A l'instant précis où elle soulève la banderole d'arrivée au-dessus de sa tête, Alexandra Tondeur ne peut retenir ses larmes. Ce jour-là, à Pontevedra, en Espagne, la nouvelle championne du monde 2019 de triathlon longue distance a probablement trop de souvenirs douloureux à évacuer. L'année 2011 en fait certainement partie. A l'époque, la Brabançonne est affiliée à la Ligue francophone de triathlon. Surentraînée et affectée par des otites et sinusites qui l'empêchent même de voir clair, la jeune femme contracte un étrange virus. Pas un problème pour son coach et le directeur technique de la Ligue de l'époque, qui la poussent à prendre l'avion pour participer à une Coupe d'Europe. A son retour en Belgique, elle apprend que le virus s'est déplacé au niveau des nerfs de l'épaule, déjà fragile à la base. "J'ai perdu une bonne partie de ma sensibilité à l'arrière du dos, à droite, et mon épaule ne répondait plus à la commande motrice. Au début de ma rééducation, je devais me mettre face à un miroir pour me rendre compte de ce que je faisais avec mon bras."
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A l'instant précis où elle soulève la banderole d'arrivée au-dessus de sa tête, Alexandra Tondeur ne peut retenir ses larmes. Ce jour-là, à Pontevedra, en Espagne, la nouvelle championne du monde 2019 de triathlon longue distance a probablement trop de souvenirs douloureux à évacuer. L'année 2011 en fait certainement partie. A l'époque, la Brabançonne est affiliée à la Ligue francophone de triathlon. Surentraînée et affectée par des otites et sinusites qui l'empêchent même de voir clair, la jeune femme contracte un étrange virus. Pas un problème pour son coach et le directeur technique de la Ligue de l'époque, qui la poussent à prendre l'avion pour participer à une Coupe d'Europe. A son retour en Belgique, elle apprend que le virus s'est déplacé au niveau des nerfs de l'épaule, déjà fragile à la base. "J'ai perdu une bonne partie de ma sensibilité à l'arrière du dos, à droite, et mon épaule ne répondait plus à la commande motrice. Au début de ma rééducation, je devais me mettre face à un miroir pour me rendre compte de ce que je faisais avec mon bras." Lorsqu'elle franchit la ligne d'arrivée à Pontevedra, l'athlète repense peut-être à cette rencontre avec le chirurgien, qui lui affirme alors que le virus vient de mettre un terme à sa carrière pro... Toujours encline à mettre en doute ce qu'on lui dit, elle n'accepte pas ce verdict et envisage directement son retour. Pas son entourage. "Du jour au lendemain, j'ai perdu entraîneur et sponsors, la Ligue m'a lâchée et ne m'a pas soutenue dans ma revalidation. Je me suis retrouvée seule à assumer cette épreuve physique, sans soutien psychologique. C'est ça qui m'a fait le plus mal, outre le stress de ce qui pouvait m'arriver le lendemain. Finalement, j'en ai fait une force pour me reconstruire et aujourd'hui, désolée de le dire, j'emmerde ces gens-là." Ce 4 mai 2019, en accédant au sommet du triathlon mondial, Alexandra se revoit aussi certainement à l'UCLouvain, où l'assistante qu'elle fut durant sa revalidation postvirus donnait des cours pratiques en éducation physique. Considérée par ses pairs comme "la fille payée à aller courir dans les bois", déçue par la dévalorisation du sport à l'université, elle n'y trouve pas son compte. Alors elle démissionne en juin 2015, sans perspectives de reconversion. Sa persévérance et un état de forme surprenant lui permettent toutefois de participer à des compétitions internationales. Un mois plus tard, elle fait partie du top 3 sur mi-distance en Allemagne et, à la rentrée, elle décroche un contrat à l'Adeps. La machine est à nouveau en marche, la jeune femme s'offre des podiums aux Ironman de Belek (en Turquie), Lanzarote, Francfort, Luxembourg. A l'automne 2018, elle est sacrée championne d'Europe de triathlon mi-distance à Ibiza. Une performance qui lui vaut une reconnaissance internationale et un prix de... 1 850 euros brut, qu'elle dépense en bonne partie dans les frais de retour en voiture vu la grève des bagagistes à Zaventem. "Je ne me plains pas, mais il ne faut pas croire qu'on gagne notre vie comme des stars: j'ai longtemps habité chez mes parents et roulé en Dacia. Ce ne sont pas des sacrifices, mais des choix. Même si ça me pèse parfois de me dire que si je ne construis pas mon existence autrement, c'est pour mon job. Ce qui implique de ne pas avoir d'enfant ni de vie conventionnelle avec une maison, un chien et des murs blancs (rires)." A l'instant précis où elle brandit cette fameuse banderole d'arrivée, Alexandra Tondeur n'a sans doute pas tout ça en tête. Elle sait simplement que ces événements ont contribué à façonner la plus belle victoire de sa carrière. Des semaines d'entraînement presque militaire, d'alimentation stricte et de nuits courtes, puis 3,8 km de natation, 180,2 km de vélo et 42,195 km de course à pied... Le triathlon XXL a des aspects masochistes. Alexandra Tondeur le sait mieux que quiconque. C'est pour cette raison qu'elle mène, en parallèle, une croisade pour la reconnaissance et le développement du triathlon longue distance. "Bart Aernouts, Frederik Van Lierde, Marino Vanhoenacker... Il y a une histoire du longue distance en Belgique, mais quand j'en discute avec d'autres triathlètes, on en arrive tous au même constat: on a dû se forger nous-mêmes. C'est paradoxal: comment le triathlon belge peut-il se retrouver au sommet mondial sans avoir de soutien?" C'est pourquoi la jeune femme milite, où et quand elle peut, afin de susciter une prise de conscience politique. Pour éviter de voir se reproduire des erreurs comme les pistes cyclables wallonnes - "elles sont criminelles: soit tu te prends une bagnole qui sort d'un parking, soit elles sont criblées de cailloux ou de verre...". Et pour encourager la mise à disposition d'infrastructures pour les athlètes professionnels, comme ce fut le cas lors de la fermeture des piscines au public durant le confinement. "Ça ne coûterait rien. Au contraire: ça ramènerait beaucoup de sportifs dans le sérail." Actuellement, en Wallonie, le triathlon longue distance ne bénéficie pas des mêmes soutiens financiers et en infrastructures que le triathlon dit olympique. Notamment pour des raisons médiatiques, selon l'athlète. "L' olympique est adapté au format télévisé et il est autorisé de rouler en peloton dans l'épreuve cycliste, ce qui change complètement la donne pour quelqu'un qui est moins fort sur deux roues, mais qui pourra faire la différence à la course à pied ou à la nage." Sur son triathlon XXL, Alexandra Tondeur nage, roule et court en solitaire. Elle y voit d'ailleurs une résonance avec son statut de sportive professionnelle. "Etre une "exception" complique l'intégration dans la société. Il y a un sentiment d'exclusion, on se dit que les gens ne comprennent pas ce qu'on fait, ce qu'on a." D'où l'importance d'un soutien. Surtout lorsque la Covid chamboule le monde et impose d'annuler, l'une après l'autre, la quinzaine de compétitions auxquelles Alexandra comptait prendre part en 2020. "Pendant plusieurs mois, je me suis entraînée sans savoir vers quoi j'allais. Normalement, on a des périodes de récup' avant et après la compet'. Là, on ne les avait pas, je suis donc entrée en surentraînement. Mentalement, ça m'a complètement vidée, blessée, je n'étais plus capable de me donner dans l'effort. Je suis tombée en burnout." Ses parents, chez qui elle vit et avec lesquels elle s'entend à merveille, lui annoncent dans la foulée qu'ils revendent leur maison pour partir s'installer au Maroc. Pour quelqu'un qui n'aime pas trop le changement, conduire son père et sa mère à l'aéroport s'apparente à un challenge d'envergure. "On s'imagine souvent que nous, les athlètes, sommes capables de passer au-dessus de tout et de rebondir telle une balle magique. Ils ne réalisent pas qu'on a de grands moments de "down". Le mental est la quatrième discipline du triathlon: quand ça déconne, c'est comme un château de cartes, tout le reste déconne aussi. Et il faut des mois de travail pour remonter la pente." Alexandra aurait pu passer à côté de cette vie. Notamment à l'adolescence, quand sa raison d'être se limitait à l'équitation. "Je voulais être cavalière professionnelle et j'étais bien partie pour le devenir. " A la suite d'une plainte d'un voisin, "à cause d'un différend avec mon père qui remontait à leur époque commune à l'armée", la justice ordonne pourtant la destruction des écuries familiales. Les chevaux sont vendus. Un véritable choc pour la jeune fille, qui ne retrouve pas le même plaisir au tennis sur court ou de table. Alors, elle trottine et fait du vélo. D'abord pour se rendre tous les matins à son école secondaire, à Nivelles, puis dans le cadre de ses études d'éducation physique à l'UCLouvain. "En octobre de ma première année universitaire, j'ai regardé la retransmission du triathlon d'Hawaï. J'ai tout de suite su que c'était ça que je voulais faire. Je me suis lancée l'année suivante, après avoir récupéré le vélo d'un copain." Les premières sorties sont tout sauf professionnelles: Alexandra court derrière sa mère, à deux roues sur le Ravel, ou tente d'éviter les oies du parc de la Dodaine, à Nivelles, "qui tracent les gens". Puis elle se dessine progressivement un programme d'entraînement fixe, soit trente et quarante-cinq heures par semaine sous la houlette de coachs et d' ex-champions aussi renommés que le préparateur physique Yves Devillers, le triathlète Luc Van Lierde puis le nageur Ronald Claes. C'est aujourd'hui au tour de Marc Jeanmoye, le directeur du complexe du Blocry, à Louvain-la-Neuve, d'accompagner l'athlète. "Je ne veux pas travailler avec quelqu'un qui me dit de faire ça ou ça: j'aime relire le programme d'entraînement et donner mon avis. Ce n'est pas évident de bosser avec moi, je pose beaucoup de questions... Parfois on est d'accord, parfois pas, mais c'est comme ça qu'on parvient à développer une préparation physique qui me correspond." Alexandra s'envolera fin novembre pour le Mexique en vue de participer à l'Ironman national. Les deux premières places qualifient directement pour l'Ironman d'Hawaï, l'épreuve ultime, qui se déroulera en octobre 2022. "Hawaï reste le gros objectif du restant de ma carrière. Le triathlon est une discipline à maturité tardive, je pense que je suis dans mes meilleures années. Si je ne fais pas l'imbécile maintenant, je pourrai les vivre pleinement."