Casser les clichés, lever les barrières. Telle est la mission que s'est donné il y a bien longtemps Jean-Pierre Bissot. Une ligne de conduite qu'il respecte fidèlement, lui le fondateur et directeur du Gaume jazz festival qui "n'a pas grand plaisir à pratiquer la musique". Trompettiste amateur de l'harmonie de Florenville durant ses vertes années, il ébauche surtout sa propre histoire de la musique dans le discobus qui stationne tous les vendredis à 16 heures sur la place Nestor-Outer de Virton. "J'avais le numéro d'abonné 1001, j'empruntais principalement les disques de trompettistes comme Chet Baker et Miles Davis. Mais quand j'essayais de reproduire ce qu'ils jouaient, j'étais frustré de ne pas maîtriser suffisamment la technique pour sortir ce que j'avais en tête."
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Casser les clichés, lever les barrières. Telle est la mission que s'est donné il y a bien longtemps Jean-Pierre Bissot. Une ligne de conduite qu'il respecte fidèlement, lui le fondateur et directeur du Gaume jazz festival qui "n'a pas grand plaisir à pratiquer la musique". Trompettiste amateur de l'harmonie de Florenville durant ses vertes années, il ébauche surtout sa propre histoire de la musique dans le discobus qui stationne tous les vendredis à 16 heures sur la place Nestor-Outer de Virton. "J'avais le numéro d'abonné 1001, j'empruntais principalement les disques de trompettistes comme Chet Baker et Miles Davis. Mais quand j'essayais de reproduire ce qu'ils jouaient, j'étais frustré de ne pas maîtriser suffisamment la technique pour sortir ce que j'avais en tête." C'est pourquoi le Gaumais décide de faire rayonner les oeuvres de ceux qu'il admire d'une autre manière, notamment par le Gaume jazz festival, qu'il fonde en 1985. Aujourd'hui, avec trente-sept éditions à son compteur, il fait partie intégrante de la famille des festivals belges de jazz. Pourtant, rien ne laissait présager le succès d'un tel événement à Rossignol, village de quelques centaines d'âmes, principalement connu pour avoir été l'un des hauts lieux de la terrible bataille des Frontières, en 1914. "J'ai fait attention à développer une stratégie de communication qui désacralise le jazz. On a aussi assumé une politique tarifaire qui permet à un jeune couple local de venir boire un pot en écoutant un groupe pour, peut-être, apprivoiser progressivement un nouveau public." Surtout, le festival est depuis longtemps précédé d'une semaine de stages organisés à Virton et auxquels participent de nombreux musiciens, de tous niveaux. "Ça aide ce milieu à ré- introduire, l'air de rien, le mot "jazz" dans le quotidien et le langage courant." Le Florenvillois ne craint pas non plus d'innover, voire de jouer les profanateurs, comme lorsqu'il invite une chanteuse de tango dans l'église du village alors que cette musique traditionnellement machiste n'est pas dans les bonnes grâces de l'Eglise. "Pour que le public apprécie le jazz, il faut qu'il vienne l'écouter. Ça représente un travail de tous les instants, on ne peut jamais se reposer sur nos lauriers. Dans la programmation, j'essaie constamment de proposer des surprises et plusieurs niveaux de lecture, du plus pointu au plus populaire." Attirer des grosses pointures du milieu en Gaume demande probablement un peu plus de bagou que lorsqu'il s'agit de les envoyer dans les plus grands centres urbains. Mais il faut aussi avoir le nez fin. "Une année, je me suis obstiné à inviter mon pianiste préféré, Martial Solal. Un flop: il a tourné le dos à sa session rythmique et s'en est allé sans saluer le public. Un mec pareil, j'aime autant passer son disque! Maintenant, la règle, c'est de pouvoir vivre le concert en live, de "serrer la main aux musiciens"." Cela passe par une prospection de tous les instants. Début novembre, le directeur entamait un marathon de trente-trois concerts en cinq jours en France.Ces chiffres donneraient le tournis à n'importe qui. Pas à Jean-Pierre Bissot, ancien étudiant en sciences et mathématiques à l'ULiège... même s'il ne peut plus voir une intégrale en peinture depuis belle lurette. "En deuxième année, j'ai fait un rejet fondamental parce que pour réussir en maths, il ne faut ne faire que ça et ce n'était absolument pas mon intention." Sorti du système scolaire classique, le jeune homme entame une série de formations musicales dans la Cité ardente, passionné par l'écoute du contemporain et rêvant de trouver "sa formule mathématique". Le temps de quelques mois, il devient même correspondant musical pour La Cité, ce qui lui ouvre la porte des concerts de la ville et lui rapporte un peu d'argent de poche. "Puis, en 1976, j'ai été engagé aux Jeunesses musicales (JM)." A l'époque, l'organisation a encore du mal à se sortir des traditionnels concerts classiques pour jeunes gens de bonne famille. Le Gaumais, qui fait alors partie d'une génération post-mai 68, "des gars un peu militants", se battra alors en interne contre l'hégémonie de ce répertoire - "aujourd'hui, on fait l'inverse (rires)" - pour favoriser le pluralisme et créer un projet social décentralisé qui va à la rencontre des jeunes, où qu'ils soient. "On s'est développé autour de trois objectifs: l'éveil à la musique, le soutien de musiciens professionnels qui débutent et l'éveil par la musique." Au lieu d'organiser des événements dans de grands lieux en ville, les JM se délocalisent dans des salles communales de villages ou dans des écoles. Le calcul est vite fait: trois événements annuels offrent à un élève du secondaire la possibilité d'avoir été en contact au moins dix-huit fois avec la musique, dans des registres différents, à la fin de sa scolarité. "Avant d'arriver à ce résultat, il nous a fallu beaucoup d'énergie et de courage pour convaincre les gens de l'intérêt de faire venir à Martelange ou à Saint-Hubert un groupe vietnamien qui fait du chant diphonique." L'autre spécificité des JM, c'est l'organisation en milieu scolaire d'ateliers d'éveil par la musique. Une vocation ludique plus que pédagogique, une absence totale de cotation ou de recherche de performance et une collaboration réelle avec l'enseignant. Entre 1983 et 1985, les JM de la province de Luxembourg invitent chaque semaine des animateurs musicaux dans toutes les classes de la région de Bastogne qui le désirent. "Au terme de ces trois années, on a essayé de quantifier l'apport de l'éveil musical pour les jeunes. En moyenne, il s'est avéré que les résultats aux tests de prédiction à la lecture et aux mathématiques étaient optimisés de 30 à 35%. L'éveil musical a ses forces, au même titre que d'autres branches, comme les sciences et les maths: il forme l'oreille, le sens de la structure et la personnalité, il permet de respecter son voisin en ne chantant pas plus fort que lui, etc." Aujourd'hui, les JM sont actives cent soixante heures par semaine aux quatre coins du pays. Bissot s'en réjouit: les demandes pour faire venir musiciens et animateurs sont de plus en plus nombreuses. Avant sa retraite il y a quelques mois, le Florenvillois n'avait délaissé son bureau des Jeunesses musicales que pour deux raisons. La première? Son devoir civique. "J'ai fait le service militaire le plus court possible. Comme je suis fondamentalement non violent, j'avais comme idée première d'être objecteur de conscience, mais je trouvais que c'était dangereux de laisser l'armée aux militaires." Depuis son camp, basé en Allemagne, le trentenaire tente de piloter à distance les projets des JM et rentre même quelques jours de temps en temps pour assister à des concerts. "C'est bizarre, mais l'armée m'a permis de me créer un petit réseau ; par la suite, j'ai eu beaucoup de contacts avec des objecteurs de conscience musiciens, comme le luthier Gauthier Louppe ou Arnould Massart, l'ancien pianiste de Maurane." La deuxième cause de sa désertion des centres culturels les dimanches après-midi est son amour pour le football, qu'il a pratiqué jusqu'à l'âge de 48 ans. Avec une âpreté qui conduira un journaliste local de La Meuse à se demander, dans une de ses chroniques, comment il est possible de parler avec autant de poésie de Chopin ou de jazz un soir au centre culturel et de jouer si brutalement au football le lendemain. "Jazz et football sont des mondes qui ne se côtoient pas trop. J'aime pourtant bien les gens qui dépassent les stéréotypes, qui s'intéressent à d'autres choses. Je pense à Sócrates, ce footballeur brésilien qui était également médecin, au pianiste Charles Loos, qui assiste à tous les matchs des Diables Rouges, ou encore au trompettiste Laurent Blondiau, qui aurait pu devenir footballeur pro." Le fondateur du Gaume jazz festival, lui, n'a pas eu le choix. La trentaine à peine entamée, conscient qu'il ne pourra pas voyager grâce au foot, il décide de se mettre à la recherche d'un projet international qui puisse trouver écho dans sa région. La première édition du Gaume jazz, en août 1985, a lieu à Chassepierre durant deux jours. La suivante se déroule déjà à Rossignol, précisément là où se produiront à la fois des cadors tels que Chick Corea, Stacey Kent, Eric Legnini ou Manou Gallo, et des musiciens aux noms moins prestigieux mais au talent certain. "Quand on a le choix entre un concert dont on apprécie déjà le contenu et un concert découverte, je pousserai toujours à aller vers ce que l'on ne connaît pas: je suis un militant. Ces derniers temps, j'ai l'impression que l'on reconstruit les barrières entre les genres musicaux, ce qui m'afflige beaucoup. Quand j'ai fait venir Puggy au Gaume jazz, beaucoup m'ont interpellé. Je leur ai répondu que le groupe belge jouait le rock comme des jazzmen, avec, en sus, une formation classique. Il ne faut pas que ce soit exclusivement du "jazz" pour que ça fonctionne." Ce n'est pas pour rien que la spécialité du festival est la carte blanche laissée à divers artistes pour optimiser les découvertes. Et lever les barrières.