Sommes-nous face à un problème de diversité dans le débat public et la sphère médiatique? Et si, au final, le changement vers plus de pluralisme dépendait aussi des plaignants dénonçant le manque de représentativité idéologique de la presse?

Commençons d'abord par revenir sur plusieurs éléments ayant soulevé ce questionnement médiatico-politique.

Un vent de suspicions

C'est avec grand fracas que Louis Michel, début de novembre, a exprimé dans L'Echo son agacement face à une presse belge francophone unilatéralement opposée à la politique du gouvernement Michel. En effet, faisant preuve de partialité, cette dernière concentrerait ses critiques vis-à-vis des décisions politiques du fédéral sans tenir compte des arguments jouant en la faveur de Charles Michel et de son équipe. Ainsi, d'après le dinosaure libéral, les médias francophones imputeraient erronément la création d'emplois à la fameuse conjoncture internationale au détriment des mesures prises par le gouvernement fédéral telles que le taxshift, ayant permis une baisse des charges patronales. La frustration de Louis Michel est légitime et compréhensible parce que des données objectives attribuent la relance de la machine économique belge aux mesures mises en place par le gouvernement Michel 1er. Et ce, même si la conjoncture internationale a joué un rôle stimulant. En effet, dans leurs prévisions 2014-2019, le Bureau du Plan chiffrait à 21.900 les emplois nets créés sur base annuelle de 2014 à 2017, soit 87.600 emplois créés fin 2017, à politique inchangée, c'est-à-dire en conservant les mesures du gouvernement Di Rupo. Or, les statistiques de la BNB s'arrêtant au second quadrimestre de 2017 font état de 146.000 emplois créés. Ainsi, grâce aux mesures du gouvernement fédéral Michel, ce n'est pas moins de 69.400 emplois supplémentaires qui ont été créés par rapport aux prévisions du Bureau du Plan, qui doivent être analysées à politique inchangée (soit politique Di Rupo). Cela représente 90.5% de mieux que ce qui était prévu, soit près du double malgré un contexte politique et sécuritaire difficile comme les attentats de Bruxelles, de Paris ainsi que le Brexit.

Mais Louis Michel ne s'arrête pas là et va jusqu'à accuser la presse de manquer d'objectivité dans le traitement des informations et le recoupement des faits, le besoin d'immédiateté des réseaux sociaux ainsi que le manque de moyens financiers étant responsables de ces dérives. Quelques semaines plus tard, le dimanche 25 novembre pour être exact, sur le plateau de "C'est pas tous les jours dimanche" de RTL Belgium, des propos controversés allaient de nouveau défrayer la chronique et lever un souffle de suspicions plus soutenu sur les médias francophones. Lors d'un échange avec des Gilets Jaunes, Emmanuelle Praet, ancienne chroniqueuse pour cette émission, a soulevé une certaine incohérence entre leurs revendications à moins de taxes et à voter pour un parti de Gauche qui pourrait en imposer afin de mener à bien son combat écologique. Suite à ce commentaire, la direction de la chaîne n'a pas tardé à réagir en suspendant momentanément puis en licenciant Mme Praet en invoquant le caractère outrancier de ses propos. Cette décision a fait grand bruit autant en Belgique francophone qu'en Flandre, la polémiste ayant été soutenue par plusieurs figures de pointes du MR, de la N-VA ainsi que de l'OpenVld. En effet, ce n'est pas tant les propos de Mme Praet qui sont à l'origine de la vague d'indignation (bien qu'ils ne soient pas entièrement corrects, Ecolo n'étant pas responsable des taxes écologiques dénoncées), mais plutôt la décision de la direction de RTL Belgium et les justifications évoquées. Cette dernière expliquait dans un communiqué de presseque la mission d'un polémiste :"ne consiste en rien à vilipender gratuitement l'action de partis spécifiques en usant de généralités sans fondement". Mais n'est-ce pas alors un tantinet hypocrite de permettre à des chroniqueurs d'exprimer des idées qui sont politiquement marquées tout en refusant d'influencer le comportement du public à reconsidérer son soutien à certains partis? D'autant plus que des chroniqueurs tels que M. Henrion et M. Raviart ont des précédents politiques, le premier ayant travaillé pendant 8 ans comme porte-parole de Guy Spitaels et le deuxième ayant travaillé comme directeur de la communication et porte-parole du CDH pendant 7 ans. De plus, que dire de l'emploi du mot "outrancier" pour qualifier les propos d'Emmanuelle Praet et ainsi justifier sa révocation ? Sur base de quelle objectivité repose une telle accusation alors que d'autres polémistes de cette même émission ont pu tenir de tels propos sans pour autant avoir été suspendu voire révoqué? Je pense ici au dérapage d'Alain Raviart qui avait lancé à Emmanuelle Praet un "Mais défends tes amis nazis!" lors d'une émission. Cette altercation n'a pourtant pas suscité la suspension de M. Raviart et encore moins son licenciement, des excuses ayant été suffisantes afin de tourner la page.

Face à un groupe médiatique francophone qui prend une décision basée sur des éléments qu'il invoque pour une polémiste, mais qu'il ne semble pas appliquer à d'autres, une dissonance apparaît: la liberté d'expression serait-elle plus réservée à certaines idées qu'à d'autres?

Le diable est dans les détails

Les propos tenus par Louis Michel ainsi que l'affaire Emmanuelle Praet pourraient relever de l'anecdotique dans l'actualité médiatico-politique traditionnelle, mais il serait trompeur de se contenter de cette analyse et de ne pas pousser la réflexion plus loin. Pourquoi? Parce que, à son habitude, le diable se cache dans les détails. En effet, s'il y a bien un point commun entre le discours de Louis Michel et le licenciement d'Emmanuelle Praet, c'est, in fine, la marginalité des positions idéologiques de Droite (libéralisme, conservatisme, libertarianisme) dans le débat public francophone et le manque de pluralité médiatique.

J'en veux également pour preuve le nombre trop peu élevé de penseurs de droite/centre-droite s'exprimant au sein de la presse belge francophone. Et aucune plate-forme médiatique ne les rassemble afin de donner une plus grande portée à leurs opinions, contrairement à Doorbraak, qui, en Flandre, réunit des points de vue plutôt conservateurs.

D'ailleurs, parlons-en, de la Flandre. Béatrice Delvaux, dans un éditoplus que révélateur sur les différences de qualité du débat médiatique entre le Nord et le Sud du pays, confesse qu'une série d'interviews politiques de tout bord et de profondes analyses en lien avec l'actualité belge et internationale régalent régulièrement le spectateur flamand. Et de terminer avec une pointe de fatalisme : rien de vraiment comparable côté francophone.

En 2013, dans une étude visant à promouvoir l'égalité et la diversité dans les contenus médiatiques ainsi qu'au sein des équipes de journalistes, l'Association des journalistes professionnels (AJP) remarque que des tendances politique de gauche (votant surtout pour Ecolo) faisaient partie du profil type du journaliste francophone. Et quand bien-même certains journalistes sont impartiaux lors du traitement d'informations, le rôle de la presse n'est-il pas aussi d'entretenir le débat d'idées en faisant circuler des discours et des contres-discours sur le même pied d'égalité? D'autant plus que la pluralité des profils, notamment au niveau des orientations politiques, pourrait permettre plus de diversité au sein des professionnels des médias et du débat public.

Un autre élément suffisamment intéressant que pour être relevé est la différence d'attention médiatique entre la gauche radicale à caractère communiste et la droite radicale à penchant populiste. Le PTB, en la personne de Raoul Hedebouw, apparaît régulièrement dans la presse, que ce soit sous forme d'interviews à la radio, à la télé ou encore dans la presse papier. A priori, rien d'anormal dans une société démocratique où la liberté d'expression reste un droit fondamental, malgré l'idéologie extrémiste sur laquelle se base ce parti. Par contre, le Parti Populaire de Mischaël Modrikamen est très peu présent, voire absent de la scène médiatique belge francophone. Ce qui est incompréhensible, car ce parti, aussi populiste et extrême que le PTB, a également le droit de s'exprimer, notamment au sein du débat public. D'autant plus que ces deux formations politiques ont obtenu un score comparable aux dernières élections régionales wallonnes, le PTB étant à 5.8% des voix et le PP à 4.9%. Ce double standard entre ces deux formations politiques est donc inadmissible: soit ces deux extrêmes ont la possibilité de s'exprimer soit aucune ne peut jouir de ce droit. Encore une fois, tout comme dans l'affaire Praet, il existe un traitement de faveur médiatique inacceptable.

Un appel à l'engagement au débat pluraliste

Rappelons que dans une société démocratique saine, une presse libre est un pilier sur lequel les libertés d'expression et d'opinion prospèrent. Et que la Belgique est un pays au sein duquel la liberté de presse est une réalité: comme le rappelle encore le "World Press Freedom Index" de Reporters sans Frontières, la presse belge se situant à la 7e position sur un total de 179 pays.

Si la démocratie a besoin d'une presse libre, l'inverse est également vrai. La presse libre se doit de refléter le caractère démocratique de la société dans laquelle elle opère. Elle a donc comme devoir de faire circuler des positions idéologiques diverses, des discours et des contre-discours dans lesquels les citoyens peuvent mieux comprendre les enjeux de société et y répondre par eux-mêmes.

Mais ces derniers, en tant qu'élément actif d'un régime démocratique, ne sont pas que de simples réceptacles à informations et doivent également prendre part à ce processus de circulation des idées.

Face à ce constat, c'est par un appel que se termine cette carte blanche. Un appel à la prise de parole, à l'engagement au débat public. Et il est adressé à tout citoyen identifiant ses idées à la droite du spectre politique, que vous pensez être un libéral, un social libéral, un conservateur ou encore un libertarien. Prenez la plume (ou le clavier) et écrivez vos opinions sur des thématiques qui vous plaisent parce que vous pensez que vous pouvez apporter une plus-value au débat. Ou appropriez-vous des sujets qui ont trop longtemps été étiquetés comme "de gauche" comme l'écologie ou les affaires sociales. Car si vous ne le faites pas, ce sera alors quelqu'un d'autre qui le fera pour vous et il est probable qu'il n'exprimera pas les mêmes idées que vous.

Cette invitation consiste également à ne pas se limiter à la dénonciation du manque de pluralité au sein de certains médias francophones et à être proactif et entreprenant pour initier le changement dont le débat public a besoin. Car ce changement, il est possible. Il n'attend que nous. Et en se faisant, cette multiplicité des opinions bénéficiera également à la Droite car elle permettra d'y apporter plus de diversité.

Espérons que 2019 soit donc l'année de la diversité pour le débat public!

Signataires:

Hidalgo Laura

Karena Kevin

Liégeois Julien

Noirhomme Erika

Van Hecke Geoffrey