Durant la semaine de Toussaint, Paul Magnette a pris le temps de respirer quelques jours. Une halte nécessaire. Durant de longues semaines, le ministre-président wallon a été emporté par une tourmente qu'il avait lui-même inspirée, en s'opposant au traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada. Depuis, on l'interpelle dans la rue, on lui demande de faire des conférences dans le monde entier : l'ancien politologue de l'ULB, où il était précisément spécialisé dans la construction européenne, est devenu le symbole de la lutte contre une Union ultralibérale.
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Durant la semaine de Toussaint, Paul Magnette a pris le temps de respirer quelques jours. Une halte nécessaire. Durant de longues semaines, le ministre-président wallon a été emporté par une tourmente qu'il avait lui-même inspirée, en s'opposant au traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada. Depuis, on l'interpelle dans la rue, on lui demande de faire des conférences dans le monde entier : l'ancien politologue de l'ULB, où il était précisément spécialisé dans la construction européenne, est devenu le symbole de la lutte contre une Union ultralibérale. Ce n'était pas notre intention initiale, il s'agissait avant tout de faire amender un traité inacceptable en l'état et de mettre en avant les difficultés que nous avions avec ce texte. Mais il se fait que nous en sommes arrivés à cela au bout du processus. Nous nous sommes retrouvés face au choix d'aller jusqu'au bout, au risque de provoquer une crise, ou de laisser tomber. Nous avons eu un débat intense au sein de la majorité, au bout duquel il a été décidé à l'unanimité de ne pas laisser tomber. Vous savez, nous parlons de plus en plus de l'Europe au parlement wallon. Et pas uniquement parce que cela m'intéresse. En fin de législature passée, il y a eu un débat sur le calcul de la dette wallonne qui passait soudain de 12 à 20 milliards. Puis, au sujet des normes SEC (NDLR : les normes comptables pour les pouvoirs locaux) qui ont impliqué une réflexion sur nos institutions. Ensuite, nous avons évoqué de façon plus positive la question des fonds régionaux. En mars dernier, nous avons fait venir des experts, dont Koen Lenaerts, président de la Cour européenne de justice, qui ont mis en évidence le pouvoir de notre parlement. Il y a eu un réveil. Auparavant, il y avait un désamour latent qui s'exprimait en silence. Tout d'un coup, il y a eu l'envie de le dire pour que cela devienne un cri européen. Ce n'est pas du tout de l'euroscepticisme ! Au contraire. C'est une espèce de cri de détresse de la part d'un Européen convaincu ! J'ai parlé récemment avec Antoinette Spaak, profondément proeuropéenne pour des raisons personnelles (NDLR : son père, Paul-Henri Spaak, est considéré comme un des pères de l'Europe) et politiques. Elle est toujours d'une grande franchise avec moi et elle m'a dit : " Tenez bon, ce que vous faites est important, l'Union a besoin de ça ! ". J'ai toujours plaidé pour que l'on politise l'enjeu européen, même si ce n'est pas évident. Personnellement, je ne plaide pas pour une Europe très faible, comme le souhaite la N-VA. Mais ce n'est pas parce que l'on est un Européen convaincu que l'on doit tout accepter. C'était une bonne idée de la part de Jean-Claude Juncker de dire, à son arrivée à la présidence, qu'il voulait une Commission européenne davantage politique. Il voulait remettre en selle une politique industrielle, développer la lutte contre la fraude fiscale... Or, c'est très important : la fraude fiscale représente mille milliards d'euros par an, sept fois le budget européen. Sauf que nous avons le sentiment aujourd'hui qu'il n'a pas joint le geste à la parole. C'est d'ailleurs hallucinant ce qui se passe dernièrement avec le départ de l'ancien président José Manuel Barroso pour la banque américaine Goldman Sachs. Les gens ne peuvent pas comprendre une telle indécence. Ce n'est pas en ces termes que je vois le débat. Un des travers de l'Europe actuelle ? On a une monnaie unique, mais sans le budget, ni la gouvernance économique. Il faut que l'Union ait les moyens de mener à bien des grands projets. Elle est très peu endettée, elle pourrait donc emprunter pour concrétiser. Son ambition devrait aller bien au-delà de l'actuel plan Juncker : elle pourrait mettre en oeuvre une politique de grands travaux et ne pas se limiter à une politique d'austérité. Le problème, et je l'ai toujours dit, c'est qu'il faut pouvoir désobéir dans l'intérêt de l'Europe. La semaine de Toussaint, je suis retourné à la vraie vie, sur les marchés, les gens m'en parlent. Mais j'en entends de plus en plus, dont les convictions sont à gauche, me disant qu'il faut sortir de l'Union. Mais non ! Le problème, ce n'est pas le projet européen, mais la façon dont on l'a dévoyé. Il faut lui redonner une dimension de gauche. Sortir de l'Europe, cela mènerait à quoi ? On retournerait à des monnaies nationales, on rétablirait des douanes, on ne pourrait plus étudier aussi facilement à l'étranger ? Quand je leur dis ça, les mêmes me répondent : " Ah non, ce n'est pas ce que nous voulons... ". Ce qu'ils dénoncent, ce sont les effets de la politique néolibérale. Ce que dit la N-VA au sujet de l'Europe est très ambigu. Ils sont assez proches, par certains aspects, de la position des conservateurs britanniques, mais ils flirtent parfois avec la ligne eurosceptique à la mode aux Pays-Bas. Ce n'est pas très clair. Ma conviction, et je l'ai déjà écrit cent fois, c'est que le fédéralisme ne se décrète pas par une déclaration, il se construit pas à pas, avec des projets. Le cadre institutionnel ne vient qu'ensuite. Quand j'étais ministre fédéral (NDLR : de 2007 à 2013), j'avais mis sur papier des idées pour relancer la construction européenne autour de l'énergie. Nous pourrions faire de l'Europe la championne de l'efficacité énergétique, nous avons d'excellents centres de recherche et les meilleures entreprises pour y arriver. Ma proposition consistait à faire un grand emprunt pour rénover tous les bâtiments publics et les transformer en modèles écologiques à zéro émission. Ce serait positif à plusieurs niveaux : on fait de la croissance, on produit des emplois, on diminue notre dépendance énergétique, on donne un coup de fouet à l'application des accords de Paris... et on démontre le caractère concret de l'Union en mettant des petits drapeaux européens partout. Aucun leader politique ne s'en est emparé. J'ai pourtant été voir Herman Van Rompuy aussi, qui était président du Conseil, mais il avait alors d'autres préoccupations. Il n'y avait pas de volonté politique. Je dois avouer que même mes collègues du Parti socialiste européen (PSOE) étaient un peu mous du genou. Je continue pourtant à croire que c'est un bon projet et que l'Europe a la capacité de s'endetter pour le porter, d'autant qu'il y aurait un retour sur investissements. On montrerait en outre aux gens ce qu'est concrètement l'Europe. Nous avons traversé des années très difficiles jusqu'en 2012-2013, et je ne dis pas ça seulement pour défendre l'ancien Premier ministre PS. Le débat tournait en permanence autour du nécessaire retour à l'équilibre budgétaire. Maintenant, alors que l'on semble relâcher un peu la rigueur, c'est peut-être le moment ou jamais. Je vois que certains souhaitent relancer la dynamique des six pays fondateurs. Pourquoi pas, mais le problème, c'est qu'il n'y a pas de projet. Or, depuis le début, c'est comme cela que l'Europe a progressé : Communauté européenne du charbon et de l'acier (Ceca), Communauté économique européenne (CEE), Traités de Maastricht ou d'Amsterdam... Cela n'a plus fonctionné depuis le Traité de Nice, en 2001, qui fut un malentendu institutionnel. Ce n'est pas, en réalité, un problème entre souverainisme et fédéralisme. Ni même de savoir s'il faut plus ou moins d'Europe. La vraie question, c'est le projet. Et si j'en ai proposé un sur l'énergie, ce n'est pas par hasard, car c'est cela qui a été à l'origine de la construction européenne avec la Ceca. Il y avait un objet plus immédiat. La première grande victoire, c'est que l'on ne négociera plus jamais un traité de cette manière. Or, il risque d'y avoir d'autres bugs à l'avenir, à commencer par celui du TTIP avec les Etats-Unis. A la suite du Ceta, on me demande aujourd'hui de faire des conférences un peu partout, parce que beaucoup de gens veulent savoir comment les Wallons ont pu arrêter un tel projet. Nous nous sommes battus pour une question de principe, nous n'avions pas d'intérêt particulier là-dedans. A la Commission, ils sont conscients qu'ils ne pourront plus pratiquer de la sorte. On ne pourra plus libéraliser sans fin sans qu'il n'y ait de débat public. Quand on obtient une telle avancée démocratique, c'est très difficile de revenir en arrière. Un cap a été franchi. Même les gouvernements se méfieront désormais de parlements où siègent des Wallons un peu fous. Voilà le plus grand acquis des dernières semaines. Ce fut par ailleurs un grand moment de politisation de l'enjeu européen et je m'en félicite. Depuis, des gens m'interpellent dans la rue, me parlent du Ceta, de l'agriculture... C'est incroyable ! Mon seul regret, c'est que cela se soit fait au départ d'un événement négatif. Mais demain, je ne désespère pas qu'on le fasse à partir d'un projet positif.