Ces derniers mois, une étrange musique résonne au sujet de la fermeture à venir de certaines centrales nucléaires : "Il est temps de sortir du débat nucléaire", "c'est déjà trop tard" ou encore, "ce n'est pas notre décision, la sortie du nucléaire a été décidée en 2003" etc. Nous ne pouvons que nous étonner de l'absence de discussion politique de certaines des conséquences qui découlent du choix d'une sortie du nucléaire, voire d'entendre qu'il n'y aurait pas d'autres alternatives ou que ce choix ne serait pas politique. Pourtant, rarement la Belgique a fait face à une question aussi importante au regard de ses implications tant stratégiques, environnementales et sociales.

Si le remplacement de l'énergie nucléaire par la combustion du gaz aura des implications climatiques et économiques majeures, une autre conséquence apparaît trop rarement abordée : la dépendance aux importations de gaz et d'électricité. En 2019, situation pré-covid 19, 30% de notre électricité était déjà produite par la combustion du gaz[1]. Celui-ci provenait essentiellement des Pays-Bas - à concurrence de 33% et pour 30%[2], de Norvège. Nous voilà rassuré : ne voilà-t-il pas des partenaires stables et fiables de la Belgique ? Malheureusement, l'avenir prévisible apparaît plus délicat.

D'abord, nos fournisseurs actuels réduiront drastiquement leur production. L'extraction de gaz depuis le principal gisement néerlandais, Groningen, sera progressivement arrêtée dès 2022 du fait des tremblements de terre qu'il provoque[3].

De même, la Norvège prévoit de réduire sa production dès 2026, au moment même de notre sortie prévue du nucléaire[4]. En outre, nous subissons actuellement une crise majeure de l'énergie en Europe, fortement accentuée en ce qui concerne le gaz dont les prix ont augmenté de 400%, avant même l'hiver[5].

Avec le remplacement des centrales à charbon par celles au gaz et la variabilité induite par les fluctuations du vent, la demande de gaz en Europe devient critique quand l'offre continue de diminuer. L'Europe apparaît ainsi obligée d'augmenter ses importations depuis - et donc sa dépendance envers - la Russie, notamment au travers du gazoduc NordStream2 qui doublera l'approvisionnement de gaz Russe en Allemagne. Le déclin annoncé des réserves algériennes aggravera encore cette dépendance européenne au gaz Russe : il suffit dorénavant au président russe de prononcer quelques mots pour que le prix du gaz varie de plus de 10% en une seule journée[6].

Le GNL (gaz naturel liquéfié) pourrait apparaître comme une alternative au gaz russe, notamment avec la finition de nouvelles installations portuaires. Cependant, les transporteurs maritimes de ce GNL, contrairement à un gazoduc, peuvent se diriger vers le plus offrant : durant la crise énergétique, plusieurs navires se sont ainsi détournés vers certains pays asiatiques, prêts à payer des sommes astronomiques pour assouvir leurs besoins énergétiques[7].

De plus, les importations d'électricité de la Belgique augmenteront fortement avec la fermeture de ses centrales nucléaires. Or, comme l'a montré la crise du covid-19, en période de tension, chaque pays privilégie ses intérêts, quel que soit "l'esprit de l'Union européenne"[8]. Une simple tension dans le réseau électrique pourra s'avérer catastrophique pour les ménages et industries des pays dépendants de leurs importations d'électricité. Contrairement aux autres produits, l'électricité ne peut être stockée actuellement à grande échelle : une période sans vent un peu trop longue en plein hiver ne manquera pas de produire cette crise d'approvisionnement en électricité.

Par ailleurs, étant donné que les phénomènes météorologiques (comme l'intensité du vent et du soleil) se produisent souvent à échelle continentale, il est probable que la Belgique soit contrainte d'importer une grande quantité d'électricité, exactement aux moments où les États voisins doivent faire tourner leurs centrales pilotables (au gaz, au charbon ou au combustible nucléaire) pour pallier au déficit généralisé de production éolienne ou solaire. In fine, la Belgique devra payer au prix fort une électricité d'origine nucléaire ou fossile, dans un contexte énergétique ou notre consommation d'électricité risque d'augmenter, avec l'électrification croissante de ses usages (voiture électrique, chauffage...), notamment pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre.

Le choix de sortir du nucléaire ne s'impose pas. Comme le montre le rapport de l'Agence Internationale de l'Energie, prolonger des centrales nucléaires est le moyen le moins cher et peu émetteur de C02 pour produire de l'électricité[9]. Dire que l'atome appartient au passé est déplacé alors que de nombreux voisins, tels que la France et l'Angleterre, développent leur production d'électricité nucléaire. Pour des enjeux aussi majeurs, n'est-il pas réducteur et manquer de responsabilité que de se protéger derrière des obstacles administratifs pour prétendre qu'il soit trop tard ou qu'il n'y ait pas d'alternative ? Est-il trop tard pour réduire nos émissions de CO2 et assurer une électricité bon marché pour les citoyens? Enfin, est-il trop tard pour penser notre dépendance envers des puissances comme la Russie ?

Au vu des arbitrages économiques, écologiques et géopolitiques, l'avenir du nucléaire ne peut être décidé sans débat public et sans que les acteurs de ce choix n'en assument toutes les conséquences.

Lancelot de Halleux, Ingénieur

Balthazar de Robiano, Doctorant à l'Institut Universitaire Européen (Bourse FNRS)

[1]International Energy Association, 'Data and Statistics', cf. https://www.iea.org/data-and-statistics/data-tables?country=BELGIUM&energy=Electricity&year=2019

[2] Fédération belge des entreprises du Gaz, 'Statistiques', cf. https://www.febeg.be/fr/statistiques-gaz-0

[3] Les Echos, 'Les Pays-Bas précipitent leur sortie du gaz', 12 septembre 2019, cf. https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/les-pays-bas-precipitent-leur-sortie-du-gaz-1130980

[4]Reuters, 'Equinor to spend more on renewables as oil output rises', 15 juin 2021, cf. https://www.reuters.com/article/equinor-strategy-idAFL5N2NX0I3

[5] CNBC, 'Gas price surges to a record high in Europe on supply concerns', 5 octobre 2021, cf. https://www.cnbc.com/2021/10/05/gas-price-surges-to-a-record-high-in-europe-on-supply-concerns-.html

[6] Euronews, 'Europe's energy crisis', 28 octobre 2021, cf. https://www.euronews.com/2021/10/28/europe-s-energy-crisis-prices-drop-after-putin-orders-gazprom-to-fill-eu-stocks Algeria Business, 'Réserves en pétrole et gaz', cf. https://www.algeriabusiness.info/les-reserves-du-petrole-et-gaz-en-algerie/

[7]Euractiv, 'Energy majors re-route lng supplies from Europe to Asia', 19 janvier 2021, cf. https://www.euractiv.com/section/energy/news/energy-majors-re-route-lng-supplies-from-europe-to-asia/

[8] Le Soir, 'Coronavirus: Maggie De Block dénonce les pays de l'UE qui bloquent l'export de masques de protection', 6 mars 2020, cf. https://www.lesoir.be/285038/article/2020-03-06/coronavirus-maggie-de-block-denonce-les-pays-de-lue-qui-bloquent-lexport-de

[9] International Energy Association, 'Projected costs of generating electricity', cf. https://www.iea.org/reports/projected-costs-of-generating-electricity-2020

Ces derniers mois, une étrange musique résonne au sujet de la fermeture à venir de certaines centrales nucléaires : "Il est temps de sortir du débat nucléaire", "c'est déjà trop tard" ou encore, "ce n'est pas notre décision, la sortie du nucléaire a été décidée en 2003" etc. Nous ne pouvons que nous étonner de l'absence de discussion politique de certaines des conséquences qui découlent du choix d'une sortie du nucléaire, voire d'entendre qu'il n'y aurait pas d'autres alternatives ou que ce choix ne serait pas politique. Pourtant, rarement la Belgique a fait face à une question aussi importante au regard de ses implications tant stratégiques, environnementales et sociales.Si le remplacement de l'énergie nucléaire par la combustion du gaz aura des implications climatiques et économiques majeures, une autre conséquence apparaît trop rarement abordée : la dépendance aux importations de gaz et d'électricité. En 2019, situation pré-covid 19, 30% de notre électricité était déjà produite par la combustion du gaz[1]. Celui-ci provenait essentiellement des Pays-Bas - à concurrence de 33% et pour 30%[2], de Norvège. Nous voilà rassuré : ne voilà-t-il pas des partenaires stables et fiables de la Belgique ? Malheureusement, l'avenir prévisible apparaît plus délicat.D'abord, nos fournisseurs actuels réduiront drastiquement leur production. L'extraction de gaz depuis le principal gisement néerlandais, Groningen, sera progressivement arrêtée dès 2022 du fait des tremblements de terre qu'il provoque[3]. De même, la Norvège prévoit de réduire sa production dès 2026, au moment même de notre sortie prévue du nucléaire[4]. En outre, nous subissons actuellement une crise majeure de l'énergie en Europe, fortement accentuée en ce qui concerne le gaz dont les prix ont augmenté de 400%, avant même l'hiver[5].Avec le remplacement des centrales à charbon par celles au gaz et la variabilité induite par les fluctuations du vent, la demande de gaz en Europe devient critique quand l'offre continue de diminuer. L'Europe apparaît ainsi obligée d'augmenter ses importations depuis - et donc sa dépendance envers - la Russie, notamment au travers du gazoduc NordStream2 qui doublera l'approvisionnement de gaz Russe en Allemagne. Le déclin annoncé des réserves algériennes aggravera encore cette dépendance européenne au gaz Russe : il suffit dorénavant au président russe de prononcer quelques mots pour que le prix du gaz varie de plus de 10% en une seule journée[6].Le GNL (gaz naturel liquéfié) pourrait apparaître comme une alternative au gaz russe, notamment avec la finition de nouvelles installations portuaires. Cependant, les transporteurs maritimes de ce GNL, contrairement à un gazoduc, peuvent se diriger vers le plus offrant : durant la crise énergétique, plusieurs navires se sont ainsi détournés vers certains pays asiatiques, prêts à payer des sommes astronomiques pour assouvir leurs besoins énergétiques[7].De plus, les importations d'électricité de la Belgique augmenteront fortement avec la fermeture de ses centrales nucléaires. Or, comme l'a montré la crise du covid-19, en période de tension, chaque pays privilégie ses intérêts, quel que soit "l'esprit de l'Union européenne"[8]. Une simple tension dans le réseau électrique pourra s'avérer catastrophique pour les ménages et industries des pays dépendants de leurs importations d'électricité. Contrairement aux autres produits, l'électricité ne peut être stockée actuellement à grande échelle : une période sans vent un peu trop longue en plein hiver ne manquera pas de produire cette crise d'approvisionnement en électricité.Par ailleurs, étant donné que les phénomènes météorologiques (comme l'intensité du vent et du soleil) se produisent souvent à échelle continentale, il est probable que la Belgique soit contrainte d'importer une grande quantité d'électricité, exactement aux moments où les États voisins doivent faire tourner leurs centrales pilotables (au gaz, au charbon ou au combustible nucléaire) pour pallier au déficit généralisé de production éolienne ou solaire. In fine, la Belgique devra payer au prix fort une électricité d'origine nucléaire ou fossile, dans un contexte énergétique ou notre consommation d'électricité risque d'augmenter, avec l'électrification croissante de ses usages (voiture électrique, chauffage...), notamment pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Le choix de sortir du nucléaire ne s'impose pas. Comme le montre le rapport de l'Agence Internationale de l'Energie, prolonger des centrales nucléaires est le moyen le moins cher et peu émetteur de C02 pour produire de l'électricité[9]. Dire que l'atome appartient au passé est déplacé alors que de nombreux voisins, tels que la France et l'Angleterre, développent leur production d'électricité nucléaire. Pour des enjeux aussi majeurs, n'est-il pas réducteur et manquer de responsabilité que de se protéger derrière des obstacles administratifs pour prétendre qu'il soit trop tard ou qu'il n'y ait pas d'alternative ? Est-il trop tard pour réduire nos émissions de CO2 et assurer une électricité bon marché pour les citoyens? Enfin, est-il trop tard pour penser notre dépendance envers des puissances comme la Russie ? Au vu des arbitrages économiques, écologiques et géopolitiques, l'avenir du nucléaire ne peut être décidé sans débat public et sans que les acteurs de ce choix n'en assument toutes les conséquences.Lancelot de Halleux, IngénieurBalthazar de Robiano, Doctorant à l'Institut Universitaire Européen (Bourse FNRS)