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De grandes fêtes religieuses doivent avoir lieu en avril : Pâque juive (8 avril), Pâques chrétiennes (12 et 19 avril), début du jeûne du Ramadan (24 avril). Même ce dernier, qui se termine le 24 mai, sera probablement impacté par le confinement imposé par la pandémie de coronavirus. Les religions censées " relier " les hommes ont dû s'adapter comme jamais dans leur histoire. Célébrations suspendues à la demande des autorités, à l'instar de tout rassemblement. Rites de passage autorisés en très petits comités (baptêmes, funérailles) ou nécessairement reportés (mariages, communions). Cette année, il n'y aura pas de grandes tablées pour l'Iftar (rupture du jeûne musulman après le coucher du soleil), ni de Seder juif en famille élargie. Pas de Tropaire pascal, chanté à tous les offices orthodoxes entre Pâques et la Pentecôte, ni de communion annuelle pour les catholiques souhaitant " faire leurs Pâques ". Le monde est sens dessus dessous, un tiers des Terriens à l'arrêt, soumis à un virus avide qui prend toute la place. Celle de Dieu aussi ? Comment les religions s'adaptent-elles à l'isolement de leurs fidèles ? Quel sens donnent-elles à l'épidémie ? Lui trouver une signification ? Albert Guigui, grand rabbin de Bruxelles, attaché au Consistoire central israélite de Belgique, s'étrangle : " On ne peut pas donner du sens à quelque chose qui tue les hommes ! Dans la tradition juive, le devoir primordial est de faire attention à soi-même et le grand principe qui transcende tous les autres, c'est la défense de la vie. Si quelqu'un est en danger, il n'y a aucune fête qui tienne, Seder, Kippour, tout ça disparaît en attendant de retrouver une vie normale, le plus vite possible. " Si toutefois une leçon peut être tirée de cette crise, " en dehors de la religion ", ce serait d'abord l'humilité. " On croit que l'homme est invincible, qu'il peut dominer l'univers, mais on se rend compte qu'il suffit d'un virus invisible et mutant pour que toutes nos structures économiques volent en éclats ", souligne le rabbin. Ensuite, la solidarité. " Le personnel médical se jette au feu en sachant qu'il risque sa vie. Au quotidien, des gens aident les personnes âgées et isolées, c'est magnifique ! " Enfin, il y a l'espoir. " Même le plus noir nuage a toujours sa frange d'or ", parole d'ancien scout juif marocain. La voix d'Albert Guigui s'éraille quand il évoque le Seder, le repas de la nuit pascale avec du pain sans levain et des herbes amères. Un rituel familial en souvenir du départ précipité d'Egypte pour la Terre promise. Dans le judaïsme, le Seder pascal représente un moment de convivialité, où l'Exode est revécu en famille. " Cela me désole de renoncer au Seder communautaire que nous avions prévu à la grande synagogue pour les personnes isolées ou malades. " Certes, plusieurs rabbins orthodoxes israéliens ont émis une décision " halakhique " (loi religieuse) autorisant l'utilisation du service de vidéoconférence pour permettre aux familles séparées de fêter la Pâque juive ensemble, mais ils ont été très critiqués, selon le média en ligne The Times of Israël. " La loi juive interdit d'utiliser ces moyens le jour du Shabbat, confirme Albert Guigui, mais beaucoup de gens vont quand même utiliser Internet et les vidéoconférences. " Au quotidien, les institutions communautaires juives gardent le contact par téléphone. Lors des funérailles, la " déchirure de séparation " (kri'a) qui permet de matérialiser la douleur de la perte par une entaille du vêtement à la hauteur du coeur, ce geste, donc, est effectué par les proches du disparu et non plus par le rabbin, distanciation sociale oblige. " Au moment où la perte d'un être cher nous fragilise, le plus dur est de ne pas pouvoir être aidé par les autres ", soupire le grand rabbin. De renoncer à leurs étreintes. Un autre sens est sollicité pour compenser l'absence de contacts physiques : l'ouïe. Les clochers s'animent tous les soirs à 20 heures. Un son qui rythme le confinement à l'heure des complies (prière chrétienne après le coucher du soleil) et des applaudissements aux balcons et aux seuils des maisons, tandis que les sirènes de police ou de pompiers saluent les soignants qui sont " au front ". Le responsable de la communication de la Conférence des évêques de Belgique, Tommy Scholtes, a anticipé la consigne ecclésiale en faisant sonner les cloches de l'église du collège jésuite Saint-Michel à Bruxelles. Une initiative appréciée des paroissiens. " On n'est pas seuls ", " Vous nous nourrissez ", écrivent-ils. Un peu partout, l'Eglise catholique a déployé toute une batterie de moyens techniques (messes radio-télédiffusées à la RTBF, sur la chaîne KTO, sur Facebook, etc.) pour remplacer les rassemblements dans les lieux de culte. " Et si le Ciel était vide... ", chantait Alain Souchon. Les croyants font l'expérience vertigineuse du vide, lorsque le pape François célèbre la messe seul dans son énorme basilique romaine ou prononce une bénédiction urbi et orbi devant une place Saint-Pierre déserte. Image surréelle, aussi, de l'église de Montzen pendant les funérailles de Charles Johnen, étudiant de Plombières disparu le 6 mars et retrouvé mort, le 22 mars, dans les eaux de la Meuse à Liège. Des blouses scoutes lui ont fait une haie d'honneur, suspendues aux bancs couverts de fleurs et de messages, face à l'officiant solitaire. " Cette image illustre la parole de l'Evangile selon saint Matthieu, s'enthousiasme Tommy Scholtes : "Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux". En Italie, une cinquantaine de prêtres sont décédés pour avoir pris au mot l'appel du pape François, en 2013, de se pénétrer de " l'odeur de leurs brebis ", en tant que " pasteurs ". Le père Scholtes rejette avec force l'idée que l'épidémie de coronavirus puisse être une " punition divine ". " Comme chrétiens, nous ne pensons pas que Dieu puisse punir des personnes qui, par définition, sont innocentes de ce qui leur arrive. Dieu n'est pas un marionnettiste qui manipule l'humanité à son gré. " Alors, que faire ? " Prier ", répond-il. Pour le prêtre catholique, la coïncidence entre le confinement et le carême qui précède la fête de Pâques n'est pas anodine. " Jésus s'est retiré dans le désert et il a été tenté comme nous le sommes, mais il a résisté. Le carême est un moment liturgique où nous prenons conscience de notre hyperfragilité, un moment de retour sur soi et de partage. " Voilà pour l'analogie. Comme citoyen, l'homme d'Eglise se pose toutefois des questions. " Quand on voit la pollution diminuer depuis le début de la pandémie, est-ce qu'on n'a pas été trop loin dans l'étouffement de l'humanité, comme disait le pape dans son encyclique Laudato Si' ? Ce qui nous arrive est extrêmement dur, mais c'est une opportunité à saisir pour un meilleur équilibre sur les plans personnel, politique, économique, environnemental... " La communauté musulmane a déjà payé un lourd tribut à la pandémie de Covid-19. Rien qu'à Bruxelles, trois responsables de mosquées sont décédés ou sont hospitalisés. Malgré le scepticisme de prédicateurs salafistes, dont l'un, à Anvers, a ironisé sur le fait que " Salah Echallaoui était le premier à fermer les mosquées en Belgique ", les instances musulmanes officielles ont réagi très rapidement. Porte-parole et président de la branche francophone de l'Exécutif des musulmans de Belgique (EMB), Salah Echallaoui, a signé, avec le président, neuf communiqués de presse et mobilisé le Conseil des théologiens pour faire respecter les consignes de fermeture des mosquées. " On s'y attendait, parce qu'on suivait ce qui se passait en Chine et dans le nord de l'Italie, explique-t-il. Le 11 mars, après que le gouvernement de Bruxelles-Capitale a interdit les rassemblements de plus de 1 000 personnes, nous avons annoncé aux fidèles de la Grande Mosquée que la prière du vendredi serait suspendue et, le 13 mars, après les décisions du Conseil national de sécurité, nous avons invité toutes les autres à en faire autant. " A Bruxelles, dix mosquées sont susceptibles de réunir plus de 1 000 personnes chaque semaine. " Même si elles n'ont pas été bien perçues par tout le monde et que des prières collectives ont été organisées en privé, ces consignes sont majoritairement bien respectées, poursuit-il. Concernant les conseils spirituels, nous avons décidé de procéder à des enregistrements de capsules vidéo que nous diffuserons via les canaux officiels de communication de la Grande Mosquée de Bruxelles et de l'EMB. " Cela ne fait guère de doute, même si l'échéance du confinement est théoriquement fixée au 19 avril, renouvelable par quinzaine, le mois du jeûne du Ramadam ne se déroulera pas dans des conditions normales. " Les mosquées resteront fermées, confirme Salah Echallaoui. Nous demandons aux fidèles de rester chez eux, entre membres de la famille vivant sous le même toit. Cette année, il n'y aura pas de conférences ni de prédicateurs venant de l'étranger. " Ce régime strict peut être l'occasion, espère-t-il, de séparer le cultuel du culturel. " Le Ramadan est un moment de recueillement et de spiritualité et non pas une occasion de s'adonner à une consommation excessive. Il va de soi que les personnes fragilisées, les femmes enceintes ou allaitantes, les diabétiques ou les malades du Covid-19 sont dispensées du jeûne. " Tous les vols aériens étant suspendus, le voeu des Belgo- Marocains d'être enterrés dans leur pays natal ne sera pas respecté, un cas de force majeure. L'EMB conseille aux musulmans de faire ensevelir leurs proches décédés dans les parcelles musulmanes des cimetières. Et là où il n'y en a pas, il a lancé un appel pour que les cimetières publics leur réservent une portion de terrain. " Les réponses arrivent au compte-gouttes ", observe Salah Echallaoui, qui déplore aussi l'organisation de collectes auprès des fidèles, alors que ces funérailles n'engendrent pas un surcoût particulier. Face au coronavirus, les musulmans mobilisent leurs textes sacrés. Aux premières années de l'Hégire, un hadith recommandait déjà de ne pas quitter ou se rendre dans un pays touché par une épidémie. C'est le principe ancestral du confinement : ne pas transmettre la contagion ni en être la victime. " Sur le plan spirituel, indique le vice-président de l'EMB, les pandémies sont considérées comme une épreuve pour l'humanité, qui doit garder foi, force et confiance en Dieu. Personne ne peut se substituer à Dieu ni parler en son nom et ainsi affirmer qu'il a envoyé ce virus, comme le soutiennent certains milieux conservateurs et salafistes. Seuls les scientifiques détiennent l'explication. D'où ça vient ? Comment s'en prémunir ? Comment guérir ? Une stricte séparation des registres de discours s'impose. " La question de la " vengeance divine " rôde, en particulier dans certaines Eglises évangéliques du culte protestant. Pour Guy Fontaine, le prêtre de la paroisse orthodoxe du Laveu, à Liège, Jésus a réglé le problème de la " rétribution des méchants " dans l'Evangile selon saint Jean : " En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples l'interrogèrent : "Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle ? "Jésus répondit : "Ni lui, ni ses parents n'ont péché. Mais c'était pour que les oeuvres de Dieu se manifestent en lui." " Ce qui n'empêche pas les orthodoxes de multiplier les prières de contrition en ces temps de pandémie : " Seigneur, pardonne-nous nos péchés, épargne-nous. " A l'inverse de certaines Eglises nationales d'Europe centrale ou des Balkans, la paroisse du Laveu, rattachée au Métropolite de Moscou, a fermé ses portes dès que la consigne en a été donnée. " Il va y avoir un office pour l'imposition du nom d'un nouveau-né. Je le bénirai de loin. Sa famille habite à moins d'un kilomètre ", illustre Guy Fontaine. Pour cet ancien homme de média (RTBF), " le plus grand Evêché du monde est en train de se créer, où les gens vont chercher des célébrations, des prières, des sermons... " Ils avaient pensé faire un direct en streaming du long office de la nuit pascale, lui à la célébration, son confrère et sa femme au chant. " Mais quand on peut avoir la messe de l'église du Saint-Sauveur à Moscou, avec le patriarche de Moscou qui nous a envoyé un texte de méditation, pourquoi se priver ? " La pandémie a fait aussi voler en éclats les formes religieuses.