Affichée sur la page d'accueil du site de la Banque nationale, l'exhortation saute aux yeux par sa touche subversive en ce haut lieu de la finance. Elle vaut son pesant d'euros. "Faites entendre votre voix. Faites-nous savoir ce que nous devrions, selon vous, prendre en compte lors de l'évaluation de notre stratégie de politique monétaire." L'onglet "Je m'exprime" invite à franchir résolument le pas. Le portrait en arrière-fond du gouverneur, Pierre Wunsch, regard inspirant, achève de convaincre de sauter dans l'inconnu. "Votre opinion compte!" ose la bande-annonce. C'est vite dit: se mêler de politique monétaire européenne, cela va chercher loin. "D'habitude, c'est nous qui parlons. Cette fois, c'est nous qui écoutons", assure Luc Aucremanne, conseiller en politique monétaire à la Banque nationale. Et c'est déjà une révolution.
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Affichée sur la page d'accueil du site de la Banque nationale, l'exhortation saute aux yeux par sa touche subversive en ce haut lieu de la finance. Elle vaut son pesant d'euros. "Faites entendre votre voix. Faites-nous savoir ce que nous devrions, selon vous, prendre en compte lors de l'évaluation de notre stratégie de politique monétaire." L'onglet "Je m'exprime" invite à franchir résolument le pas. Le portrait en arrière-fond du gouverneur, Pierre Wunsch, regard inspirant, achève de convaincre de sauter dans l'inconnu. "Votre opinion compte!" ose la bande-annonce. C'est vite dit: se mêler de politique monétaire européenne, cela va chercher loin. "D'habitude, c'est nous qui parlons. Cette fois, c'est nous qui écoutons", assure Luc Aucremanne, conseiller en politique monétaire à la Banque nationale. Et c'est déjà une révolution. L'heure doit être grave, l'affaire à ce point sérieuse pour que la toute-puissante Banque centrale européenne (BCE) flanquée des dix-neuf banques centrales de la zone euro consentent à ce qu'elles s'étaient jusqu'ici refusées à faire, y compris lors de la mégacrise bancaire de 2008 ou de la tragédie grecque qui s'ensuivit: soumettre leur stratégie monétaire au jugement de celles et ceux qui la subissent au quotidien. Aveu d'impuissance, signe de nervosité, moment de doute affreux? Trêve de fantasmes, le feu ne couve pas en haut lieu, il s'agit de s'assurer que le cap imprimé fait toujours sens: garantir des prix stables, veiller à maintenir l'inflation sous contrôle en gardant son taux annuel sous les 2%. "Le mandat reste le mandat, il n'est pas remis en cause, nous ne serions d'ailleurs pas en mesure de le faire", tient à préciser le conseiller de la Banque centrale belge. Voilà qui plante le décor de cette expérience de démocratie participative, la première du genre à laquelle se frottent la BCE et ses filiales vingt ans après le lancement de la monnaie unique. Il n'est sans doute jamais trop tard pour se mettre à l'écoute de la vox populi. "La dernière évaluation de la stratégie monétaire remonte à 2003. La globalisation, la digitalisation, l'enjeu climatique changent profondément la donne. La très faible inflation et les taux d'intérêt bas réduisent fortement la marge de manoeuvre pour stimuler l'économie", prolonge Luc Aucremanne. Et cette crise sanitaire qui vient pulvériser les repères n'aide pas à sortir de l'ornière. Bref, il était temps de sortir le nez de sa tour d'ivoire, de tendre l'oreille et d'ouvrir les yeux. La Banque nationale lance donc ses filets, avec clôture du coup de sonde fixée au 22 janvier prochain sous forme de table ronde numérique entre représentant(e)s d'organisations de la société civile. D'ici là, la foire aux idées est ouverte en ligne. Vous l'aimez comment, l'inflation? Un peu, beaucoup? Vous en reprendrez plutôt à la folie ou pas du tout? Consommateur, entrepreneur, épargnant ou emprunteur, tout le monde est encouragé à exprimer son ressenti au côté des traditionnels publics cibles: "Nous voulons toucher d'autres audiences que les milieux politiques, syndicaux, académiques, financiers." Chaque voix comptera dans le débat, quant à leur poids... A vos manuels d'économie. "Pourquoi pas? Mais j'ai des doutes. La politique monétaire reste un grand mystère pour la toute grande partie des gens", tempère l'économiste Paul De Grauwe. Le remue-méninges est annoncé sans tabou quoique balisé par un rappel de la politique monétaire menée et de sa justification. "Mais peut-être voyez-vous les choses différemment?" se hasarde en bout de course le questionnaire de la BNB. Une case réponse entrouvre la porte sur d'autres chats à fouetter que la BCE ferait peut-être bien d'apprivoiser: plus d'action en faveur du climat, en quête du plein emploi ou du progrès social, peut-être? Questions pas idiotes mais qui fâchent ou gênent et que "les banques centrales préfèrent ne pas poser explicitement parce qu'elles n'en aimeront pas les réponses", s'amuse Paul De Grauwe, sa short list sous le bras: "La BCE trouve-t-elle que ce serait une bonne idée: de sauver encore les banques en cas de nouvelle crise financière? De créer de la monnaie pour combattre le chômage? De financer une partie des déficits budgétaires des Etats par la création monétaire?" C'est sans doute trop lui demander, "même si la ligne de démarcation entre politiques monétaire et budgétaire est en train de s'estomper. L'hypocrisie en la matière reste de mise", complète l'économiste Etienne de Callataÿ. La mise à plat a ses limites. "Ce genre de consultation est une façon pour la Banque centrale européenne d'entrer un peu en résonance avec les débats en cours sur les fondamentaux de la politique économique mais sans lâcher du lest sur son indépendance, sans vouloir entrer en dialogue direct avec les institutions européennes. Avoir rendu la BCE indépendante et lui avoir assigné comme seul objectif de gérer l'inflation, c'est là que réside le péché originel", décode l'économiste Christophe Derenne, directeur du think tank Etopia, proche d'Ecolo. Se montrer à l'écoute, sans doute. Mais sans rien céder sur l'essentiel. "Il est de bon ton de consulter les gens, de donner une impression d'ouverture et de transparence", relève Paul De Grauwe. "On peut y voir une volonté de la BCE de répondre à la critique qui la taxe d'institution technocratique, ce qu'elle restera au bout de la consultation", appuie Etienne de Callataÿ. "Disons que cela ne mange pas de pain. S'exposer à l'opinion publique ne peut pas faire de tort." Mais la main tendue l'est avec beaucoup de retenue: "Sur l'échelle de 1 à 10 de la démocratie participative, je situerais cette consultation à la première demi-marche", cote Christophe Derenne. L'exercice n'engage d'ailleurs à rien si ce n'est que notre Banque nationale s'engage à ce que les fruits de la cogitation ne restent pas sans suite. Un résumé (sic) en sera fait et remontera jusqu'au siège de la maison mère à Francfort pour être amalgamé aux dix-huit autres synthèses, le tout discuté entre banquiers centraux. Avant classement vertical? Etienne de Callataÿ invite à ne pas perdre tout espoir: "Je ne dirais pas que la messe est dite. Une consultation similaire a eu un impact aux Etats-Unis puisqu'elle a conduit la Réserve fédérale à reformuler sa politique en y donnant plus de poids à la prise en compte de la santé économique. Mais à l'échelle de la zone euro, je crois que l'impact effectif de cette consultation sera des plus limités. C'est sympa et pas méchant." C'est déjà ça.