"A bas la dictature des virologues! Non aux mesures liberticides!" lit-on. Par exemple, on attaque Van Ranst, on manifeste contre lui, on le menace tant que la police le protège. Dans une carte blanche récente (La Libre, 27 août), une série d'autres experts critiquent leurs collègues en affirmant même: "La crise est actuellement gérée par quelques experts", qui sont "aux commandes". Cela fait peur. Un moment, j'ai cru que le siège du gouvernement avait déménagé à l'hôpital Erasme, que les parlementaires prêtaient dorénavant serment à Hippocrate et non à la Constitution, que la colonne du Congrès avait été rebaptisée "du médecin inconnu", qu'une nouvelle inquisition torturait les non porteurs de masques, et que Van Ranst était devenu le tsar de toutes les Belgiques. Après vérification, la Constitution s'applique encore. Les arrêtés sur le coronavirus émanent du gouvernement fédéral, des gouvernements régionaux et des bourgmestres, contrôlés par des assemblées, des juges et des organes de presse. Ils donnent les ordres à la police. Alors, pourquoi parle-t-on tant de dictature des virologues et des experts, déifiés en mars et traînés dans la boue en août?

Une rapide enquête révèle, comme d'habitude, une série de bizarreries belges. En premier lieu, le bricolage bureaucratique habituel. Au moins, aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, Fauci et Vallance ont un statut clair dans des instances connues. En Belgique, rien n'est clair : le rôle des différentes instances, les critères de choix, le statut des experts. Au détour du départ d'André, on apprend même par hasard qu'ils sont bénévoles, sans statut, mais aussi sans contrat ou rémunération (La Libre, 25 juillet). Un désintéressement certainement à leur honneur, spécialement au vu d'une charge de travail énorme. Un désordre institutionnel total, pour des gens parfois appelés à représenter les autorités en temps de crise, notamment devant les médias.

En deuxième lieu, le gouvernement entend maintenir une obscurité maximale. Cela ressort de façon spectaculaire du refus initial de la première ministre de communiquer les rapports des experts, même après les décisions du gouvernement. Ce refus présente une importance extrême. D'abord, il est de toute évidence illégal (une grosse faute - de nouveau du bricolage au sommet - qui obligera Wilmes à vite renverser sa décision). Ensuite, il reflète la volonté d'éviter un contrôle du bien-fondé de ses décisions par la presse du gouvernement et le public. Enfin, il rend - à très juste titre - les virologues méfiants (et explique probablement certaines fuites ultérieures).

L'hostilité à l'information du public ressort plus tard du refus de créer une vraie commission d'enquête parlementaire. Cela réduit en effet la capacité des parlementaires de demander des documents et témoignages. Cette hostilité sera encore confirmée par le lancement de cette commission au début août, sans la moindre préparation, sans le rapport initial des experts, et au milieu du chaos des déplacements de vacances (chaos provoqué à nouveau par le gouvernement, qui a autorisé lesdits déplacements sans prévoir des modalités efficaces). Encore plus ridicule, le président de la commission parlementaire la convoque sans rentrer lui-même de vacances (une belle manière de souligner que la décision a été prise par une autorité supérieure). Cette superbe cacophonie organisée vise de toute évidence à enterrer le débat. Les amateurs des manipulations de la commission parlementaire Kazakhgate peuvent se préparer à de nouvelles émotions fortes.

En troisième lieu, il existe une volonté obsessionnelle d'empêcher les experts de parler. Ainsi, un ministre-président critique Emmanuel André pour "ne pas avoir hésité à s'exprimer dans la presse" (La Libre, 23 juin). Naturellement, dans la Belgique du XXIème siècle, le droit à la parole demeure le monopole de la noblesse politique (dont on connaît la profondeur de pensée), et non de la plèbe universitaire (composée de petits plaisantins irresponsables). André est également stigmatisé pour dire des choses différentes aux ministres et au public. L'accusateur demeurera prudemment anonyme malgré l'insistance de l'accusé, ce qui symbolise bien la complète lâcheté d'une bonne partie des dirigeants actuels. Ducarme attaque Van Ranst pour rendre ses positions publiques. Il mettrait "les décideurs politiques ... devant le fait accompli" (La Libre, 23 juin). Doit-on supposer que ces décideurs sont tout à fait incapables d'argumenter? Jeholet "regrette la cacophonie des experts qui s'expriment tous azimuts dans la presse et parfois de façon très contradictoire. Cela n'arrange pas la compréhension et l'adhésion de la population à ces mesures (sanitaires)" (Belga, 19 août). On notera que la cacophonie des gouvernements sur les maisons de repos, qui elle a provoqué des morts, n'a pas suscité de semblables regrets chez ledit président (qui a une certaine responsabilité dans ladite cacophonie).

Bouchez reviendra encore sur ce même thème, suggérant à Van Ranst d'"attendre le CNS pour faire des observations". Bouchez appelle ainsi Van Ranst au sens de la responsabilité dans la communication (ce qui ne manque pas de sel venant du plus grand avorteur de gouvernement de la période, communiquant sur tout). De façon plus sidérante encore, cette analyse sera reprise dans un jugement de référé de Bruxelles du 5 août, qui répond fort peu aux observations du justiciable mais se répand en considérations pseudo philosophiques de toutes sortes sur la crise. Notamment, alors que cela n'a strictement rien à voir avec le litige, le juge affirme qu'il est "contraire à toutes les règles déontologiques qu'un expert s'exprime publiquement sur l'objet de la mission qu'on lui a confiée, comme il n'est pas acceptable qu'il cherche à influencer celui qu'il ne doit que conseiller". Le juge, qui se présente comme le dernier rempart des libertés constitutionnelles (sic), ne semble pas réaliser que la liberté d'expression en fait partie. Il ne prend de plus même pas la peine d'étayer son "raisonnement" d'une seule base juridique. Un jugement fait pour - et par - Facebook. (Pour un exercice bien plus sérieux de la justice, voir par exemple l'arrêt de référé, nettement mieux proportionné, du Conseil d'Etat du 5 août 2020).

Un quatrième aspect de la stratégie gouvernementale consiste à utiliser les experts comme pare-feu dans les contextes difficiles. Ainsi, Wilmès déclare "nous avons fait tout ce que demandaient les experts" (Le Soir, 20 août). Qui pourrait imaginer une seconde Wilfried Martens déclaran: "j'ai réduit toutes les dépenses de l'Etat comme le demandaient les experts"? On comprend bien le sous-entendu : s'il y a un problème, le gouvernement n'est responsable de rien. Un ministre non identifié le reconnaît d'ailleurs crûment: "Comme ça, si ça foire, ce sera de leur faute" (La Libre, 20 août). Ducarme réclame qu'une infectiologue rencontre le monde culturel (La Libre, 20 août). On finit par se demander pourquoi sont encore payés les ministres. Ils prennent un cocktail, on suppose, pendant que l'experte bénévole doit affronter les remontrances économiques des corporations. Clarinval en rajoute (Le Soir, 21 août): "en suivant les experts à la lettre, on a perdu l'adhésion des citoyens". On éprouverait presque de la pitié pour ce pauvre ministre, visiblement écrasé par le pouvoir colossal des experts. Comme le révèlent certains, des ministres veulent aussi négocier la modification de leurs rapports (Le Soir, 8 juin). Jambon va encore plus loin, et ment délibérément en affirmant que les experts ont approuvé les décisions sur le déconfinement, ce qui entraîne la protestation officielle de la présidente du groupe des experts. Elle décrit avec un réalisme acerbe le jeu en cours: "je ne suis pas le cache-misère des politiques" (Le Vif, 24 juillet).

En synthèse, si beaucoup croient les experts dirigent le pays, c'est surtout parce que le gouvernement maintient avec obstination l'opacité autour du système, puis l'utilise pour se décharger des décisions impopulaires sur les experts. Bouchez approfondit encore cette stratégie en accusant Van Ranst de vouloir prendre la place des politiciens: "Merci de respecter le travail des politiques et leur pouvoir de décision. Quand on conseille, on conseille. On ne se substitue pas." Il accrédite donc auprès de gens crédules l'idée qu'il lutte contre une prise de pouvoir des experts. Cela viole pourtant deux réalités essentielles : 1) tous les experts ont toujours déclaré que les décisions revenaient aux gouvernants et 2) ils ne disposent en tout état de cause d'aucun instrument juridique pour s'y substituer. Ce qui gêne en réalité le président du MR, comme Wilmès, Jeholet, Jambon & co avant lui, c'est que l'expert rend publique son analyse, ce qui les oblige alors à clairement justifier leur décision finale et en prendre la responsabilité. Cet agacement face à l'indépendance n'a rien de neuf. La réponse, en revanche, apparaît dangereuse, car elle aboutit à protéger les politiques en les dévalorisant. Heureusement, tous ne le font pas, il faut le souligner. Par exemple, les ministres Weyts à l'enseignement flamand et Désir à l'enseignement francophone sont beaucoup plus responsables.

Il faut éviter de critiquer à tort et à travers les experts indépendants (à bien distinguer de ceux qui doivent leur carrière, voire leurs affaires, à des partis, et qui veillent à toujours bien aligner leurs diagnostics sur leurs sponsors selon les besoins du moment). S'il y a un reproche à faire parfois aux experts belges du coronavirus, c'est leur style catégorique dans des matières incertaines (la prudence d'autres experts virologues apparaît beaucoup plus grande dans les documents de l'Agence européenne des pandémies ou de l'OMS). L'absence de prudence scientifique contribue hélas à un climat de radicalisation. Pour le reste, prétendre que les experts décident à la place des politiciens est simplement faux. De plus, ils remplissent un rôle technique utile. Par surcroît, ils jouent, on le voit, un rôle de contre-pouvoir important. Enfin, chose essentielle, quand ce cirque aura dissuadé beaucoup de s'enfoncer dans le marécage de l'Etat belge, ce dernier ne fonctionnera certainement pas mieux.

Pour finir sur une anecdote personnelle, j'ai travaillé naguère comme expert indépendant, dans les affaires européennes, pour deux gouvernements (Dehaene/Verhofstadt). Il s'agit d'une position exaltante mais dure. Il faut gérer sans cesse les complexités institutionnelles, les tiraillements entre partis, les égos ministériels, et dans mon cas l'information des Parlements. Peut-être plus prudent que les experts actuels, j'avais négocié pendant deux mois un protocole d'accord, révisé plusieurs fois par le premier ministre lui-même avant signature. J'avais obtenu notamment de communiquer certaines notes aux Parlements (contre l'opposition d'une série de cabinets et de diplomates). Dans mon esprit, il était vital de créer par l'ouverture un climat de confiance. Dès lors, quand j'accompagnais Dehaene au Parlement, certains parlementaires de qualité (tels Dallemagne, De Croo, De Decker ou Van der Maelen, par exemple) essayaient de le titiller en soulignant nos occasionnelles divergences. Dehaene survolait cela sans le moindre problème. Il expliquait de façon simple pourquoi le gouvernement avait choisi une voie différente. Aucun de ces incidents n'a jamais requis plus de 90 secondes. Personne n'y voyait problème.

Ceci pour illustrer que les divergences entre gouvernants et experts indépendants ne constituent nullement un drame, pourvu qu'il existe une compréhension et un respect mutuels pour la position de chacun. Dans le chef des dirigeants, cela requiert aussi un cerveau, des vertèbres, et un sens stratégique. Ce sont ces éléments qui semblent cruellement manquer à l'époque actuelle. De nombreux ministres se révèlent bien plus compétents dans l'art de gérer leur propagande personnelle que leurs lourdes responsabilités. En fin de compte, s'il existe un profond malaise à l'heure actuelle, ce n'est pas parce que les experts sont devenus trop puissants, mais bien qu'une large partie des politiciens sont devenus trop impuissants de gérer une crise quelconque.

Franklin DEHOUSSE

Professeur à l'Université de Liège,

Ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes,

Ancien juge à la Cour de justice de l'Union européenne

"A bas la dictature des virologues! Non aux mesures liberticides!" lit-on. Par exemple, on attaque Van Ranst, on manifeste contre lui, on le menace tant que la police le protège. Dans une carte blanche récente (La Libre, 27 août), une série d'autres experts critiquent leurs collègues en affirmant même: "La crise est actuellement gérée par quelques experts", qui sont "aux commandes". Cela fait peur. Un moment, j'ai cru que le siège du gouvernement avait déménagé à l'hôpital Erasme, que les parlementaires prêtaient dorénavant serment à Hippocrate et non à la Constitution, que la colonne du Congrès avait été rebaptisée "du médecin inconnu", qu'une nouvelle inquisition torturait les non porteurs de masques, et que Van Ranst était devenu le tsar de toutes les Belgiques. Après vérification, la Constitution s'applique encore. Les arrêtés sur le coronavirus émanent du gouvernement fédéral, des gouvernements régionaux et des bourgmestres, contrôlés par des assemblées, des juges et des organes de presse. Ils donnent les ordres à la police. Alors, pourquoi parle-t-on tant de dictature des virologues et des experts, déifiés en mars et traînés dans la boue en août?Une rapide enquête révèle, comme d'habitude, une série de bizarreries belges. En premier lieu, le bricolage bureaucratique habituel. Au moins, aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, Fauci et Vallance ont un statut clair dans des instances connues. En Belgique, rien n'est clair : le rôle des différentes instances, les critères de choix, le statut des experts. Au détour du départ d'André, on apprend même par hasard qu'ils sont bénévoles, sans statut, mais aussi sans contrat ou rémunération (La Libre, 25 juillet). Un désintéressement certainement à leur honneur, spécialement au vu d'une charge de travail énorme. Un désordre institutionnel total, pour des gens parfois appelés à représenter les autorités en temps de crise, notamment devant les médias.En deuxième lieu, le gouvernement entend maintenir une obscurité maximale. Cela ressort de façon spectaculaire du refus initial de la première ministre de communiquer les rapports des experts, même après les décisions du gouvernement. Ce refus présente une importance extrême. D'abord, il est de toute évidence illégal (une grosse faute - de nouveau du bricolage au sommet - qui obligera Wilmes à vite renverser sa décision). Ensuite, il reflète la volonté d'éviter un contrôle du bien-fondé de ses décisions par la presse du gouvernement et le public. Enfin, il rend - à très juste titre - les virologues méfiants (et explique probablement certaines fuites ultérieures). L'hostilité à l'information du public ressort plus tard du refus de créer une vraie commission d'enquête parlementaire. Cela réduit en effet la capacité des parlementaires de demander des documents et témoignages. Cette hostilité sera encore confirmée par le lancement de cette commission au début août, sans la moindre préparation, sans le rapport initial des experts, et au milieu du chaos des déplacements de vacances (chaos provoqué à nouveau par le gouvernement, qui a autorisé lesdits déplacements sans prévoir des modalités efficaces). Encore plus ridicule, le président de la commission parlementaire la convoque sans rentrer lui-même de vacances (une belle manière de souligner que la décision a été prise par une autorité supérieure). Cette superbe cacophonie organisée vise de toute évidence à enterrer le débat. Les amateurs des manipulations de la commission parlementaire Kazakhgate peuvent se préparer à de nouvelles émotions fortes. En troisième lieu, il existe une volonté obsessionnelle d'empêcher les experts de parler. Ainsi, un ministre-président critique Emmanuel André pour "ne pas avoir hésité à s'exprimer dans la presse" (La Libre, 23 juin). Naturellement, dans la Belgique du XXIème siècle, le droit à la parole demeure le monopole de la noblesse politique (dont on connaît la profondeur de pensée), et non de la plèbe universitaire (composée de petits plaisantins irresponsables). André est également stigmatisé pour dire des choses différentes aux ministres et au public. L'accusateur demeurera prudemment anonyme malgré l'insistance de l'accusé, ce qui symbolise bien la complète lâcheté d'une bonne partie des dirigeants actuels. Ducarme attaque Van Ranst pour rendre ses positions publiques. Il mettrait "les décideurs politiques ... devant le fait accompli" (La Libre, 23 juin). Doit-on supposer que ces décideurs sont tout à fait incapables d'argumenter? Jeholet "regrette la cacophonie des experts qui s'expriment tous azimuts dans la presse et parfois de façon très contradictoire. Cela n'arrange pas la compréhension et l'adhésion de la population à ces mesures (sanitaires)" (Belga, 19 août). On notera que la cacophonie des gouvernements sur les maisons de repos, qui elle a provoqué des morts, n'a pas suscité de semblables regrets chez ledit président (qui a une certaine responsabilité dans ladite cacophonie). Bouchez reviendra encore sur ce même thème, suggérant à Van Ranst d'"attendre le CNS pour faire des observations". Bouchez appelle ainsi Van Ranst au sens de la responsabilité dans la communication (ce qui ne manque pas de sel venant du plus grand avorteur de gouvernement de la période, communiquant sur tout). De façon plus sidérante encore, cette analyse sera reprise dans un jugement de référé de Bruxelles du 5 août, qui répond fort peu aux observations du justiciable mais se répand en considérations pseudo philosophiques de toutes sortes sur la crise. Notamment, alors que cela n'a strictement rien à voir avec le litige, le juge affirme qu'il est "contraire à toutes les règles déontologiques qu'un expert s'exprime publiquement sur l'objet de la mission qu'on lui a confiée, comme il n'est pas acceptable qu'il cherche à influencer celui qu'il ne doit que conseiller". Le juge, qui se présente comme le dernier rempart des libertés constitutionnelles (sic), ne semble pas réaliser que la liberté d'expression en fait partie. Il ne prend de plus même pas la peine d'étayer son "raisonnement" d'une seule base juridique. Un jugement fait pour - et par - Facebook. (Pour un exercice bien plus sérieux de la justice, voir par exemple l'arrêt de référé, nettement mieux proportionné, du Conseil d'Etat du 5 août 2020). Un quatrième aspect de la stratégie gouvernementale consiste à utiliser les experts comme pare-feu dans les contextes difficiles. Ainsi, Wilmès déclare "nous avons fait tout ce que demandaient les experts" (Le Soir, 20 août). Qui pourrait imaginer une seconde Wilfried Martens déclaran: "j'ai réduit toutes les dépenses de l'Etat comme le demandaient les experts"? On comprend bien le sous-entendu : s'il y a un problème, le gouvernement n'est responsable de rien. Un ministre non identifié le reconnaît d'ailleurs crûment: "Comme ça, si ça foire, ce sera de leur faute" (La Libre, 20 août). Ducarme réclame qu'une infectiologue rencontre le monde culturel (La Libre, 20 août). On finit par se demander pourquoi sont encore payés les ministres. Ils prennent un cocktail, on suppose, pendant que l'experte bénévole doit affronter les remontrances économiques des corporations. Clarinval en rajoute (Le Soir, 21 août): "en suivant les experts à la lettre, on a perdu l'adhésion des citoyens". On éprouverait presque de la pitié pour ce pauvre ministre, visiblement écrasé par le pouvoir colossal des experts. Comme le révèlent certains, des ministres veulent aussi négocier la modification de leurs rapports (Le Soir, 8 juin). Jambon va encore plus loin, et ment délibérément en affirmant que les experts ont approuvé les décisions sur le déconfinement, ce qui entraîne la protestation officielle de la présidente du groupe des experts. Elle décrit avec un réalisme acerbe le jeu en cours: "je ne suis pas le cache-misère des politiques" (Le Vif, 24 juillet). En synthèse, si beaucoup croient les experts dirigent le pays, c'est surtout parce que le gouvernement maintient avec obstination l'opacité autour du système, puis l'utilise pour se décharger des décisions impopulaires sur les experts. Bouchez approfondit encore cette stratégie en accusant Van Ranst de vouloir prendre la place des politiciens: "Merci de respecter le travail des politiques et leur pouvoir de décision. Quand on conseille, on conseille. On ne se substitue pas." Il accrédite donc auprès de gens crédules l'idée qu'il lutte contre une prise de pouvoir des experts. Cela viole pourtant deux réalités essentielles : 1) tous les experts ont toujours déclaré que les décisions revenaient aux gouvernants et 2) ils ne disposent en tout état de cause d'aucun instrument juridique pour s'y substituer. Ce qui gêne en réalité le président du MR, comme Wilmès, Jeholet, Jambon & co avant lui, c'est que l'expert rend publique son analyse, ce qui les oblige alors à clairement justifier leur décision finale et en prendre la responsabilité. Cet agacement face à l'indépendance n'a rien de neuf. La réponse, en revanche, apparaît dangereuse, car elle aboutit à protéger les politiques en les dévalorisant. Heureusement, tous ne le font pas, il faut le souligner. Par exemple, les ministres Weyts à l'enseignement flamand et Désir à l'enseignement francophone sont beaucoup plus responsables. Il faut éviter de critiquer à tort et à travers les experts indépendants (à bien distinguer de ceux qui doivent leur carrière, voire leurs affaires, à des partis, et qui veillent à toujours bien aligner leurs diagnostics sur leurs sponsors selon les besoins du moment). S'il y a un reproche à faire parfois aux experts belges du coronavirus, c'est leur style catégorique dans des matières incertaines (la prudence d'autres experts virologues apparaît beaucoup plus grande dans les documents de l'Agence européenne des pandémies ou de l'OMS). L'absence de prudence scientifique contribue hélas à un climat de radicalisation. Pour le reste, prétendre que les experts décident à la place des politiciens est simplement faux. De plus, ils remplissent un rôle technique utile. Par surcroît, ils jouent, on le voit, un rôle de contre-pouvoir important. Enfin, chose essentielle, quand ce cirque aura dissuadé beaucoup de s'enfoncer dans le marécage de l'Etat belge, ce dernier ne fonctionnera certainement pas mieux. Pour finir sur une anecdote personnelle, j'ai travaillé naguère comme expert indépendant, dans les affaires européennes, pour deux gouvernements (Dehaene/Verhofstadt). Il s'agit d'une position exaltante mais dure. Il faut gérer sans cesse les complexités institutionnelles, les tiraillements entre partis, les égos ministériels, et dans mon cas l'information des Parlements. Peut-être plus prudent que les experts actuels, j'avais négocié pendant deux mois un protocole d'accord, révisé plusieurs fois par le premier ministre lui-même avant signature. J'avais obtenu notamment de communiquer certaines notes aux Parlements (contre l'opposition d'une série de cabinets et de diplomates). Dans mon esprit, il était vital de créer par l'ouverture un climat de confiance. Dès lors, quand j'accompagnais Dehaene au Parlement, certains parlementaires de qualité (tels Dallemagne, De Croo, De Decker ou Van der Maelen, par exemple) essayaient de le titiller en soulignant nos occasionnelles divergences. Dehaene survolait cela sans le moindre problème. Il expliquait de façon simple pourquoi le gouvernement avait choisi une voie différente. Aucun de ces incidents n'a jamais requis plus de 90 secondes. Personne n'y voyait problème. Ceci pour illustrer que les divergences entre gouvernants et experts indépendants ne constituent nullement un drame, pourvu qu'il existe une compréhension et un respect mutuels pour la position de chacun. Dans le chef des dirigeants, cela requiert aussi un cerveau, des vertèbres, et un sens stratégique. Ce sont ces éléments qui semblent cruellement manquer à l'époque actuelle. De nombreux ministres se révèlent bien plus compétents dans l'art de gérer leur propagande personnelle que leurs lourdes responsabilités. En fin de compte, s'il existe un profond malaise à l'heure actuelle, ce n'est pas parce que les experts sont devenus trop puissants, mais bien qu'une large partie des politiciens sont devenus trop impuissants de gérer une crise quelconque. Franklin DEHOUSSEProfesseur à l'Université de Liège,Ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes,Ancien juge à la Cour de justice de l'Union européenne