C'est un vieil homme désormais. Le Gillicien est à la retraite depuis longtemps, quinze ans maintenant, mais à Gilly il est partout sauf en retrait. Sur les affiches qu'avaient fait diffuser nos confrères de La Nouvelle Gazette, qui consacraient plusieurs numéros spéciaux à Gilly, cette ancienne commune commerçante et gouailleuse du "grand Charleroi" où il est né et où il mourra, et qui se trouvent encore pendues à quelques-unes des dernières vitrines des Quatre-Bras, il est bien sûr là, sur la grande photo du milieu, les bras croisés, sortis d'une de ses éternelles chemises à manches courtes, le sourire hospitalier. Pas possible d'évoquer Gilly sans montrer Jacques Van Gompel, impossible de montrer Gilly sans évoquer Jacques Van Gompel. Jacques Van Gompel est peut-être désormais un vieil homme, mais ses grands rires sont toujours aussi bruyants et, nous dit-on, ses toniques colères sont toujours aussi bouillantes. Il a 74 ans depuis le 12 juin, il est superbement remis d'une opération au coeur subie l'an dernier, et, en fait, il n'a pas changé.
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C'est un vieil homme désormais. Le Gillicien est à la retraite depuis longtemps, quinze ans maintenant, mais à Gilly il est partout sauf en retrait. Sur les affiches qu'avaient fait diffuser nos confrères de La Nouvelle Gazette, qui consacraient plusieurs numéros spéciaux à Gilly, cette ancienne commune commerçante et gouailleuse du "grand Charleroi" où il est né et où il mourra, et qui se trouvent encore pendues à quelques-unes des dernières vitrines des Quatre-Bras, il est bien sûr là, sur la grande photo du milieu, les bras croisés, sortis d'une de ses éternelles chemises à manches courtes, le sourire hospitalier. Pas possible d'évoquer Gilly sans montrer Jacques Van Gompel, impossible de montrer Gilly sans évoquer Jacques Van Gompel. Jacques Van Gompel est peut-être désormais un vieil homme, mais ses grands rires sont toujours aussi bruyants et, nous dit-on, ses toniques colères sont toujours aussi bouillantes. Il a 74 ans depuis le 12 juin, il est superbement remis d'une opération au coeur subie l'an dernier, et, en fait, il n'a pas changé. Parce que Jacques Van Gompel ne changera jamais. D'ailleurs, on arrive un peu en retard, essoufflé d'avoir dévalé la chaussée de Fleurus, suant d'avoir bifurqué au coin d'une de ces mille petites ruelles gilliciennes, soulagé d'aboutir sur la terrasse enchantée, celle de L'Osteria, où il attendait, parce qu'il est toujours ponctuel, lui, et Jacques Van Gompel est un peu inquiet. On est huit minutes en retard, peut-être dix, c'est l'anniversaire de son épouse, Rachel, ce jour-là, il l'invite au restaurant le soir, "alors on ne va pas exagérer ce midi, hein", dit-il, mais ce n'est pas ça qui l'inquiète. "Il y a un incendie à la friterie Anna", explique-t-il en raccrochant avant qu'on ne puisse s'asseoir, "on vient de me sonner pour ça". "C'est incroyable, je suis encore passée devant tout à l'heure, pour aller à la pharmacie, et il n'y avait rien", dit la patronne à qui on commande un vin blanc pour l'apéritif. "Eh, mais moi aussi je prendrai un vin blanc, alors", ajoute celui avec qui on ne va pas exagérer ce midi, hein. Il y était passé la veille, parce qu'il rentrait de France, ils ont depuis quarante ans une petite maison de vacances en bord de Meuse, avec Rachel, qu'ils n'avaient rien mangé et qu'il voulait voir si tout allait bien, ils avaient simplement voulu emporter un paquet de frites, mais Anna les avait assis, presque de force, et servi deux assiettes fumantes sous le nez, au bourgmestre et à son épouse. Oui, au bourgmestre. Parce qu'il y a une chose que le visiteur doit savoir: à Charleroi, bien sûr, mais à Gilly, surtout, Jacques Van Gompel est encore, et sera toujours, bourgmestre de Charleroi. Dans cette commune plus si rose du Pays Noir, où l'on souffre d'autant plus de se sentir abandonné que la mémoire d'un passé prospère est dure à effacer, on fait comme si rien ne s'était produit, le 20 octobre 2006, et comme si les vingt-deux jours qui ont suivi n'avaient jamais existé. Ces jours pendant lesquels le bourgmestre de Charleroi, tout juste réélu après les communales du 8 octobre 2006, était incarcéré à la prison de Jamioulx. Comme si, une fois les élections communales remportées, fort de ses 18 000 voix de préférence, la législature, celle d'une tripartite avec les libéraux d'Olivier Chastel, grands vainqueurs du scrutin, et le CDH de Jean-Jacques Viseur, avait été normale. Elle ne l'aura pas été. Dès son arrivée à la prison, à peine débarrassé de ses effets personnels, Jacques Van Gompel a demandé une feuille, sur laquelle il a rédigé sa lettre de démission. Elle le mettait brutalement à la retraite, à 59 ans. En prison, il est souvent retourné depuis: il est devenu visiteur au long cours, à l'écoute des petites misères des incarcérés, après l'avoir quittée comme bref pensionnaire. "Avec la pandémie, les visites sont plus difficiles, évidemment. Mais je compte bien y retourner, et en attendant, on s'écrit..." Depuis, Jacques Van Gompel, lui, fait tout le contraire de ses concitoyens gilliciens. Alors que Gilly refoule, Jacques Van Gompel se défoule. Le 20 octobre 2006 se terminait sa carrière, et commençait une quête, celle de sa réhabilitation. "C'est une question d'honneur. Je ne lâcherai jamais. Jamais!", dit-il, avec une dure étincelle d'acier qui pointe d'un regard autrement toujours joyeux, surtout quand il se pose sur une assiette de scampis piquants de L'Osteria. "Quand j'ai quitté la prison, je suis resté quelques mois prostré chez moi, je ne sortais plus, sauf pour répondre aux invitations de la justice. Je redoutais le regard des gens, aussi. C'est Rachel qui, un jour, a réuni quelques copains, ils ont insisté pour me sortir, et j'ai vu que les gens, ici, gardaient leur sympathie pour moi. C'est cette chaleur, celle des proches, bien sûr, avant tout, mais aussi celle de personnes que je ne connais pas spécialement, et de qui j'ai reçu un nombre incroyable de marques de sympathie, qui m'a tenu debout. Et c'est le combat aussi..." Il n'est pas terminé. "J'irai jusqu'au bout", assure-t-il. Il le jure en acceptant qu'on remette un peu de rouge dans son verre. Pas trop, parce qu'on ne va pas exagérer ce midi, hein. De la montagne médiatico-politico-judiciaire des "affaires" carolorégiennes - "parfois je me dis que ça aurait été bien pire si les réseaux sociaux avaient déjà existé..." - est sortie une souris jurisprudentielle: une simple déclaration de culpabilité, prononcée en mars 2016 par le tribunal correctionnel de Charleroi. "Quand on compare le bruit qu'ont fait ces fameuses affaires avec ce à quoi ça a abouti, mais aussi avec ce que j'ai pu lire sur d'autres villes, dans la région liégeoise tout particulièrement, c'est difficile de ne pas trouver tout ça exagéré...", soupire-t-il. Pourtant, cette petite ligne de rien du tout dans son casier judiciaire, inscrite après une décennie de vacarme, l'ancien bourgmestre la porte encore comme une couronne d'épines. L'hiver dernier, il a envoyé une demande de réhabilitation judiciaire au procureur du Roi de Mons, comme la loi l'y autorise. "Et toutes les conditions, le délai et, bien sûr, le bon comportement, sont remplies", ajoute-t-il.En janvier 2017, le conseil communal de Charleroi l'appuyait dans sa requête d'obtention du titre de bourgmestre honoraire. Depuis, la Région wallonne dit examiner le dossier. L'avis du ministère public, celui dont la montagne a été désavouée par la souris, n'est pas très favorable au bourgmestre qui se verrait honoraire. Cet avis n'est que consultatif, mais plusieurs ministres des Pouvoirs locaux se sont succédé à Namur (Pierre-Yves Dermagne, Valérie De Bue, aujourd'hui Christophe Collignon) sans qu'aucun n'ait eu le courage de trancher. Alors Jacques Van Gompel attend, il espère et il insiste. "Jusqu'au bout", répète-t-il. Mais les pâtes arrivent alors que son téléphone sonne. C'est Anna, de la friterie, qui est un peu perdue, on comprend. "Allez, ça va aller, courage", termine-t-il. Il la rappellera plus tard et il essaiera de passer tout à l'heure. "C'est une battante, Anna. Dire qu'elle voulait bientôt remettre son snack et partir à la retraite..." Depuis les tables d'à côté, les clients demandent des nouvelles. La patronne aussi. Jacques Van Gompel donne du "président" au patron du club de futsal local. Tous sont à tu et à toi, lui rendent du "mayeur" ou du "bourgmestre", et, plus tard, il devra leur donner des nouvelles d'Anna. Il est à Gilly aujourd'hui comme il l'est depuis toujours. "C'est pour ça que j'ai commencé à faire de la politique, et c'est pour ça que je me suis toujours focalisé sur la politique locale, explique-t-il. Je suis devenu conseiller communal en 1970, c'est l'ancien bourgmestre de Gilly Léopold Tibbaut qui m'avait invité à participer aux communales. Il a insisté aussi en 1978 pour que je sois sur la liste socialiste aux législatives, j'ai été élu député deux fois, en 1978 et en 1981, mais dès que l'occasion d'exercer un mandat local s'est présentée, j'ai définitivement quitté le Parlement. Il n'était pas question pour moi de cumuler, et je suis devenu échevin des travaux et de la jeunesse après les communales de 1982, qui ont sacré Van Cau bourgmestre. C'est à l'échelon local qu'on peut le plus changer le cours de la vie des gens, et, selon moi, c'est le mandat qui devrait le plus passionner les socialistes", dit-il, en ajoutant bien fort qu'il avait "battu Van Cau en voix de préférence, et les deux fois, hein", à ces législatives-là, tandis qu'on dessert les pâtes, et qu'il ne veut pas de dessert, parce qu'on ne va pas exagérer ce midi, hein. "Ah tu prends une grappa quand même avec ton café? J'en prends une aussi alors, mais au miel", précise-t-il juste après, parce que vraiment, non, on ne va pas exagérer ce midi. Avec Jean-Claude Van Cauwenberghe, Jacques Van Gompel participe encore aux réunions du groupe PS au conseil communal. Comme depuis cinquante ans, ils y travaillent ensemble séparés. "Lui, il intervient sur tout. Il voudra toujours montrer qu'il est le meilleur, et qu'il connaît mieux la ville que tous les autres. Moi, ce que je veux, c'est faire avancer tel ou tel dossier qui m'est cher, parce qu'il concerne Gilly, ou que je le suis particulièrement", ajoute-t-il, rappelant avec la piquante douceur d'une grappa au miel cette réunion dont il était sorti en claquant la porte, et dont Paul Magnette s'était encouru pour le ramener. "Il y a encore des élus qui conservent ce sens de la proximité, comme par exemple l'échevine Julie Patte. Mais il faut bien avouer que nous avons, en tant que socialistes, une grosse responsabilité dans le sentiment d'abandon dont souffrent beaucoup de gens ici. Aujourd'hui, ils ne voient simplement plus jamais les mandataires qui sont censés les représenter. Comment pouvez-vous comprendre leurs problèmes, et comment pouvez-vous les résoudre, si vous ne les voyez jamais? Même quand j'étais bourgmestre, si ma journée ne se terminait pas trop tard, vers 19 heures, je passais dans tous les endroits possibles, au café, au foot, au basket, partout où il y avait des gens. Pas pour me montrer, mais pour écouter et, quand c'était possible, pour essayer de donner des réponses aux questions qu'on se posait. C'est pour ça que je torture encore et toujours les Gilliciens qui siègent au conseil communal...", avoue-t-il dans un gentil début de colère. Il rappelle, à propos d'abandon, que le buste en bronze d'Achille Van Acker à la chaussée de Châtelet, volé il y a sept ou huit ans, est censé être remplacé par une copie de résine depuis 2016, mais que le piédestal est aujourd'hui toujours chauve. Et que la piscine municipale, fermée depuis 2014, attend toujours le projet de réaffectation promis par la Ville. D'ailleurs, une fois la grappa au miel avalée, Jacques Van Gompel va passer voir si Narcisse, le patron de la cafétéria de la piscine, est déjà parti en vacances. Puis il ira voir comment se passe le tournoi de minifoot organisé au vélodrome de la rue des Vallées. Puis chez Anna la battante. Puis il filera encore ailleurs - on a oublié où. Mais en vitesse, bien sûr. Parce qu'il ne faut pas exagérer ce midi, hein, c'est l'anniversaire de Rachel ce soir et il va l'inviter au restaurant, mais qu'on ne peut pas laisser Jacques Van Gompel vivre sans Gilly, et vice versa. Parce que Rachel, Gilly et lui ne se lâcheront jamais. Jamais!