"Le mon entier est un théâtre"

Jules Gheude, essayiste politique (1)

Deux ans plus tard, le même Emmanuel Macron s'engage à venir à bout du coronavirus, quoi qu'il en coûte. Autrement dit, avec de... l'argent magique !

Dans la foulée, Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne, annonce le déblocage de 750 milliards d'euros pour faire face aux répercussions de la pandémie sur l'économie.

Un "argent magique" qu'il faudra toutefois bien, tôt ou tard, rembourser.

De leur côté, les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne se mettent d'accord sur un plan d'urgence d'un montant de 540 milliards d'euros. Mais la question reste posée : conçoit-on cela comme un investissement collectif qui n'affectera pas la situation budgétaire des Etats-membres ou ceux-ci devront-ils mettre la main au portefeuille ?

Les divergences de vues apparaissent d'ailleurs entre les 27 dès que l'aborde le problème de l'endettement. Certains partenaires, tels que l'Italie, souhaitent que la solidarité s'exprime à travers, notamment, la mise en commun des dettes supplémentaires contractées pour affronter la crise sanitaire. Mais plusieurs pays, dont les Pays-Bas, s'opposent fermement à cette idée.

Le monde entier est un théâtre, constatait Shakespeare. Je parle, quant à moi, d'"universelle mascarade"

N'est-ce pas l'expression qui convient lorsque l'on voit les dirigeants européens lancer un appel aux dons pour faire progresser la recherche médicale, un secteur qui devrait être pris intégralement en charge par les pouvoirs publics ? Pendant ce temps, la Belgique consacre des milliards d'euros au remplacement de ses avions de combat...

Une interview accordée le 7 avril par le président du MR a suscité de nombreux commentaires. Pour Georges-Louis Bouchez, la décroissance qu'on nous vend à gauche, c'est ce que nous vivons aujourd'hui. Et de vanter les mérites d'un libéralisme s'inscrivant pleinement dans la mondialisation.

Cette approche aurait, sans nul doute, fait bondir François Perin qui, au PRL, n'eut de cesse de fustiger l'influence néfaste de l'argent-roi et la recherche du seul profit.

Il m'a donc paru opportun de rappeler à Georges-Louis Bouchez l'intervention que le fougueux professeur liégeois avait faite, le 20 juin 1981, dans le cadre d'un Comité permanent du PRL. Une intervention qui aurait pu reprendre en exergue cette citation d'Albert Camus : Il n'y a ni justice ni liberté possibles lorsque l'argent est toujours roi.

L'analyse de François Perin, nous allons le voir, colle toujours à l'actualité.

Il est curieux que les économistes libéraux, aussi embarrassés que les autres sur les causes de la crise et les remèdes, mettent si peu l'accent sur la responsabilité du capitalisme multinational dans les difficultés actuelles des sociétés industrielles européenne et nord-américaines. On ne voit pas pourquoi, obéissant au mécanisme du marché mondial, le capitalisme privé s'acharnerait à reconvertir et à adapter une région de vieille industrialisation ! Le jeu de l'offre et de la demande aboutit plutôt à sa désertification. L'argent n'a pas d'odeur ; il n'a pas de frontière non plus : il voyage rapidement d'un bout à l'autre du monde. Les hommes et les femmes qui travaillent n'ont pas la mobilité des marchandises : ils participent à des "cultures" enracinées dans l'espace et le temps. (...) Si la valeur marchande est la valeur suprême, ils ne sont plus que des objets... qu'on déplace ou qu'on jette parce que hors d'usage.

Est-ce naïf d'avoir cru que le libéralisme avait foncièrement pour but la libération et l'épanouissement de la personne humaine ? Il fallait débarrasser celle-ci des despotes politiques et des obscurantistes culturels. Quelle merveilleuse aventure que fut la leur ! Mais aussi que d'échecs dramatiques : les libertés toujours relatives et susceptibles d'approfondissement n'ont fait la conquête que d'un petit quart du monde à la fois contre l'État et... grâce à l'État.

Faut-il réécrire que les libéraux ne se sont méfiés que de l'État (despotique) mais ont oublié de se méfier de l'argent qui peut être, lui aussi, liberticide, si aucun contrepoids ne vient annuler ses excès ? Faut-il candidement ou hypocritement fermer les yeux sur le capitalisme prédateur, à la fois exploiteur et gaspilleur, qui rendra notre planète invivable pour les générations futures ?

Capitalisme sauvage ou capitalisme émancipateur ? La crise du coronavirus relancera inévitablement le débat

Cette crise, comme on le sait, a permis au gouvernement en affaires courantes de Sophie Wilmès de retrouver le statut "de plein exercice", grâce à la confiance apportée de l'extérieur par le CDH, DéFi, le PS, le SP.A, Ecolo et Groen. L'accord intervenu prévoyait aussi la mise en oeuvre des pleins pouvoirs pour une période de six mois, une évaluation devant intervenir après trois mois.

Mais aujourd'hui, force est de constater que le débat politicien reprend ses droits. Comme le constate "La Libre", l'unité nationale se fissure de toutes parts. Pas question pour la N-VA que la coalition Wilmès profite de cette crise sanitaire pour garantir une rente de situation.

Répliquant à la N-VA qui l'invite de nouveau à négocier, le président du PS, Paul Magnette, déclare : Je ne suis pas obsédé par la N-VA, pour laquelle 85% des Belges n'ont pas voté. Mais Bart De Wever pourrait en dire tout autant du PS...

En attendant, le PS est le premier parti de Wallonie, et la N-VA le premier parti de Flandre. Le mal belge est toujours bien là. Et celui-là est incurable.

Accrochez-vous solidement au bastingage. Ça va secouer dur !

(1) Dernier livre paru : "La Wallonie, demain - La solution de survie à l'incurable mal belge", Editions Mols, 2019.

"Le mon entier est un théâtre"Jules Gheude, essayiste politique (1)Deux ans plus tard, le même Emmanuel Macron s'engage à venir à bout du coronavirus, quoi qu'il en coûte. Autrement dit, avec de... l'argent magique !Dans la foulée, Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne, annonce le déblocage de 750 milliards d'euros pour faire face aux répercussions de la pandémie sur l'économie.Un "argent magique" qu'il faudra toutefois bien, tôt ou tard, rembourser.De leur côté, les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne se mettent d'accord sur un plan d'urgence d'un montant de 540 milliards d'euros. Mais la question reste posée : conçoit-on cela comme un investissement collectif qui n'affectera pas la situation budgétaire des Etats-membres ou ceux-ci devront-ils mettre la main au portefeuille ?Les divergences de vues apparaissent d'ailleurs entre les 27 dès que l'aborde le problème de l'endettement. Certains partenaires, tels que l'Italie, souhaitent que la solidarité s'exprime à travers, notamment, la mise en commun des dettes supplémentaires contractées pour affronter la crise sanitaire. Mais plusieurs pays, dont les Pays-Bas, s'opposent fermement à cette idée. N'est-ce pas l'expression qui convient lorsque l'on voit les dirigeants européens lancer un appel aux dons pour faire progresser la recherche médicale, un secteur qui devrait être pris intégralement en charge par les pouvoirs publics ? Pendant ce temps, la Belgique consacre des milliards d'euros au remplacement de ses avions de combat...Une interview accordée le 7 avril par le président du MR a suscité de nombreux commentaires. Pour Georges-Louis Bouchez, la décroissance qu'on nous vend à gauche, c'est ce que nous vivons aujourd'hui. Et de vanter les mérites d'un libéralisme s'inscrivant pleinement dans la mondialisation.Cette approche aurait, sans nul doute, fait bondir François Perin qui, au PRL, n'eut de cesse de fustiger l'influence néfaste de l'argent-roi et la recherche du seul profit. Il m'a donc paru opportun de rappeler à Georges-Louis Bouchez l'intervention que le fougueux professeur liégeois avait faite, le 20 juin 1981, dans le cadre d'un Comité permanent du PRL. Une intervention qui aurait pu reprendre en exergue cette citation d'Albert Camus : Il n'y a ni justice ni liberté possibles lorsque l'argent est toujours roi.L'analyse de François Perin, nous allons le voir, colle toujours à l'actualité.Il est curieux que les économistes libéraux, aussi embarrassés que les autres sur les causes de la crise et les remèdes, mettent si peu l'accent sur la responsabilité du capitalisme multinational dans les difficultés actuelles des sociétés industrielles européenne et nord-américaines. On ne voit pas pourquoi, obéissant au mécanisme du marché mondial, le capitalisme privé s'acharnerait à reconvertir et à adapter une région de vieille industrialisation ! Le jeu de l'offre et de la demande aboutit plutôt à sa désertification. L'argent n'a pas d'odeur ; il n'a pas de frontière non plus : il voyage rapidement d'un bout à l'autre du monde. Les hommes et les femmes qui travaillent n'ont pas la mobilité des marchandises : ils participent à des "cultures" enracinées dans l'espace et le temps. (...) Si la valeur marchande est la valeur suprême, ils ne sont plus que des objets... qu'on déplace ou qu'on jette parce que hors d'usage.Est-ce naïf d'avoir cru que le libéralisme avait foncièrement pour but la libération et l'épanouissement de la personne humaine ? Il fallait débarrasser celle-ci des despotes politiques et des obscurantistes culturels. Quelle merveilleuse aventure que fut la leur ! Mais aussi que d'échecs dramatiques : les libertés toujours relatives et susceptibles d'approfondissement n'ont fait la conquête que d'un petit quart du monde à la fois contre l'État et... grâce à l'État.Faut-il réécrire que les libéraux ne se sont méfiés que de l'État (despotique) mais ont oublié de se méfier de l'argent qui peut être, lui aussi, liberticide, si aucun contrepoids ne vient annuler ses excès ? Faut-il candidement ou hypocritement fermer les yeux sur le capitalisme prédateur, à la fois exploiteur et gaspilleur, qui rendra notre planète invivable pour les générations futures ?Cette crise, comme on le sait, a permis au gouvernement en affaires courantes de Sophie Wilmès de retrouver le statut "de plein exercice", grâce à la confiance apportée de l'extérieur par le CDH, DéFi, le PS, le SP.A, Ecolo et Groen. L'accord intervenu prévoyait aussi la mise en oeuvre des pleins pouvoirs pour une période de six mois, une évaluation devant intervenir après trois mois.Mais aujourd'hui, force est de constater que le débat politicien reprend ses droits. Comme le constate "La Libre", l'unité nationale se fissure de toutes parts. Pas question pour la N-VA que la coalition Wilmès profite de cette crise sanitaire pour garantir une rente de situation.Répliquant à la N-VA qui l'invite de nouveau à négocier, le président du PS, Paul Magnette, déclare : Je ne suis pas obsédé par la N-VA, pour laquelle 85% des Belges n'ont pas voté. Mais Bart De Wever pourrait en dire tout autant du PS...En attendant, le PS est le premier parti de Wallonie, et la N-VA le premier parti de Flandre. Le mal belge est toujours bien là. Et celui-là est incurable.Accrochez-vous solidement au bastingage. Ça va secouer dur !(1) Dernier livre paru : "La Wallonie, demain - La solution de survie à l'incurable mal belge", Editions Mols, 2019.