aveugle que l'on peut observer envers les paiements électroniques ne gagne pas le vote électronique. " Mais qu'est-ce qu'on attend au juste pour pouvoir inverser le courant ? Un tas de garanties toujours aussi difficiles sinon impossibles à fournir. A commencer par l'élémentaire, le respect du secret du vote, durement malmené par un scrutin en ligne. C'est qu'il manquera au domicile une pièce de taille : un isoloir où pouvoir donner sa voix à l'abri des regards indiscrets, en toute sincérité, sans pression familiale ou autre influence. Pour bien se faire comprendre, le ministre régional de l'Intérieur Bart Somers imaginait la scène : " Si vous votez à la maison, je peux très bien concevoir que votre femme soit derrière vous et que voter selon vos convictions sera plus limité. " Fera aussi cruellement défaut le dépôt dans l'urne du bulletin ou de la carte électronique, sous les yeux des membres d'un bureau de vote, et donc la certitude formelle que le vote émis depuis un PC l'a bien été par celui qui est censé l'exprimer. Et puis la cuirasse affiche de gros défauts d'ordre technologique. Responsable du Crypto Group de l'UCLouvain, Olivier Pereira, partie prenante à l'étude lancée par le ministère de l'Intérieur, plante le décor : " Le vote par Internet n'offre toujours pas les assurances suffisantes en matière de sécurité. Il existe à ce sujet un consensus international des experts. " Pourtant, les Estoniens, qui sont 1,3 million, prétendent prouver le contraire depuis 2005. Ils font du " i-Voting " sur base volontaire et utilisé à grande échelle (44 % du corps électoral séduit par la formule en 2019) un objet de fierté nationale qui réussit même à écarter la menace d'un électeur sous influence en lui offrant la possibilité de reconsidérer son choix durant une période de vote par anticipation jusqu'au jour du scrutin traditionnel. Sauf que le petit paradis du vote en ligne a quelque chose d'artificiel. " Le système a affiché des manquements de sécurité tels que les Estoniens sont aujourd'hui obligés de le revoir en fond en comble ", enchaîne Olivier Pereira. Le noeud du problème informatique, c'est l'impuissance à contrôler la fiabilité de l'ordinateur du votant, proie rêvée pour une infection virale, cible facile de la malveillance de hackers au service d'une force occulte. Bonjour le détournement de voix, le piratage des résultats, le trucage d'élections manigancé par une puissance étrangère. Code d'accès confidentiel, mot de passe, clé de cryptage, transmission sécurisée du vote : aucun dispositif antitriche n'a encore montré sa capacité à résister à une entreprise de falsification, une intrusion, une manipulation. " Un processus électoral met aux prises des intervenants qui ne se font aucune confiance. Un vote est par essence confidentiel : comment dès lors pouvoir vérifier ce qui est secret ? " interroge Olivier Pereira. L'homme en a fait l'expérience au printemps 2019 : à la demande du gouvernement helvétique, il a contribué avec d'autres spécialistes en cryptographie à mettre à jour des failles fondamentales dans le système sVote, ce qui a conduit la Suisse à renoncer au vote par Internet. La trappe dévoilée était pourtant bien dissimulée : même une vérification des votes modifiés aurait conclu à des résultats corrects. Sans vouloir anticiper les conclusions qu'il remettra à l'Etat belge, on sent que l'expert ne recommandera pas de pousser à la consommation. La messe semble dite et l'étude commandée par l'Intérieur pourrait n'être rien d'autre qu'une manière argumentée de fermer sagement la porte. " Nous sommes aujourd'hui dans une phase de retour en arrière par rapport au vote électronique à distance, dans une dynamique d'inquiétude à l'égard de processus électoraux qui se retrouvent à la merci ou victimes d'intrusions venant d'Etats étrangers ", relève Pascal Delwit. Les élections en présentiel ont de l'avenir, en l'absence d'un antidote capable de mettre hors d'état de nuire tout virus informatique. Sa mise au point s'annonce aussi laborieuse et sans doute bien plus pénible encore que la découverte du vaccin qui viendra à bout du Covid-19. Sachant que le droit à l'erreur n'est pas permis. Qu'on ne joue pas non plus avec la santé d'une démocratie.