C'est presque scientifiquement établi dans les pages qui précèdent : un spectre hante donc la Wallonie. Le spectre du communisme. Mais qui sait vraiment, au fond, ce qui fait la chair gluante de cet effroyable ectoplasme ? La question, celle de la définition scientifique du communisme, divise les communistes eux-mêmes. Nous ne la réglerons pas ici. Mais nous tenterons de mesurer si l'élite de notre si sage monarchie constitutionnelle n'est pas gangrenée par le bacille marxiste. Car si la société communiste future n'a jamais été décrite en profondeur, ni par Marx ni par Engels, les deux barbudos, lorsqu'ils publient en 1848 le Manifeste du Parti communiste, veillent tout de même à y jeter les graines d'un programme commun. Un programme aux manières de décalogue, abstrait et lapidaire à la fois, mais un programme quand même. Il vaudra " pour les pays les plus avancés ", et ses dix mesures, " bien entendu, seront fort différentes dans les différents pays ".

Les voici :

" 1. Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l'Etat.

2. Impôt fortement progressif.

3. Abolition de l'héritage.

4. Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles.

5. Centralisation du crédit entre les mains de l'Etat, au moyen d'une banque nationale, dont le capital appartiendra à l'Etat et qui jouira d'un monopole exclusif.

6. Centralisation entre les mains de l'Etat de tous les moyens de transport.

7. Multiplication des manufactures nationales et des instruments de production ; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres cultivées, d'après un plan d'ensemble.

8. Travail obligatoire pour tous ; organisation d'armées industrielles, particulièrement pour l'agriculture.

9. Combinaison du travail agricole et du travail industriel ; mesures tendant à faire graduellement disparaître l'antagonisme entre la ville et la campagne.

10. Education publique et gratuite de tous les enfants. Abolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu'il est pratiqué aujourd'hui. Combinaison de l'éducation avec la production matérielle, etc. "

Pour tenter d'estimer le degré de pénétration de l'idéologie communiste dans la Belgique contemporaine, nous avons, d'abord, traduit ces dix propositions pour que leur formulation parfois désuète n'interpelle pas trop les sondés, et nous les avons, ensuite, soumises aux 63 députés fédéraux francophones, interrogés en marge des plénières des jeudis 28 septembre et 5 octobre à la Chambre. Compte tenu des absents légitimes et des récalcitrants déclarés (coucou, Benoît Lutgen), le taux de réponse de 87 % (soit 55 députés sur 63) est exceptionnellement élevé.

La teneur de ces réponses est, elle, exceptionnellement instructive. Et révélatrice. Et surprenante. Et décevante. Mais aussi inquiétante.

Elle est instructive parce que même parmi les députés des partis les moins marxistes, ceux-là même qui parfois érigent en injure cette qualification, les réponses ne sont parfois pas moins marxistes que chez ceux que l'on taxe de marxisme. Certaines des propositions avancées en 1847 par les deux dangereux révolutionnaires font aujourd'hui largement consensus. Tous ou presque prônent notamment la progressivité de l'impôt, mais aussi la possibilité de combiner plusieurs types d'activité au cours de son existence et, surtout, la gratuité de l'enseignement. Sur la saisie des ennemis de la nation, le groupe MR à la Chambre est même le plus radicalement marxiste de tout l'hémicycle. Cet ennemi ne leur ayant pas été décrit, il n'est pas impossible que les députés réformateurs, comme, du reste, leurs collègues, ont plutôt pensé à des allocataires sociaux émigrés en Syrie qu'à des capitalistes exilés dans des paradis fiscaux. Semblablement, qu'ils aient pensé aux rentiers dénoncés par Pierre-Yves Jeholet plutôt qu'aux oisifs, nobles et bourgeois, vociférés par Marx et Engels peut expliquer leur moindre répulsion pour le travail obligatoire... Mao Zedong likes this.

Elle est révélatrice parce que sur les propositions les plus classiquement socio-économiques, la césure reste très visible entre gauche, centre et droite. Les réponses sur la collectivisation des terres agricoles, la privatisation des transports en commun ou l'initiative industrielle publique montrent une gradation, de la gauche vers la droite, qui témoigne de la persistance d'un clivage dont certains postulent pourtant la disparition. Paul-la-gauche-ne-meurt-jamais-Magnette likes this.

Elle est surprenante parce que sur la mesure la plus directement liée aux inégalités, celle de l'héritage, les partis de gauche ne se positionnent pas très différemment de leurs adversaires. Les députés PTB sont aussi opposés à son abolition que leurs collègues du CDH, et même davantage que ceux du MR. Et les socialistes, s'ils y sont les moins défavorables, restent attachés à la transmission du patrimoine par la filiation. Thomas Piketty likes this.

Elle est décevante parce que, comme dans Rocky IV ou dans un vulgaire épisode de MacGyver, les communistes ont été les plus rusés au début, mais qu'à la fin ça s'est vu. En s'opposant à l'impopulaire abolition de l'héritage, d'abord, en ne se prononçant pas sur des mesures trop connotées ou trop floues, ensuite, et en répondant scrupuleusement de la même manière à chaque proposition, enfin, Marco Van Hees et Raoul Hedebouw, les deux députés fédéraux du PTB ont fait montre de la plus rigoureuse discipline léniniste. Ivan Drago likes this.

Elle est inquiétante, enfin, parce qu'aucun sondé ou presque n'a deviné d'où ça venait. Trois seulement, tous socialistes, ont spontanément attribué ce corpus doctrinal à la bonne tradition politique. Jean-Marc Delizée et Sébastian Pirlot, griffonnant sur leur questionnaire (plus anonyme du tout pour le coup), ont évoqué, l'un " les kolkhozes ", l'autre l'économie planifiée d'inspiration communiste. Et leur chef de groupe, Ahmed Laaouej, a conseillé à quelques-uns des siens qui s'y penchaient " de répondre communiste mais pas trop, hein, les gars ". Parmi cinquante-cinq des personnes les plus politisées du royaume de Belgique, trois à peine reconnaissent un texte fondateur de la pensée politique, écrit à Bruxelles et lu et étudié depuis plus d'un siècle et demi par des millions de personnes à travers le monde : c'est dire si le spectre est encore très bien planqué. Fantomarx likes this.