En 2029, après deux siècles de ravaudages, l'idée est sortie du tombeau. Heureusement que quelqu'un, personne n'a jamais vraiment su qui, a fini par y penser. Quand Paul Magnette, qui venait à l'époque de devenir président du PS et que le roi Philippe avait brièvement nommé informateur royal, l'avait glissé au milieu d'une profuse note qui, une fois imprimée, eut à peine le temps d'être éventée et oubliée, personne ne l'avait même remarqué. " La perspective du bicentenaire de la Belgique pourra être utilisée pour préparer des projets symboliques et d'infrastructure importants pour notre pays ", écrivait l'ancien bourgmestre de Charleroi.
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En 2029, après deux siècles de ravaudages, l'idée est sortie du tombeau. Heureusement que quelqu'un, personne n'a jamais vraiment su qui, a fini par y penser. Quand Paul Magnette, qui venait à l'époque de devenir président du PS et que le roi Philippe avait brièvement nommé informateur royal, l'avait glissé au milieu d'une profuse note qui, une fois imprimée, eut à peine le temps d'être éventée et oubliée, personne ne l'avait même remarqué. " La perspective du bicentenaire de la Belgique pourra être utilisée pour préparer des projets symboliques et d'infrastructure importants pour notre pays ", écrivait l'ancien bourgmestre de Charleroi. Et puis, plus rien ou presque. Plus rien, en fait, jusqu'à l'installation du nouveau gouvernement fédéral, après les élections législatives de mai 2029, que les Wallons appelaient le vî va à l'Aldi, parce que ça faisait une décennie qu'on ne croyait plus vraiment à l'harmonie des quatre saisons de la coalition Vivaldi, et qu'il y a longtemps qu'on ne relevait plus les petites pensions. L'été venu, le tout nouvel exécutif Bouchez 2 promettait autant d'ennui que celui des cinq années précédentes. Le poids des exclus du jeu, séparatistes flamands et gauche radicale obligeait à ces grisâtres compromis centristes avec lesquels jamais la Belgique ne semblait devoir rompre. Mais enfin, comme l'accord de gouvernement proclamait ambitieusement " tous ensemble pour l'optimisme de l'espoir ", il fallait bien trouver quelque chose, et quelqu'un trouva, peut-être Louis Verhofstadt, le jeune coprésident, avec Kira Van Rompuy, de l'Open CDVLD, grand vainqueur des élections avec 19 % des voix en Flandre : on allait faire une grande fête pour les 200 ans de la Belgique, à l'été 2030. Ça laissait presque un an au tout nouveau secrétaire d'Etat au Bicentenaire, l'inexpérimenté socialiste Matteo Daerden, pour préparer un p'tit machin avec de la bière, des frites, des moules, Stromae et Aline Elvis, la soeur de Romeo et d'Angèle. Le service public francophone des stocks et des flux ressusciterait pour l'occasion sa plateforme Auvio, dont beaucoup étaient nostalgiques. La VRT ferait peut-être un différé. C'était pas gagné, c'est peut-être pas grand-chose, mais c'est déjà ça : cette année, la Belgique va non seulement avoir 200 ans, mais en plus elle va les célébrer. Qui l'eût cru, il y a dix ans encore, quand, le solstice de l'hiver 2019 à peine dépassé, deux grands leaders indépendantistes flamands menaçaient les francophones ? Si les francophones persistaient à ne pas vouloir gouverner la Belgique avec les séparatistes flamands, prévenaient-ils, Flamands et francophones allaient se séparer. Leur nom mérite d'être rappelé : Bart De Wever (dans Newsweek) et Theo Francken (dans Sudpresse). Ils sont presque oubliés aujourd'hui, mais ils ont été, à leur manière, les Belges de la décennie. Sous la pression du second, les deux poussèrent la N-VA, leur parti, contre la première coalition Vivaldi, à constituer, pour les élections de 2024, un cartel avec le Vlaams Belang, Make Vlaanderen great again, qui ne récolta alors que 30 % des suffrages flamands. Aujourd'hui, même en léger reflux, la formation présidée par Giovanni Dewinter reste la plus grande du pays. Mais elle est systématiquement contournée par tous les autres, et les anciens de la N-VA y sont marginalisés. Comme, parmi eux, Liesbeth Homans. Elle avait, début 2016, affirmé son souhait de voir la Belgique disparaître en 2025. Aujourd'hui que plus personne ne la connaît, cinq ans après l'échéance de sa prophétie échouée, elle sait que, dans dix ans, elle touchera une pension qui sera toujours fédérale. Comme, au fond, l'avait été son intuition, à Liesbeth Homans. Car avec la descendance de Jacques Borlée et d'Eddy Merckx, avec celle de Marka et de Laurence Bibot, avec les héritiers d'Hergé, des Gerlache et des Lippens, des de Meeûs et de Louis Michel, les pronostics toujours ratés sur la fin de la Belgique restent une de nos plus vieilles traditions nationales : ce calendrier de l'avent-là a bien plus d'un siècle. Jules Destrée écrivait déjà à Albert le premier pour lui dire qu'il n'y avait pas de Belges, et sous Albert le second Karel De Gucht expliquait que la Belgique allait s'évaporer, juste avant qu'Yves Leterme n'interroge la " valeur ajoutée " de la Belgique, et un peu après que Luc Van den Brande n'affiche son espoir de voir sa Flandre s'intégrer à une grande région européenne centrale, avec les Pays-Bas mais sans la Wallonie ni Bruxelles. François Perin avait, dès les années 1970, prédit une séparation par implosion, ce qui fit s'interroger Jean Gol puis Elio Di Rupo après lui : et si on constituait une nation francophone ? On n'a rien constitué d'autre que des réformes de l'Etat. Surtout qu'on s'est dit que, de cinquantenaire en cinquantenaire, elle n'avait jamais été bien fringante, cette Belgique toujours grande et belle. En 1880, l'Eglise boudait les cérémonies. En 1930, la crise économique semblait la promettre aux fascismes. En 1980, francophones et Wallons se hurlaient encore dessus, au terme d'une décennie qui vit la mort de Jacques Georgin et l'échec du pacte d'Egmont. Finalement ce jubilé-ci fera bonne figure.