Six. Ils sont six. Chaque jour, six patients, six résidents, six " fous ", ainsi qu'on les appelle encore quand on ne comprend pas que l'état de déséquilibre psychique est une maladie comme une autre. Légère ou aiguë, curable ou pas, intenable pour les proches ou pas, inoffensive ou dangereuse, car certains patients peuvent représenter une menace pour autrui. En fait, la plupart ne sont dangereux que pour eux-mêmes, tant la sortie de la vie représente parfois la seule voie pour être soulagés, pour être en paix.
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Six. Ils sont six. Chaque jour, six patients, six résidents, six " fous ", ainsi qu'on les appelle encore quand on ne comprend pas que l'état de déséquilibre psychique est une maladie comme une autre. Légère ou aiguë, curable ou pas, intenable pour les proches ou pas, inoffensive ou dangereuse, car certains patients peuvent représenter une menace pour autrui. En fait, la plupart ne sont dangereux que pour eux-mêmes, tant la sortie de la vie représente parfois la seule voie pour être soulagés, pour être en paix. Six. Ils sont six à être envoyés chaque jour à Brugmann, Fond'Roy ou Titeca. Le Centre hospitalier Jean Titeca est implanté au coeur de Bruxelles, entre les places Dailly et Meiser. Un endroit réputé depuis plus d'un siècle pour accueillir tous les malades, sans exception, pour une pause lorsque la vie est trop lourde à porter ou pour des situations plus sévères. Parfois ensanglantés, sales, atteints de gale ou couverts de leur vomi, confus, pervers ou schizophrènes, mutiques ou parlant l'angadinois ancien ou le syldave occidental, ils seront accueillis " à Titeca ", comme disent les vieux Bruxellois, avant de faire rouler leur index sur la tempe. Six déposés par la police. Qui requièrent chacun une équipe de six à huit personnes. Pour calmer, pour soigner les plaies, pour entamer un traitement, pour évaluer la dangerosité, aussi, un difficile travail d'équilibriste voyant, sans boule de cristal infaillible. Pourquoi est-ce une nouvelle info ? Parce que c'est exactement le double de l'affluence habituelle dans cette clinique et que cela dure depuis cinq mois, sans interruption, sans répit, sept jours sur sept, 24 heures sur 24. Certes, seul le parquet peut, en urgence, envoyer " en observation " toute personne qui, présentant un trouble mental, met gravement en péril sa santé et sa sécurité ou constitue une menace grave pour la vie ou l'intégrité d'autrui. Cette mesure, qui dépend de la loi sur la protection des malades mentaux, est prise, en urgence, par le procureur du roi. La personne se retrouve donc hospitalisée sous contrainte dans un service agréé en hôpital général ou psychiatrique. " On reçoit un fax et, même sans notre accord, le patient arrive entre deux policiers, parfois menotté. On n'a plus de place libre depuis cinq mois, donc on doit en faire. En déplaçant un patient vers un service plus light alors qu'il aurait fallu attendre. Vers une autre institution. Mais laquelle ? Tous les services psy sont archipleins. Ou carrément vers la rue. C'est un déchirement, une mise en cause de nos valeurs, de nos ambitions d'une psychiatrie plus humaine et plus respectueuse ", regrette le docteur Pierre Oswald, qui dirige l'établissement. " Certains patients qui viennent de faire une tentative de suicide et qu'il faut seulement apaiser en les protégeant d'eux-mêmes se retrouvent isolés dans des cabanons matelassés théoriquement réservés aux malades les plus violents. C'est inconcevable, mais nous ne pouvons pas les abandonner dans les couloirs ou les remettre dans la rue. " Sur le seul mois de juin dernier, ce sont 193 évaluations de mises en observation qui ont été pratiquées à Bruxelles. Du jamais-vu, et de loin ! En Région de Bruxelles-Capitale, seuls les services d'urgence des cliniques universitaires Saint-Luc, du CHU Saint-Pierre, du CHU Brugmann et d'Erasme sont habilités à effectuer cette expertise cruciale qui peut priver un citoyen de sa liberté pour des semaines ou des mois. Pour soulager les hôpitaux, la " ligne Nixon " repose sur une concertation et un travail de réseau entre les institutions hospitalières, le parquet et les services de police au sein de la Plateforme de concertation pour la santé mentale en Région de Bruxelles-Capitale. Mais depuis cinq mois, tout déborde. L'un des quatre établissements, Erasme, vient même de renoncer et les patients en surnombre retombent chez les autres. " Je n'en veux à personne. Partout, les équipes sont épuisées et au bord de la rupture. Nous n'arrivons plus à recruter suffisamment de personnel tellement les conditions sont difficiles ", confie Pierre Oswald. Depuis de nombreuses années, le secteur de la mise en observation alerte les pouvoirs publics sur l'augmentation progressive des hospitalisations sous contrainte. Sans réponse jusqu'à présent. Malchance supplémentaire : comme tant de domaines essentiels, le secteur subit " l'effet lasagne " : le soin dépend du fédéral, l'organisation des trajets de soins, en amont et en aval, de la Région, et lorsqu'il s'agit d'hôpitaux universitaires, de la fédération Wallonie-Bruxelles. Trois ministères, trois cabinets, qui jouent au jeu du furet : c'est toujours la faute ou la compétence de l'autre. A vrai dire, ils ont la seule excuse de n'avoir pas pu anticiper ce qu'une crise comme le Covid signifierait pour les malades mentaux. Pour certains, qui croient dans le monde " normal ", voir des ennemis à chaque coin de rue, des regards fuyants, des complots et des confinements abusifs, le monde " avec le Covid " est comme une formidable confirmation de leurs pires cauchemars, un monde à la 1984 ou Blade Runner. Comment, dans ce contexte, replanter un germe d'espoir dans ces âmes meurtries ? " Plus prosaïquement encore, ces gens basculent et décompensent parce que la crise les prive de leurs soins habituels, de leur psy ou de leur aide psycho-sociale, qu'ils ne se lèvent plus, qu'ils ne prennent plus leurs médicaments ", indique le docteur Oswald. Aujourd'hui, les hôpitaux et leur personnel n'en peuvent plus. Ils appellent à l'aide. Unanimes, les médecins-directeurs des hôpitaux de la Région bruxelloise en charge des " mises en observation " signent une carte blanchedans Le Vif qui en appelle à leur donner les moyens de soins dignes. " Nous ne voulons pas uniquement de l'argent, mais des gens en suffisance pour accueillir les malades, pour accomplir notre métier. Nous avons tenu bon, à flux tendu, jusqu'à présent. Mais le financement des services de mise en observation ne bénéficie d'aucun moyen supplémentaire. Nous disposons exactement du même nombre d'infirmiers, de médecins et d'assistants sociaux que dans n'importe quel autre service d'hospitalisation psychiatrique volontaire. " Pourtant, soulignent-ils, " le secteur ambulatoire a assuré sa fonction, dans des conditions pénibles, assumant des visites au domicile et en intensifiant les contacts par téléphone ou par visioconférence. Il n'empêche : des patients ont été perdus de vue ". On estime ces " disparus " à un patient sur dix au moins. Les directeurs mettent clairement en garde : ils ne pourront pas confiner cette détresse et cette violence contenue ad vitam æternam. " A ce jour, la situation devient incontrôlable. Nous craignons que ces patients, parce que libérés trop tôt, passent à l'acte. Nous le rappelons depuis longtemps, la majorité des internés ont été hospitalisés en psychiatrie et une grande partie d'entre eux ont été mis en observation. Le patient imposé arrive dans un service plein. De ce fait, il augmente le risque d'actes violents. Il faut donc "faire de la place". Une imposition, c'est donc souvent une fin prématurée d'hospitalisation pour un autre patient, avec les conséquences tant pour lui qu'en matière de sécurité publique. C'est aussi une décision qui engage notre responsabilité médicale. " Sans décision urgente, le couvercle sautera. On ne pourra pas dire que nous n'étions pas prévenus.