Le parti Ecolo a récemment déposé une résolution relative à la décolonisation structurelle et inclusive de l'espace public bruxellois. Cette résolution a pour but de "décolonise" les esprits (l'expression est-elle heureuse ?) et de lutter contre l'imaginaire colonial en Belgique. La démarche s'inscrit dans le cadre de la vague internationale de réactions contre le racisme nommée Black lives matter. En Belgique, ce mouvement n'a pas manqué de réveiller les vieux démons du passé colonial et particulièrement ceux liés à l'héritage historique du Roi Léopold II dont le retrait des statues fait notamment l'objet d'une campagne virulente soutenue par une pétition en ligne qui a déjà recueilli plusieurs dizaines de milliers de signatures.

L'entreprise de la contextualisation de l'histoire coloniale dans l'espace public, c'est-à-dire ce travail de mémoire approfondi et de conscientisation sur le passé colonial belge et sur son imaginaire collectif, est une nécessité incontestable qui doit être accueillie salutairement. L'idée n'est pas neuve et elle témoigne d'un irréversible changement dans la perception collective de ce pan structurel et volontairement occulté de l'histoire de la Belgique. Cette inéluctable prise de conscience chemine depuis plus de vingt ans à mesure qu'émerge progressivement une nouvelle génération d'afro-descendants belges d'origine congolaise notamment. Une génération métissée soucieuse de rassembler intelligemment ce qui est épars. Une génération dont la force d'indignation réussit aujourd'hui à se jouer de cette inertie collective qui fut longtemps imprégnée d'orgueil nationaliste et de paternalisme.

Mais pour réussir à "décolonise" les esprits, l'entreprise de contextualisation ne saurait épargner par quelle que nuance que ce soit, le rôle directeur joué par celui qui en symbolise tous les excès : le Roi Léopold II. Que nous le voulions ou non, les exactions commises dans le cadre des activités de l'Etat indépendant du Congo dont il était le seul patron, sont une incontestable réalité. Que nous le voulions ou non, l'héritage du 'Roi bâtisseur" et des "pionniers du Congo", dont l'hommage rendu le 10 février 2004 par Joseph Kabila fut applaudi par le Sénat et la Chambre réunis, repose sur le sang d'une civilisation d'hommes et de femmes noirs dont ni le souverain belge ni ces pionniers n'avaient dans leur écrasante majorité la moindre considération.

Tout comme Léopold II, les pionniers du Congo n'étaient en effet motivés que par les richesses et la rentabilité. Leur déconsidération de l'homme noir, théorisé depuis des siècles comme une simple marchandise, était totale. L'Occident n'ignorait pourtant pas l'existence de ces empires et royaumes noirs d'Afrique centrale. Ces terres dont Henri M. Stanley extorqua brutalement la propriété au profit de Léopold II n'étaient pas des terra nullius, c'est-à-dire des territoires sans maître. Ces royaumes avaient leur histoire, leur culture, leur organisation sociale, leur intelligence et leur propre développement. Mais les récits des "grands explorateurs" du 19e siècle ont sciemment contribué à enfuir ce passé dans une amnésie collective au service de leur propre gloire et au bénéfice de leurs commanditaires. Henri Wisseling rapporte dans l'introduction de son ouvrage Le partage de l'Afrique qu'en 1965, l'historien anglais Hugh Trevor-Roper affirmait encore que l'histoire de l'Afrique n'existait pas. Il rapporte encore qu'en 1966, le marxiste hongrois Endre Sik écrivait qu'"Avant d'entrer en contact avec les Européens, la plupart des Africains menaient encore une existence primitive et barbare, et nombre d'entre eux n'avaient même pas dépassé le stade de la barbarie la plus primitive. (...) Aussi est-il irréaliste de parler de leur "histoire" - dans l'acceptation scientifique du terme - avant l'arrivée des envahisseurs européens ?". Certes depuis cette date, les historiens ont investi le sujet, mais qui en dehors d'eux peut aujourd'hui aisément restituer l'historiographie de l'Afrique en général et du Congo en particulier?

L'histoire du Roi des Belges Léopold II est indissociable de l'histoire du chef de l'Etat indépendant du Congo dont il était l'incontestable maître d'oeuvre. Dès lors, indépendamment de la contextualisation, la question sensible du déboulonnage des statues du Roi Léopold II, symbole par excellence de cette sombre période, est une question légitime dans la mesure où le souverain ne saurait être un héros ici et un monstre là-bas. Il est bien question de la même personne et d'une sombre entreprise qui plus que tout autre, a façonné l'image générale du personnage.

Mais au-delà du déboulonnage des statues, la démarche de contextualisation de l'histoire coloniale dans l'espace public doit raisonnablement aller au bout de sa logique si elle se veut réellement efficace et sincère.

Raisonnablement d'abord car il n'est pas question d'effacer l'histoire, de raser dans une fureur iconoclaste les édifices qui structurent l'espace publique belge et qui ont été construits avec les capitaux issus de l'exploitation des richesses du Congo. C'est le patrimoine de la nation belge dont font partie intégrante les Belges d'origines congolaise. Ce patrimoine ne doit pas être confondu avec le patrimoine culturel congolais conservé par exemple au Musée Royal de l'Afrique centrale. Ce sont pour la plupart des objets culturels inestimables dont la restitution devra être un jour intelligemment opérée dès lors que seront réunies, au Congo, toutes les garanties de leur conservation optimale.

L'objectif de la démarche de contextualisation, à savoir la réconciliation constructive et sans esprit de revanche des Belges avec leur histoire coloniale et avec tous les Congolais, ne saurait s'encombrer de quelques statues polémiques. Ce n'est après tout pas l'action de la monarchie belge au Congo, ni celle de l'Etat belge au Congo qui cristallisent les passions. C'est surtout la sacralisation collective d'une période de l'histoire nationale où la déconsidération de l'homme noir était normale. Une période symbolisée par un souverain dont la Belgique a longtemps honoré la mémoire. Ce qui est aujourd'hui inaudible.

Les Congolais de la première heure s'en sont d'ailleurs rapidement affranchis, eux qui dans les années qui suivirent l'indépendance, sous la seconde République du Président Mobutu exactement, n'ont alors pas hésité, dans l'esprit du recours à l'authenticité (la zaïrianisation), à déboulonner une statue identique de Léopold II qui trônait devant le Palais de la Nation à Kinshasa, commune de la Gombe, ancien Kalina. Un acte symbolique posé dans une période d'affirmation identitaire et culturelle qui n'a pour autant pas décidé les Congolais à rompre leur relation avec la Belgique. Une prise de conscience qui ne les pas empêchés non plus d'aimer sincèrement le Roi Baudouin, Bwana Kitoko, le beau Roi comme ils aimaient l'appeler, pour la dignité et le respect qu'il leur avait toujours témoignés. Bref la zaïrianisation n'a pas eu pour but de reléguer la période coloniale aux oubliettes de l'histoire.

En France, aucune rue ne porte à ce jour le nom du Maréchal Pétain. Pourtant le nom et le rôle historique de l'homme de la collaboration n'a pas disparu des manuels d'histoire. Les exemples en Europe ne manquent pas à cet égard. C'est donc désormais dans le seul espace du débat public que ces personnages ont leur place. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour Léopold II en Belgique, si cela pouvait authentifier l'esprit de la contextualisation et contribuer ainsi à la dignité du peuple congolais et des Belges d'origine congolaise ? Ce qui importe, et cela semble avoir été entendu, c'est que l'histoire de la colonisation belge s'intègre dans une compréhension et un enseignement lucide et responsable de notre histoire nationale.

Lucide et responsable car ce travail de contextualisation ne sera efficace qu'au prix d'une réelle rupture mentale, celle du manque de déconsidération que l'occident porte encore sur l'homme noir et que révèle l'affaire Floyd. "Décoloniser" les esprits en Belgique, c'est non seulement assumer les critiques douloureuses du passé colonial, prendre de saines distances face à ses pires acteurs, mais c'est aussi concomitamment admettre qu'il faut laisser aux Congolais, qui ont accédé le 30 juin 1960 à leur indépendance, le droit de recouvrer la maîtrise responsable de leur destin.

Pour que l'entreprise de réconciliation porte ses fruits, les mesures politiques et les programmes d'action adoptés à cet effet doivent donc témoigner d'une authentique volonté politique. Il ne saurait s'agir d'une simple opération cosmétique visant à canaliser l'onde de choc de ce puissant mouvement social antiraciste, au risque de l'amplifier. Plus concrètement, cela signifie qu'il faut donc aussi sérieusement réfléchir sur l'action politique extérieure de la Belgique au Congo afin de l'affranchir définitivement de la vision paternaliste qu'elle lui imprime encore trop insidieusement. Et cela de manière à laisser enfin aux Congolais la place qui leur revient naturellement dans l'effort de "décolonisation" des esprits.

Au-delà de toutes les bonnes volontés, "décoloniser" les esprits en Belgique ne sera en effet totalement possible que si et seulement si, au Congo, les autorités politiques se conduisent, tant à l'égard de leur peuple qu'à l'égard de la société internationale, en autorités responsables. Tant que les Belges n'auront pas face à eux des interlocuteurs politiques congolais responsables, capables de conduire honnêtement leur compatriotes dans la voie de l'émancipation économique et sociale, la contextualisation et le déboulonnage des statues de Léopold II ne seront d'aucune réelle efficacité. C'est en réalité aux Congolais à se prendre en main pour s'émanciper économiquement et socialement et donc contribuer de manière décisive à "décoloniser" les esprits par leur exemplarité et le respect que celle-ci suscitera en retour.

Malheureusement certains intérêts politiques et économiques en Belgique semblent craindre un tel mouvement d'émancipation économique et social. La perspective de l'avènement d'une troisième voie d'action politique au Congo les effarouche. Aussi semblent-ils persister à soutenir les artisans du statut quo politique et sécuritaire chaotique qui depuis près de 25 ans affaiblissent l'Etat congolais, sèment la mort à l'est de son territoire, et détruisent son tissu socio-économique au profit des ambitions hégémoniques de ses voisins régionaux. Pourtant seule l'émergence de cette troisième voie, cette voie de l'espérance que les Congolais appellent depuis longtemps de tous leurs voeux et que certains d'entre eux, à tort ou à raison, ont cru pouvoir discerner dans l'alternance présidentielle de 2018, pourra redonner aux Congolais les outils de leur dignité.

La 'décolonisation" des esprits en Belgique ne saurait donc aller que de pair avec le processus d'émancipation économique et sociale des Congolais. Un processus souhaitable que les femmes et les hommes politiques belges devraient courageusement soutenir. Non seulement en contextualisant l'histoire coloniale dans l'espace public. Mais aussi en incitant la société internationale à inscrire d'une part la fin définitive de la crise des Grands lacs à l'ordre du jour des Nations unies, et à dénoncer d'autre part fermement les protagonistes du conflit, dont les violences commises notamment à l'est du Congo, sont largement détaillées dans les différents rapports des Nations Unies. Car comme l'écrit à juste titre l'écrivain congolais Gaspard-Hubert Lonsi Koko, dans l'ouvrage intitulé "Le regard africain sur l'Europe" : "Si lors de la gestion léopoldienne de l'État indépendant du Congo on avait évoqué "l'holocauste oublié", de nos jours, s'agissant des crimes contre l'Humanité commis à l'est de la RDC, on parle de "génocide ignoré""

Olivier Meskens Kufuanga

Secrétaire général de l'UNIR MN

Nouveau coordinateur de la Commission Afrique Centrale des Rencontres pour la Paix

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Le parti Ecolo a récemment déposé une résolution relative à la décolonisation structurelle et inclusive de l'espace public bruxellois. Cette résolution a pour but de "décolonise" les esprits (l'expression est-elle heureuse ?) et de lutter contre l'imaginaire colonial en Belgique. La démarche s'inscrit dans le cadre de la vague internationale de réactions contre le racisme nommée Black lives matter. En Belgique, ce mouvement n'a pas manqué de réveiller les vieux démons du passé colonial et particulièrement ceux liés à l'héritage historique du Roi Léopold II dont le retrait des statues fait notamment l'objet d'une campagne virulente soutenue par une pétition en ligne qui a déjà recueilli plusieurs dizaines de milliers de signatures. L'entreprise de la contextualisation de l'histoire coloniale dans l'espace public, c'est-à-dire ce travail de mémoire approfondi et de conscientisation sur le passé colonial belge et sur son imaginaire collectif, est une nécessité incontestable qui doit être accueillie salutairement. L'idée n'est pas neuve et elle témoigne d'un irréversible changement dans la perception collective de ce pan structurel et volontairement occulté de l'histoire de la Belgique. Cette inéluctable prise de conscience chemine depuis plus de vingt ans à mesure qu'émerge progressivement une nouvelle génération d'afro-descendants belges d'origine congolaise notamment. Une génération métissée soucieuse de rassembler intelligemment ce qui est épars. Une génération dont la force d'indignation réussit aujourd'hui à se jouer de cette inertie collective qui fut longtemps imprégnée d'orgueil nationaliste et de paternalisme. Mais pour réussir à "décolonise" les esprits, l'entreprise de contextualisation ne saurait épargner par quelle que nuance que ce soit, le rôle directeur joué par celui qui en symbolise tous les excès : le Roi Léopold II. Que nous le voulions ou non, les exactions commises dans le cadre des activités de l'Etat indépendant du Congo dont il était le seul patron, sont une incontestable réalité. Que nous le voulions ou non, l'héritage du 'Roi bâtisseur" et des "pionniers du Congo", dont l'hommage rendu le 10 février 2004 par Joseph Kabila fut applaudi par le Sénat et la Chambre réunis, repose sur le sang d'une civilisation d'hommes et de femmes noirs dont ni le souverain belge ni ces pionniers n'avaient dans leur écrasante majorité la moindre considération. Tout comme Léopold II, les pionniers du Congo n'étaient en effet motivés que par les richesses et la rentabilité. Leur déconsidération de l'homme noir, théorisé depuis des siècles comme une simple marchandise, était totale. L'Occident n'ignorait pourtant pas l'existence de ces empires et royaumes noirs d'Afrique centrale. Ces terres dont Henri M. Stanley extorqua brutalement la propriété au profit de Léopold II n'étaient pas des terra nullius, c'est-à-dire des territoires sans maître. Ces royaumes avaient leur histoire, leur culture, leur organisation sociale, leur intelligence et leur propre développement. Mais les récits des "grands explorateurs" du 19e siècle ont sciemment contribué à enfuir ce passé dans une amnésie collective au service de leur propre gloire et au bénéfice de leurs commanditaires. Henri Wisseling rapporte dans l'introduction de son ouvrage Le partage de l'Afrique qu'en 1965, l'historien anglais Hugh Trevor-Roper affirmait encore que l'histoire de l'Afrique n'existait pas. Il rapporte encore qu'en 1966, le marxiste hongrois Endre Sik écrivait qu'"Avant d'entrer en contact avec les Européens, la plupart des Africains menaient encore une existence primitive et barbare, et nombre d'entre eux n'avaient même pas dépassé le stade de la barbarie la plus primitive. (...) Aussi est-il irréaliste de parler de leur "histoire" - dans l'acceptation scientifique du terme - avant l'arrivée des envahisseurs européens ?". Certes depuis cette date, les historiens ont investi le sujet, mais qui en dehors d'eux peut aujourd'hui aisément restituer l'historiographie de l'Afrique en général et du Congo en particulier?L'histoire du Roi des Belges Léopold II est indissociable de l'histoire du chef de l'Etat indépendant du Congo dont il était l'incontestable maître d'oeuvre. Dès lors, indépendamment de la contextualisation, la question sensible du déboulonnage des statues du Roi Léopold II, symbole par excellence de cette sombre période, est une question légitime dans la mesure où le souverain ne saurait être un héros ici et un monstre là-bas. Il est bien question de la même personne et d'une sombre entreprise qui plus que tout autre, a façonné l'image générale du personnage. Mais au-delà du déboulonnage des statues, la démarche de contextualisation de l'histoire coloniale dans l'espace public doit raisonnablement aller au bout de sa logique si elle se veut réellement efficace et sincère.Raisonnablement d'abord car il n'est pas question d'effacer l'histoire, de raser dans une fureur iconoclaste les édifices qui structurent l'espace publique belge et qui ont été construits avec les capitaux issus de l'exploitation des richesses du Congo. C'est le patrimoine de la nation belge dont font partie intégrante les Belges d'origines congolaise. Ce patrimoine ne doit pas être confondu avec le patrimoine culturel congolais conservé par exemple au Musée Royal de l'Afrique centrale. Ce sont pour la plupart des objets culturels inestimables dont la restitution devra être un jour intelligemment opérée dès lors que seront réunies, au Congo, toutes les garanties de leur conservation optimale. L'objectif de la démarche de contextualisation, à savoir la réconciliation constructive et sans esprit de revanche des Belges avec leur histoire coloniale et avec tous les Congolais, ne saurait s'encombrer de quelques statues polémiques. Ce n'est après tout pas l'action de la monarchie belge au Congo, ni celle de l'Etat belge au Congo qui cristallisent les passions. C'est surtout la sacralisation collective d'une période de l'histoire nationale où la déconsidération de l'homme noir était normale. Une période symbolisée par un souverain dont la Belgique a longtemps honoré la mémoire. Ce qui est aujourd'hui inaudible. Les Congolais de la première heure s'en sont d'ailleurs rapidement affranchis, eux qui dans les années qui suivirent l'indépendance, sous la seconde République du Président Mobutu exactement, n'ont alors pas hésité, dans l'esprit du recours à l'authenticité (la zaïrianisation), à déboulonner une statue identique de Léopold II qui trônait devant le Palais de la Nation à Kinshasa, commune de la Gombe, ancien Kalina. Un acte symbolique posé dans une période d'affirmation identitaire et culturelle qui n'a pour autant pas décidé les Congolais à rompre leur relation avec la Belgique. Une prise de conscience qui ne les pas empêchés non plus d'aimer sincèrement le Roi Baudouin, Bwana Kitoko, le beau Roi comme ils aimaient l'appeler, pour la dignité et le respect qu'il leur avait toujours témoignés. Bref la zaïrianisation n'a pas eu pour but de reléguer la période coloniale aux oubliettes de l'histoire. En France, aucune rue ne porte à ce jour le nom du Maréchal Pétain. Pourtant le nom et le rôle historique de l'homme de la collaboration n'a pas disparu des manuels d'histoire. Les exemples en Europe ne manquent pas à cet égard. C'est donc désormais dans le seul espace du débat public que ces personnages ont leur place. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour Léopold II en Belgique, si cela pouvait authentifier l'esprit de la contextualisation et contribuer ainsi à la dignité du peuple congolais et des Belges d'origine congolaise ? Ce qui importe, et cela semble avoir été entendu, c'est que l'histoire de la colonisation belge s'intègre dans une compréhension et un enseignement lucide et responsable de notre histoire nationale. Lucide et responsable car ce travail de contextualisation ne sera efficace qu'au prix d'une réelle rupture mentale, celle du manque de déconsidération que l'occident porte encore sur l'homme noir et que révèle l'affaire Floyd. "Décoloniser" les esprits en Belgique, c'est non seulement assumer les critiques douloureuses du passé colonial, prendre de saines distances face à ses pires acteurs, mais c'est aussi concomitamment admettre qu'il faut laisser aux Congolais, qui ont accédé le 30 juin 1960 à leur indépendance, le droit de recouvrer la maîtrise responsable de leur destin. Pour que l'entreprise de réconciliation porte ses fruits, les mesures politiques et les programmes d'action adoptés à cet effet doivent donc témoigner d'une authentique volonté politique. Il ne saurait s'agir d'une simple opération cosmétique visant à canaliser l'onde de choc de ce puissant mouvement social antiraciste, au risque de l'amplifier. Plus concrètement, cela signifie qu'il faut donc aussi sérieusement réfléchir sur l'action politique extérieure de la Belgique au Congo afin de l'affranchir définitivement de la vision paternaliste qu'elle lui imprime encore trop insidieusement. Et cela de manière à laisser enfin aux Congolais la place qui leur revient naturellement dans l'effort de "décolonisation" des esprits. Au-delà de toutes les bonnes volontés, "décoloniser" les esprits en Belgique ne sera en effet totalement possible que si et seulement si, au Congo, les autorités politiques se conduisent, tant à l'égard de leur peuple qu'à l'égard de la société internationale, en autorités responsables. Tant que les Belges n'auront pas face à eux des interlocuteurs politiques congolais responsables, capables de conduire honnêtement leur compatriotes dans la voie de l'émancipation économique et sociale, la contextualisation et le déboulonnage des statues de Léopold II ne seront d'aucune réelle efficacité. C'est en réalité aux Congolais à se prendre en main pour s'émanciper économiquement et socialement et donc contribuer de manière décisive à "décoloniser" les esprits par leur exemplarité et le respect que celle-ci suscitera en retour. Malheureusement certains intérêts politiques et économiques en Belgique semblent craindre un tel mouvement d'émancipation économique et social. La perspective de l'avènement d'une troisième voie d'action politique au Congo les effarouche. Aussi semblent-ils persister à soutenir les artisans du statut quo politique et sécuritaire chaotique qui depuis près de 25 ans affaiblissent l'Etat congolais, sèment la mort à l'est de son territoire, et détruisent son tissu socio-économique au profit des ambitions hégémoniques de ses voisins régionaux. Pourtant seule l'émergence de cette troisième voie, cette voie de l'espérance que les Congolais appellent depuis longtemps de tous leurs voeux et que certains d'entre eux, à tort ou à raison, ont cru pouvoir discerner dans l'alternance présidentielle de 2018, pourra redonner aux Congolais les outils de leur dignité. La 'décolonisation" des esprits en Belgique ne saurait donc aller que de pair avec le processus d'émancipation économique et sociale des Congolais. Un processus souhaitable que les femmes et les hommes politiques belges devraient courageusement soutenir. Non seulement en contextualisant l'histoire coloniale dans l'espace public. Mais aussi en incitant la société internationale à inscrire d'une part la fin définitive de la crise des Grands lacs à l'ordre du jour des Nations unies, et à dénoncer d'autre part fermement les protagonistes du conflit, dont les violences commises notamment à l'est du Congo, sont largement détaillées dans les différents rapports des Nations Unies. Car comme l'écrit à juste titre l'écrivain congolais Gaspard-Hubert Lonsi Koko, dans l'ouvrage intitulé "Le regard africain sur l'Europe" : "Si lors de la gestion léopoldienne de l'État indépendant du Congo on avait évoqué "l'holocauste oublié", de nos jours, s'agissant des crimes contre l'Humanité commis à l'est de la RDC, on parle de "génocide ignoré""Olivier Meskens KufuangaSecrétaire général de l'UNIR MNNouveau coordinateur de la Commission Afrique Centrale des Rencontres pour la Paix.