Le rapport sur "l'incident de tir" qui a coûté la vie à Mawda Shawri, une enfant kurde de 2 ans, en mai 2018 est discuté ce mardi au Parlement. Selon Paris Match Belgique, qui a pu consulter en primeur ce rapport de plus de 50 pages, le Comité P s'est principalement concentré sur des problèmes de communication et de coordination, en omettant de poser des questions cruciales.

Pour Selma Benkhelifa, l'avocate des parents de Mawda, "le ton du rapport est très choquant. C'est un rapport uniquement technique dans lequel la mort de la petite Mawda passe pour un détail. On parle de problèmes de communication, de la manière dont la police devrait mieux collaborer inter-équipes. Le langage utilisé est presque incompréhensible pour le commun des mortels. Le prénom de Mawda n'est même pas cité, il n'y apparaît pas non plus les termes 'petite fille', 'arme', ou 'mort'. On ne lit que 'incident de tir'. A la lecture du rapport, en faisant abstraction de la date du 17 mai, on ne peut même pas savoir qu'une petite fille est morte ce jour-là!".

Selma Benkhelifa déplore que la gravité du drame soit effacée sous ce jargon compliqué. "C'est comme si on pouvait finalement résumer l'affaire en un simple dysfonctionnement technique, que finalement, tout va bien alors que ce n'est pas le cas."

Selon l'avocate, le souci réside dans la pression énorme mise sur les équipes de police pour faire la chasse aux (trans)migrants via l'opération dite "Medusa". Elle n'est, selon elle, pas une traque aux passeurs comme cela a été présenté. Selma Benkhelifa met en cause la grande responsabilité du gouvernement dans cette affaire.

"Un rapport déshumanisant"

Pour l'avocate, le rapport déshumanise totalement les migrants et les faits. Encore plus grave, il les minimise. "Ce qui aurait été intéressant, c'est que la Comité P se soit posé la question de savoir ce qui a mené à un drame pareil. Mais il ne répond à aucune de ces questions : 'Comment un policier a-t-il pu croire légitime de sortir son arme contre une camionnette dans laquelle se trouvaient des migrants'. 'Pourquoi le policier n'est-il pas inculpé ?' 'Comment peut-on faire croire que la petite fille n'est pas morte par balle alors que c'était bien visible au moment des faits'. Ce n'est pas du tout cela que le Comité P aborde dans son rapport."

Le 30 mai 2018, lors des funérailles de Mawda, une marche blanche était organisée. © BELGA

La défense critique aussi les différentes versions données par les forces de l'ordre impliquées dans le drame et les confusions dans un premier temps concernant la mort causée ou non par la balle perdue tirée par un policier. Selon les informations dévoilées par Paris Match, le rapport ne reviendrait pas non plus sur les 40 minutes de délai entre l'interception de la camionnette et l'alerte au parquet, sans mention initiale d'un tir. Il n'aborderait pas la présence de l'auteur du tir sur la scène de crime ou encore la première version policière de "l'enfant-bélier".

Par ailleurs, si les communications avec le dispatching n'ont pas été enregistrées à cause d'une défaillante technique observée depuis fin avril 2018, le rapport du Comité P ne mentionne pas non plus la conversation téléphonique, environ 1h30 après le coup de feu, entre le policier-tireur et le dispatcheur, où ce dernier conclurait "On est enregistrés. Moins on en sait, mieux c'est".

La famille toujours pas régularisée

Selma Benkhelifa déplore enfin la non-régularisation des parents de Mawda qui vivent actuellement à Bruxelles, grâce au soutien de la plate-forme citoyenne. Leur situation n'a toujours pas été traitée, 8 mois après le décès de leur fille, alors que Charles Michel les avait reçus en leur laissant entrevoir la possibilité d'agir en ce sens. ""Nous avons introduit le dossier le 28 mai et nous n'avons toujours reçu aucune réponse de l'Office des Étrangers. Cela dure très longtemps alors que c'est simple. La famille est toujours dans une situation de non-droit total, dans une sorte de no man's land.Selon la loi, des demandeurs d'asile peuvent être régularisés en cas de circonstances exceptionnelles. Si la mort d'un enfant n'est pas une circonstance exceptionnelle, qu'est-ce qui en est une?", s'interroge l'avocate.

L'absence de décision peut en effet avoir de graves conséquences. Les parents de Mawda ne disposant pas d'autorisation de séjour peuvent dès lors être interpellés lors d'un contrôle d'identité et envoyés dans un centre fermé. Sans régularisation, les parents ne peuvent en outre pas travailler et n'ont droit à aucune allocation.

Selon la porte-parole du Premier ministre, ce dernier n'a pas promis aux parents de Mawda qu'ils seraient régularisés. Elle renvoie à la plénière du 31 mai 2018, lors de laquelle le Premier ministre avait clairement indiqué que la demande des parents de Mawda serait traitée conformément à la loi. La décision d'octroi d'une régularisation pour circonstances exceptionnelles ressortit à la compétence du secrétaire d'État à l'Asile, mais sera précédée d'une concertation au sein du gouvernement avait à l'époque expliqué le Premier ministre.

La défense exige, par ailleurs, l'inculpation du policer qui reconnait, de son côté, les faits. "Normalement, quand un policer commet un homicide, il devrait être suspendu de ses fonctions jusqu'à ce que la lumière soit faite sur ce qui s'est passé. Pour le moment, il n'y a même pas de procès contre lui."

Sur les responsabilités personnelles des policiers, peu d'informations devraient toutefois filtrer ce mardi. Dans le but d'éviter les interférences, rien ne sera évoqué en termes de responsabilités individuelles, rapporte la RTBF sur son site.