Rien ne va plus pour les entreprises privées qui gèrent des centres de demandeurs d'asile. Fin avril dernier, Fedasil (l'Agence fédérale pour l'accueil des demandeurs d'asile) lance une enquête interne sur le site de Jalhay géré par la société privée Svasta à la suite de témoignages accablants. Deux semaines après, G4S Care doit arrêter un de ses centres à Kalmthout, dans la province anversoise. Une fermeture qui vient ternir le blason de la multinationale de la sécurité active dans le secteur social en Belgique depuis quelques années.
...

Rien ne va plus pour les entreprises privées qui gèrent des centres de demandeurs d'asile. Fin avril dernier, Fedasil (l'Agence fédérale pour l'accueil des demandeurs d'asile) lance une enquête interne sur le site de Jalhay géré par la société privée Svasta à la suite de témoignages accablants. Deux semaines après, G4S Care doit arrêter un de ses centres à Kalmthout, dans la province anversoise. Une fermeture qui vient ternir le blason de la multinationale de la sécurité active dans le secteur social en Belgique depuis quelques années. Historiquement, c'est Fedasil qui est chargée de l'accueil des demandeurs d'asile en Belgique. Quand elle n' exploite pas elle-même un site, elle travaille majoritairement avec des ONG comme la Croix-Rouge. Ce n'est qu'à partir de la crise migratoire de 2015 que le gouvernement fédéral se tourne vers le privé pour répondre à l'urgence humanitaire. A l'époque, G4S exploitait déjà un centre d'accueil à Gand. En novembre 2019, rebelote. Le réseau est de nouveau au bord de l'implosion. Fedasil ouvre un marché public "sur l'hypothèse de l'urgence impérieuse". Les acteurs privés sont invités à proposer des projets de structures d'accueil temporaires. G4S Care, la branche sociale du groupe, répond à l'appel et remporte trois sites dans chaque Région du pays: Kalmthout, Etterbeek et Liège. Le gouvernement fédéral donne son feu vert fin janvier 2020 pour le site en Flandre. "Le centre d'accueil de Kalmthout [...] accueillera 120 résidents à partir de début avril 2020 et pourra rester ouvert maximum 18 mois", peut-on alors lire dans un communiqué de Fedasil. En février 2020, les offres d'emploi sont publiées, les employés recrutés. Ils étaient censés commencer à travailler en mars, pourtant, leur contrat ne débutera qu'à la fin du mois du juin. Quatre mois sans salaire. La raison? Les travaux de rénovation du bâtiment, rempli d'amiante, sont encore en cours. "L'opérateur peut modifier la date de début de contrat en fonction de l'ouverture effective du centre. Fedasil contrôle seulement si le personnel requis est bien présent lors de l'ouverture du site", se dédouane Fedasil. Quelle ne fut pas la surprise de certains candidats quand ils ont lu leur contrat: alors qu'un diplôme de bachelier était requis dans l'annonce, leur salaire correspond aux barèmes de diplôme de secondaire, et les années d'ancienneté ne sont pas comptées. L'agence fédérale se défend: "Fedasil vérifie si la qualité et les diplômes requis sont conformes aux critères de la mission" avant de renvoyer la balle dans le camp de G4S: "Fedasil n'est pas partie prenante dans les relations au sein même de l'entreprise." Certains employés n'étaient pas non plus au courant qu'ils devaient travailler de nuit, une garde devant être assurée 24 h/24. Le scepticisme règne parmi le personnel. "Imaginez: vous êtes seul la nuit à gérer 120 résidents. Que se passerait-il en cas de problème?" Début juillet, les employés de G4S peuvent enfin commencer à travailler. Le hic, c'est qu'ils n'ont pas de local, étant donné que le chantier n'est toujours pas fini. Le propriétaire du bâtiment, Frank De Palmenaer, PDG d'une entreprise de construction, aussi en charge des travaux à Kalmthout, héberge finalement les employés de G4S dans un de ses appartements situés en face du site. "Au début, il n'y avait ni ordinateur, ni connexion Internet, ni papier toilette, nous avons dû apporter notre propre matériel", ressort-il de témoignages sur le terrain. En septembre, les employés sont mis au chômage technique, le chantier traîne. Dépités, certains décrochent. Début de contrat retardé, salaire en dessous du diplôme annoncé, chômage technique... La multinationale tente de faire des économies sur le dos de son personnel. Dans sa réaction, G4S évitera de s'exprimer sur ces différents points, préférant une communication policée: "Le personnel a toujours été un point d'attention essentiel pour nous." Fedasil établit aussi un nombre minimum d'équivalents temps plein requis. G4S respecte les normes a minima. A titre de comparaison, le centre d'asile de Beveren géré par la Croix-Rouge, qui accueille aussi 120 demandeurs d'asile, fonctionne avec 17 équivalents temps plein, contre 12 prévus pour G4S à Kalmthout. Entre-temps, la rénovation du bâtiment se poursuit, non sans encombre: problèmes lors de l'enlèvement de l'amiante, absence de permis pour l'installation de sanitaires, escalier de secours non conforme... La commune mettra en pause le chantier à deux reprises. Le bourgmestre de Kalmthout, Lukas Jacobs (CD&V), regrette le manque de concertation avec les autorités locales : "La commune n'a pas été consultée en amont. Dès que j'ai été informé du projet, j'ai averti que le bâtiment n'était pas adapté à un hébergement qualitatif pour 120 personnes." Finalement, l'entrepreneur répond aux exigences de sécurité relevées par la commune, sauf une: l'escalier qui relie le rez-de-chaussée au 1er étage n'est toujours pas conforme. Résultat? La capacité du site est divisée par trois. Au départ prévu pour 120 personnes, le centre ne peut en héberger que 39 maximum. Qu'à cela ne tienne, le site accueille ses quinze premiers résidents début novembre, sept mois en retard par rapport au calendrier initial. Leur nombre oscillera ensuite autour de trente. La section locale du Vlaams Belang organise alors des manifestations contre l'arrivée de migrants dans la commune. En contre- réaction, le groupe citoyen Kalmthout omarmt voit le jour: "Nous voulons montrer que la population souhaite venir en aide aux demandeurs d'asile", souligne Herwig Vandekeybus, cofondateur du mouvement. Les membres de l'association rencontrent les travailleurs sociaux de G4S pour voir ce dont ils ont besoin. Ils récoltent ensuite vêtements, chaussures et vélos. Certains membres sont tellement enthousiastes qu'ils veulent apporter des meubles ou cuisiner pour les résidents. "Nous étions alors confrontés à un dilemme moral: jusqu'où aller? Nous voulions apporter de la valeur ajoutée et non pas accomplir les tâches pour lesquelles G4S était payé", déclare Herwig Vandekeybus. Le site étant excentré, il faut conduire les enfants à l'école. G4S met un bus à disposition, mais les employés n'ont pas le permis adapté au départ. Kalmthout omarmt prend alors temporairement le relais. "G4S ne pouvait pas contracter d'assurance pour les bénévoles. Nous avons dès lors dû assurer nous-mêmes nos bénévoles via une autre organisation", signale le cofondateur du mouvement. Yannick De Smet, porte-parole de G4S, assure par e-mail que son entreprise a rempli toutes les conditions requises par le cahier des charges de Fedasil: "Tous les aspects de notre fonctionnement ont été convenus avec Fedasil, mis en oeuvre en conséquence et évalués positivement." De son côté, l'agence fédérale indique qu'elle a effectué cinq visites sur place avant d'ajouter: "Un audit était planifié cinq mois après l'ouverture du site, mais a été annulé en raison de la fermeture anticipée." Après concertation avec G4S, Fedasil annonce officiellement la fermeture du site de Kalmthout le 7 mai dans un communiqué: "L'objectif était d'augmenter le nombre de lits au cours d'une deuxième phase. [...] Cette capacité ne pourra toutefois jamais être atteinte en raison de l'absence des permis d'urbanisme requis." Le site de Kalmthout est finalement resté ouvert pendant six mois et a accueilli en moyenne une trentaine de demandeurs d'asile, alors que l'objectif initial était d'en accueillir 120 pendant douze ou dix-huit mois. Ce centre a hébergé ses premiers résidents avec sept mois de retard alors qu'il s'agissait d'un appel en urgence. Les autorités communales n'ont pas été consultées en amont et G4S est en perte pour ce projet... L'expérience de Kalmthout semble donc être un échec pour tous les acteurs impliqués. Tous? Sauf Frank De Palmenaer, le riche investisseur immobilier et candidat aux élections de 2019 à Gand pour l'Open VLD. Grâce à son partenariat avec G4S, il a réussi à ne plus payer de taxes sur son bâtiment qui était inoccupé. Il est aussi parvenu à faire rénover son bâtiment aux frais de G4S et donc de l'Etat. Maintenant que son bâtiment est rénové, il pourrait lui trouver une nouvelle utilité. Avant la fermeture de Kalmthout, six centres d'accueil de demandeurs d'asile étaient gérés par des partenaires privés à but lucratif, sur un réseau d'environ 80 centres au total. Sur ces six centres, celui de Kalmthout a fermé, celui de Jalhay fait l'objet d'une enquête interne. Un audit vient par ailleurs d'être mené dans le centre G4S à Etterbeek et un autre va suivre à Liège. Interviewé par Le Vif, le secrétaire d'Etat à l'Asile et la Migration, Sammy Mahdi (CD&V) concède que le centre de Kalmthout était "un parcours accidenté du début à la fin". Il explique aussi que le coût d'un centre d'asile exploité par une entreprise privée est en moyenne plus élevé que s'il était géré par Fedasil. Selon lui, les autorités locales, Fedasil et G4S ont des intérêts contradictoires: "La principale raison d'être d'un partenaire privé est l'intérêt économique. Seulement, les intérêts économiques des partenaires privés ne peuvent pas influer sur la mise en place d'un centre d'asile et cela doit se faire en concertation avec les communes. Sinon, ça peut mener à des frictions sur le terrain." En début de législature, le secrétaire d'Etat se montrait pourtant plutôt ouvert à des partenariats avec le privé dans sa réponse au député Ben Segers (Vooruit): "Fedasil a la volonté de rendre son réseau d'accueil plus dynamique, plus flexible et plus résilient. Afin d'y arriver, et de diversifier les acteurs de l'accueil, elle pourrait compter sur la participation structurelle des acteurs privés dans sa gestion globale des places tampons." Sammy Mahdi compte-t-il toujours faire appel à des partenaires privés pour ces places tampons après la série de problèmes dans les centres gérés par des privés? "Tant qu'on n'est pas obligé de travailler avec des partenaires privés, cela me semble, pour des raisons économiques et politiques, le plus opportun de s'en passer."