Il faut se les imaginer réunis sur une île, dans une maison très vaste. Dedans, il y aurait une grande table qui serait comme une scène de crime. Sur cette table, à la fin de l'histoire, il y aurait huit petites figurines d'ébène.
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Il faut se les imaginer réunis sur une île, dans une maison très vaste. Dedans, il y aurait une grande table qui serait comme une scène de crime. Sur cette table, à la fin de l'histoire, il y aurait huit petites figurines d'ébène. La couverture du livre serait jaune et noir, comme tous ces polars traduits en français, si mal que leurs titres changent parfois à retardement. Et jaune et noir comme les couleurs du mobile. Car ce qui rassemble les huit petits protagonistes, la raison qu'ils ont de finalement s'asseoir à la table du crime, c'est ce qui les dérange. Et ce qui les dérange, c'est une grande chose jaune et noir. Ils sont tous plus petits que cette grande chose jaune et noir qui les embête tous à un titre ou l'autre, et ils sont en colère, ils sont déçus, ils sont frustrés ou ils sont piégés. Tous sont aigris. Les parties prenantes à cette coalition Vivaldi qui met tant de peine à s'installer sont huit petits aigres. Toute la trame de ce roman politico-policier d'un an et demi, depuis le 26 mai 2019, aura été de les réunir, depuis le premier petit aigre, jusqu'à ce qu'ils soient en nombre suffisant pour former une majorité. Egbert Lachaert est parvenu, dimanche 30 août au soir, à disposer sept petites statuettes d'ébène sur une grande table, dans le quartier du Lambermont, là où le chef de la Défense reçoit ses homologues. Ils étaient sept petits aigres à table, et comptaient 87 sièges à la Chambre. La huitième statuette, la petite orange, est restée dans un tiroir du buffet que l'on n'a pas fermé à clé, on ne sait jamais. Mais ils n'étaient pas tous sûrs de vouloir continuer à s'asseoir. Tout avait commencé par un petit aigre vert. C'était Jean-Marc Nollet, et il était mis dans un coin. Rien n'est plus opposé au projet et aux valeurs d'Ecolo, dont il est coprésident depuis le lendemain des élections communales d'octobre 2018, avec Rajae Maouane depuis septembre 2019, que le projet et les valeurs de la N-VA. L'un comme l'autre avaient exclu, avant comme après le scrutin de mai 2019, toute collaboration dans un exécutif. Un gouvernement avec l'autre, c'était un gouvernement sans l'un, et vice versa, et Jean-Marc Nollet et Bart De Wever travaillèrent donc symétriquement à n'avoir rien à faire en commun. Même lorsque Bart De Wever et Paul Magnette tentèrent de former un gouvernement, et que le président socialiste insista pour qu'Ecolo vienne discuter, les verts ne transigèrent pas : avec la N-VA discuter, peut-être, négocier, jamais. C'était la ligne imposée en Conseil de fédération juste après les élections. Elle n'avait pas dévié en un an et demi. Jean-Marc Nollet et les petits aigres verts étaient isolés, certes, mais que cet isolement les mettait dans le confort. Car ce rejet réciproque ne leur laissait qu'un seul chemin possible vers le pouvoir fédéral. C'était Meyrem Almaci. Les écologistes flamands n'étaient pas difficiles à convaincre de ne pas gouverner avec la N-VA. Ils ne l'avaient pas fait à Anvers, ne l'avaient pas fait au gouvernement flamand, et ne le feraient pas au fédéral. Le lien avec le parti frère francophone était solide. Ecolo et Groen résidaient au même siège, boulevard Bischoffsheim, à Bruxelles, et composaient un même groupe parlementaire à la Chambre. Jamais ils n'ont voulu rencontrer un missionnaire royal séparément. Mais Groen est moins à gauche qu'Ecolo, moins progressiste aussi, et certains parlementaires régionaux se sont montrés favorables à l'ouverture de négociations avec le PS et la N-VA. Cet espoir resta d'autant plus vain que Jean-Marc Nollet veilla bien à ne jamais heurter son parti frère moins à gauche, moins progressiste, et, au fond, bien moins aigre que lui. C'était Georges-Louis Bouchez. Le petit aigre bleu en avait fait, du chemin, depuis dix-huit mois. Il y a peu encore, il était le plus farouche opposant à un gouvernement sans les nationalistes flamands. "Exclure la N-VA du fédéral, c'est risquer la catastrophe", disait-il à la RTBF en octobre 2019. Il était le libéral le plus proche des nationalistes flamands, fier d'inviter Theo Francken à Mons, s'affichant avec lui dans les journaux, rêvant encore, le 1er mai dernier, de voir Ben Weyts au ministère francophone de l'Enseignement. Et il était le réformateur le plus éloigné des écologistes francophones. "Dans une démocratie normale, Jean-Marc Nollet n'aurait même plus voix au chapitre", avait-il dit un jour à La DH. Mais, cet été, Bart De Wever et Paul Magnette ont failli composer une majorité sans lui. Et le président du MR s'est inquiété de la possibilité, sérieusement examinée, que le CDH ne remplace son parti au gouvernement wallon. Parce que le MR avait besoin d'Ecolo pour rester au gouvernement wallon et qu'Ecolo avait besoin du MR pour entrer au gouvernement fédéral, les inconciliables se sont réconciliés.C'était Egbert Lachaert. Comme son homologue Bouchez, il avait fait campagne pour gouverner à tout prix avec la N-VA, et il s'en était, comme lui, retrouvé président de son parti. Mais comme Georges-Louis Bouchez avait été maltraité par Bart De Wever, Egbert Lachaert fut humilié par le président de la N-VA, qui ne semblait considérer les libéraux flamands que comme des paillassons. Jean-Marc Nollet, lui, déroulait le tapis vert aux présidents libéraux : on verrait bien plus tard comment faire sur le nucléaire, on verrait quoi sur l'immigration, on verrait bien sur le socio-économique, ce qui comptait, c'était sauver la Belgique. C'était Paul Magnette. Le Carolorégien avait, avec une déconcertante aisance, changé plusieurs fois de formule de prédilection, et disait épisodiquement qu'il ne voulait pas négocier avec la N-VA tout en négociant avec elle. En mars déjà, Jean-Marc Nollet avait aidé à empêcher les socialistes de monter dans un gouvernement d'urgence avec la N-VA, en proposant de plutôt soutenir le gouvernement Wilmès de l'extérieur. Il ne pouvait rien faire, une fois l'été venu et la mission Magnette-De Wever installée, que tenter de convaincre les bleus de la faire échouer. Bart De Wever, à sa manière, y aida. Il fallait ramener Paul Magnette sur sa ligne précédente, quand il disait n'avoir rien en commun avec la N-VA. Il fallut lui dire qu'il ferait bien de sceller un pacte avec Alexander De Croo. Avec les libéraux, on verrait bien plus tard comment faire sur le nucléaire, on verrait quoi sur l'immigration, on verrait pour le gouvernement wallon, on verrait bien sur le socio-économique, ce qui comptait c'était le rapport dialectique : dans la Vivaldi, les rouges-verts seraient cinquante. La gauche y serait majoritaire. Elle avait de quoi peser. C'était Conner Rousseau. Le jeune président des socialistes flamands, homme de formules, allait répétant qu'en Flandre "les gens étaient socialistes mais ne s'en rendaient pas compte" et que la clé de cette épiphanie socialiste flamande était que son parti s'associât à la N-VA. Il en est toujours semble-t-il convaincu, mais l'échec de Paul Magnette et de Bart De Wever l'avait rappelé à la réalité. Il suivit dans le mouvement des cinquante rouge-verts, avec ceux qui se rendaient compte, eux, qu'ils étaient socialistes et écologistes. Mais de tous les convaincus de la Vivaldi, il est le moins résolu. Et des petites statuettes des trois familles de l'arc-en-ciel rouge-bleu-vert, il était la plus aigre. C'était Joachim Coens. Le président des sociaux-chrétiens flamands était le dernier qu'il fallait convaincre. Le bourgmestre de Damme tenait en ses mains la clé de l'énigme. Son parti n'était pas si unanime qu'il l'avait paru pendant tous ces mois. Dans le groupe parlementaire à la Chambre par exemple, ils étaient majoritaires désormais à penser que la présence de la N-VA au gouvernement fédéral n'était pas si impérative. Et le Mouvement ouvrier chrétien flamand, qui disposait là encore d'un peu d'influence, avait depuis longtemps rendu publique sa préférence pour une coalition alliant l'orange chrétien au rouge socialiste et au vert écologiste. Mais le centre de gravité du parti avait dérivé vers la droite... et vers la Flandre, ces dernières années. Et les ministres flamands, en coalition avec la N-VA au gouvernement régional, aussi bien que leurs parlementaires régionaux et que de très nombreux bourgmestres alliés, dans leurs communes, aux nationalistes, ne voulaient pas s'en séparer. On avait pourtant essayé comme Joachim Coens le réclamait depuis un an de marier PS et N-VA. Ça n'avait pas marché et il n'avait donc presque plus le choix, c'était la Vivaldi ou les élections, l'assassinat de sa volonté ou le meurtre de son parti, que des élections étaient appelées à faire s'effondrer. Mais Joachim Coens restait réticent. Pour le faire monter à table, Egbert Lachaert avait dû bien lui jurer que cette réunion du dimanche soir n'engageait à rien. Et Joachim Coens en était resté si aigre qu'il avait encore ensuite précisé ses revendications, pour les rendre indigestes : il voulait qu'on freine la libéralisation de l'avortement, qu'on accélère les régionalisations, qu'on refinance les soins de santé tout en résorbant les déficits budgétaires, et qu'on lui donne le siège de Premier ministre. Joachim Coens était très aigre et il rendait tous les autres encore plus aigres. C'était Maxime Prévot. Il voulait bien en être, tout comme il avait bien voulu être de la minoritaire de Paul Magnette, de l'Arizona des Rois Mages, de la "bulle des cinq" de Bart De Wever. Mais il était mis de côté. On le rappellerait si on avait besoin de lui, et de ses cinq sièges. Et il en développa quelques aigreurs. Comme les sept autres.