Quelle que soit l'ampleur de la relance, la balance totale de l'emploi sera probablement négative en 2021. "De 2017 à 2019, on avait assisté à la création nette de 220.000 emplois en Belgique, souligne Jeroen Franssen, expert du marché du travail à la fédération technologique Agoria, qui a récemment mené une étude macroéconomique sur le sujet. Une telle croissance répartie sur trois ans, c'était du jamais-vu. On estime que la crise a déjà fait perdre environ 40.000 emplois en 2020, un nombre encore limité par les mesures de soutien actuelles. Si l'on inclut les perspectives de 2021, 110 000 postes pourraient disparaître au total, soit la moitié de ce que la Belgique avait gagné."
...

Quelle que soit l'ampleur de la relance, la balance totale de l'emploi sera probablement négative en 2021. "De 2017 à 2019, on avait assisté à la création nette de 220.000 emplois en Belgique, souligne Jeroen Franssen, expert du marché du travail à la fédération technologique Agoria, qui a récemment mené une étude macroéconomique sur le sujet. Une telle croissance répartie sur trois ans, c'était du jamais-vu. On estime que la crise a déjà fait perdre environ 40.000 emplois en 2020, un nombre encore limité par les mesures de soutien actuelles. Si l'on inclut les perspectives de 2021, 110 000 postes pourraient disparaître au total, soit la moitié de ce que la Belgique avait gagné." En novembre dernier, les secteurs sondés par la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) s'attendaient à un niveau d'activité économique toujours inférieur de 3 à 5,3% par rapport à la normale dans les six mois suivants. A la même échéance, ils évoquaient aussi une baisse du niveau d'emploi de 2,3 à 4,1% en moyenne. "Au sein d'un même secteur, il peut y avoir des disparités dans les perspectives, précise la FEB. Ces dernières restent toutefois meilleures qu'il y a six mois. Cela s'explique, d'une part, par les pénuries sur le marché du travail, qui rendent le maintien de la main-d'oeuvre particulièrement importante. Et, d'autre part, par les mesures sanitaires, qui demandent plus de main-d'oeuvre que par le passé pour un même niveau d'activité." Malgré ces difficultés, des entreprises recrutent plus ou moins massivement en 2021. Soit parce la crise sanitaire n'a pas affecté leur filière ou la vente de leurs produits, soit parce que la main-d'oeuvre qualifiée leur fait toujours autant défaut qu'auparavant. "En Wallonie, 135 métiers sont en pénurie ou en forte tension, selon la liste établie par le Forem, note Olivier de Wasseige, administrateur délégué de l'Union wallonne des entreprises (UWE). En 2018, il y en avait 88. La liste s'allonge parce qu'on ne forme pas assez à ces métiers. De ce fait, on compte environ 28.000 postes vacants en Wallonie. Si ce nombre a diminué au début de la crise, il augmente à nouveau." En Région bruxelloise, Actiris édite, elle aussi, une longue liste des fonctions critiques, logiquement très similaires à celles du sud du pays. Les secteurs qui suivent sont pourvoyeurs d'emplois cette année ou au-delà. Mais ils ne reflètent ni l'état de santé économique de toutes leurs entreprises, ni leur bilan global en termes de création nette d'emplois. Impossible de parler de recrutement sans parler d'Odoo. Spécialisée dans le développement de logiciels en gestion d'entreprise, la pépite wallonne, présente sur tous les continents, veut doubler ses effectifs en Belgique, pour y atteindre 1.000 employés cette année - 2 000 à l'échelle mondiale. Son fondateur, Fabien Pinckaers, vient d'être élu manager de l'année par Trends-Tendances. Il ambitionne de franchir la barre des 10 000 emplois endéans les cinq prochaines années. Son tour de force: avoir conçu le logiciel de gestion le plus installé au monde auprès d'entreprises au profil très varié et particulièrement sensibles à l'optimisation que leur offre le numérique, plus encore depuis la crise. Créée en 2005, Odoo affiche désormais un taux de croissance annuel de 54%. Le ministre wallon de l'Economie, Willy Borsus (MR), a indiqué qu'elle pourrait devenir bientôt la première "licorne" wallonne, c'est-à-dire une start-up du numérique dont la valorisation est estimée à au moins un milliard de dollars et dont le modèle économique est basé sur une croissance rapide financée par des fonds extérieurs. Ses trois jobs principaux, presque exclusivement salariés: la consultance en entreprise, la vente et le développement de logiciels. > Lire aussi: Fabien Pinckaers, l'homme qui n'avait pas peur de défier les géantsC'est surtout le recrutement de ces derniers qui pose problème. "Nous avons besoin d'un nouveau développeur tous les trois jours, résume Julien Bertrand, responsable du marketing chez Odoo. A nous seuls, nous en voudrions plus que ce que l'UCLouvain en produit chaque année." Or, la concurrence est rude. Depuis un an, Odoo a ouvert ses procédures de recrutement en Belgique aux candidats de pays limitrophes. Pour se rendre encore plus attractive, elle a mis en ligne un simulateur de salaire et lancé une campagne promettant une prime de 10.000 euros à ses nouvelles recrues. "Comme nous engageons beaucoup, nous voulons simplifier les démarches le plus possible, poursuit Julien Bertrand. Entre le premier contact avec le candidat et la signature du contrat, le délai moyen n'est que de deux semaines." Les développeurs, business analysts et autres architectes informatiques sont tout autant recherchés dans d'autres boîtes ou secteurs d'activité. "Tout le monde se met à chercher des métiers liés au digital et à l'accélération des processus, commente Olivier Willocx, administrateur délégué de Beci, la Chambre de commerce de Bruxelles. Il est donc compliqué de faire une analyse par secteur." UCB, Kaneka Eurogentec, Novasep, Univercells, Takeda, Armacell... La liste des entreprises qui engagent dans le secteur de la chimie et des sciences de la vie est longue, signale la fédération Essenscia. Les sociétés biopharmaceutiques et de biotechnologies, en particulier, continuent à bénéficier d'une forte croissance d'activité - pour certaines due à la production d'une partie des vaccins contre la Covid-19 - et des investissements réalisés ces dernières années. Les perspectives d'emploi semblent dès lors garanties jusque 2025 au minimum. Là encore, l'Union wallonne des entreprises constate toutefois une inadéquation entre l'offre et la demande sur le marché du travail, due à un déficit structurel dans la formation aux métiers scientifiques. > Lire aussi: Les biotechs wallonnes affichent de plus en plus de couleurs internationales"C'est tout le paradoxe de la Wallonie, regrette Olivier de Wasseige. Elle a fait de la filière l'un de ses pôles de compétitivité, mais cela fait quinze ans que l'on demande, sans succès, la création d'un baccalauréat ou d'un master en biotechnologie." En 2020, quelque 2.150 emplois ont été créés dans le secteur chimique et pharmaceutique en Wallonie et à Bruxelles, soit 700 de plus que l'année précédente. Pour dénicher de nouveaux talents, Essenscia organisera un nouveau salon virtuel de l'emploi du 17 au 31 mars prochain. Environ 40.000 nouveaux emplois en dix ans, ou deux tiers de son volume actuel. Voilà ce qu'il manque à la construction en Wallonie pour espérer atteindre l'objectif régional de rénovation énergétique fixé pour 2030. "Depuis des années, le taux d'emploi vacant dans la construction est le double de la moyenne régionale, déclare Francis Carnoy, directeur de la Confédération construction wallonne. En plus d'être qualitatif, le problème devient aussi quantitatif." A politique inchangée, les objectifs du gouvernement bruxellois ne sont guère plus réalistes, estime Olivier Willocx. "Il n'y a que trois issues: soit on forme massivement des gens à la construction, soit on nous donne 20.000 visas pour faire venir des travailleurs étrangers, soit on ne fait rien de ce qui est promis." Le secteur souffre toujours de la crise sanitaire. "Même si les perspectives sont bonnes, le volume de travail reste 10 à 15% inférieur par rapport à la normale", ajoute Francis Carnoy. Mais l'obstacle majeur est avant tout une histoire de réputation. "Dans l'esprit de nombreux jeunes, nous restons l'une des filières où on travaille si on n'a rien réussi d'autre, soupire Thomas Scorier, président de la Confédération construction et patron de l'entreprise TS Construct, spécialisée dans la construction bois. Nous devons revaloriser notre image auprès des générations Y et Z, en montrant que la construction est elle aussi en pleine transformation." Un point de vue partagé par Philippe Callens, directeur des ressources humaines chez Thomas & Piron: "Nous recherchons environ 70 ouvriers à l'heure actuelle, dans toutes les provinces. Mais on ne les trouve pas, ou difficilement. Pour les maçons, les chauffagistes et les couvreurs, c'est encore plus compliqué. Le problème s'accentue." Trois entreprises alimentaires sur quatre ont été touchées par la crise du coronavirus, indique une récente enquête de la fédération sectorielle, Fevia. Logiquement, les fermetures de l'Horeca pèsent lourdement dans la perte globale de chiffres d'affaires, estimée à quatre milliards d'euros en 2020. Il y a toutefois de fortes disparités: le niveau d'activité serait normal pour 15% des entreprises sondées et même supérieur pour 11% d'entre elles. Avant cette crise, le secteur était porté par une croissance de l'emploi de 2% par an. En 2021, les entreprises alimentaires s'attendent à une baisse de 4,5%, soit une suppression nette potentielle d'environ 4.000 emplois. > Lire aussi: Nos supermarchés dopés au digitalDe nombreux métiers de l'alimentaire, au sens large, restent néanmoins en pénurie. La plateforme Food at Work recense en moyenne 1.500 offres d'emploi. Plusieurs entreprises étendent par ailleurs leur capacité de production, en 2021 et au-delà. C'est le cas du producteur de gaufres Avieta, du groupe Ferrero (qui possède aussi Delacre), de Hesbaye Frost (légumes surgelés), de Solarec (produits dérivés du lait)... Enfin, la (grande) distribution alimentaire figure dans le top du classement des plus gros pourvoyeurs d'offres d'emploi, même si ceux-ci sont parfois temporaires, comme ces 2.000 postes proposés en octobre dernier par le groupe Colruyt aux personnes des secteurs les plus touchés par la crise. En juillet 2020, la filiale belge du groupe de livraison de colis DPD avait déjà annoncé la création de 500 emplois en Belgique en 2020. Elle en ajoute 400 de plus cette année. D'autres acteurs font de même, dans de moindres proportions ou sans communiquer de chiffres. De son côté, Infrabel, le gestionnaire de l'infrastructure ferroviaire belge aux 11.000 collaborateurs, propose environ 1.400 offres d'emploi à l'heure actuelle. Comme le met en avant la fédération Agoria, via sa campagne Be the Change, il incombera aux employeurs de s'engager autant que possible dans ce qu'elle appelle une croissance de production durable. Dans tous les secteurs, la relance devra ainsi concilier l'innovation et les perspectives d'emploi, sans que l'une des deux dimensions ne pénalise l'autre. Une condition indispensable pour tendre vers un taux d'emploi de 80% en 2030 (contre 70% à l'heure actuelle), qui implique la création de 600.000 jobs à cette échéance.