La liberté est un mot compliqué, et une chose tragique. Avec la hauteur de vue qui les caractérise, réseaux sociaux et débat public s'enragent à la défendre, menacée qu'elle serait par un gouvernement dérivant vers une dictature dominée par des experts assoiffés de pouvoir. C'est se tromper à la fois sur l'emploi du mot et sur les effets de la chose que de propager cette idée que la liberté serait du côté des contaminateurs, et l'absence de liberté du côté des empêcheurs de contaminer.
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La liberté est un mot compliqué, et une chose tragique. Avec la hauteur de vue qui les caractérise, réseaux sociaux et débat public s'enragent à la défendre, menacée qu'elle serait par un gouvernement dérivant vers une dictature dominée par des experts assoiffés de pouvoir. C'est se tromper à la fois sur l'emploi du mot et sur les effets de la chose que de propager cette idée que la liberté serait du côté des contaminateurs, et l'absence de liberté du côté des empêcheurs de contaminer. Toute l'éthique libérale, en effet, repose, au moins depuis John Stuart Mill, sur cet adage qui établit que votre liberté s'arrête là où commence celle des autres. Le premier devoir d'un Etat, dans une société libérale, est donc d'éviter, par des moyens proportionnés et délibérés, que des individus n'entravent la liberté d'autrui. Blesser quelqu'un, ou le tuer, par exemple, sont d'incontestables entraves à sa liberté et c'est pourquoi le plus libéral des régimes du monde ne commettrait aucune entorse à ses principes en empêchant un homme de tirer sur un de ses semblables avec un fusil, ni en ne le laissant pas crever les yeux d'un concitoyen avec un cure-dents. Au contraire, l'Etat, ce faisant, défend la liberté plutôt qu'il ne l'altère puisqu'il la préserve des assauts menaçants d'autrui.C'est pourquoi aucun être humain normalement libéral ne s'offusquerait gravement qu'un Etat limitât la circulation des fusils, par exemple en en réservant la possession et l'usage aux détenteurs d'un certificat, ou la propension des cure-dents à se planter dans l'oeil des voisins énervant leur propriétaire, par exemple en recommandant de ne pas trop approcher ses cure-dents des orbites d'autrui.Or, un virus est beaucoup plus petit qu'un fusil ou même qu'un cure-dents, et sans doute cela ne permet-il pas d'immédiatement considérer un certificat ou des recommandations de distanciation comme autant d'instruments de protection de la liberté des individus. Et pourtant, les effets du virus sur la liberté de ceux qu'il atteint sont souvent similaires à ceux d'un cure-dents dans l'oeil, et parfois même d'un coup de fusil dans la tête. La maladie et la mort étant autant d'entraves à la liberté d'autrui, un Etat qui se serait refusé à prendre des mesures pour limiter la circulation des porteurs du virus ne se serait ainsi pas seulement montré parfaitement crétin et ignoblement criminel sur le plan pratique, mais aussi incontestablement antilibéral sur le plan théorique. Il y a pourtant aujourd'hui, en Belgique, des gens pour penser que le défenseur des libertés est celui qui veut mettre un coup de fusil dans la tête de ceux qui veulent limiter la circulation du virus, et pour penser que ceux qui veulent brider le virus veulent aussi, et même surtout, brider nos libertés. Ils considèrent qu'entre un fasciste armé, Jürgen Conings, et un virologue de gauche, Marc Van Ranst, c'est le premier qui défend la démocratie et le second qui l'agresse. Ils ont tort, bien sûr, mais ils sont nombreux, si nombreux que beaucoup n'osent pas le leur dire. Beaucoup d'élus, en fait, qui voudraient bien être populaires, et qui se taisent, car ils estiment que soutenir un démocrate sous la menace d'un fasciste minerait notre liberté la plus chère à leurs yeux: celle de jouir du privilège de les voir encore élus.