Elle se plaît à accumuler les indices de son réveil par des hausses de prix de plus en plus sensibles. L'inflation signe un retour remarqué et l'ampleur de son ascension tracasse plus ou moins économistes et gouvernements alors que les banques centrales, la Banque centrale européenne (BCE) en tête, veulent croire à un regain temporaire et donc maîtrisable, lié à la sortie du tunnel sanitaire. Bonne nouvelle en soi. La mauvaise, c'est qu'une poussée inflationniste fait rarement des heureux chez le travailleur comme chez le patron, le consommateur comme l'épargnant.
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Elle se plaît à accumuler les indices de son réveil par des hausses de prix de plus en plus sensibles. L'inflation signe un retour remarqué et l'ampleur de son ascension tracasse plus ou moins économistes et gouvernements alors que les banques centrales, la Banque centrale européenne (BCE) en tête, veulent croire à un regain temporaire et donc maîtrisable, lié à la sortie du tunnel sanitaire. Bonne nouvelle en soi. La mauvaise, c'est qu'une poussée inflationniste fait rarement des heureux chez le travailleur comme chez le patron, le consommateur comme l'épargnant. Elle n'est pourtant pas pour déplaire à certains, notamment aux gros emprunteurs à taux fixes dont l'ardoise se met à perdre en valeur réelle. Abonné à cette catégorie, l'Etat hyperendetté, toujours à l'affût du coup de pouce susceptible de rendre sa situation financière moins insupportable, n'est jamais insensible à l'annonce que cette vieille connaissance qu'est l'inflation refait des siennes: en effet, plus elle est forte, plus le produit intérieur brut (PIB) augmente en valeur et plus le rapport de la dette publique à ce PIB tend à diminuer, et ce, sans effort particulier à fournir, sans avoir à augmenter des impôts ou à sabrer dans les dépenses publiques. Cool. Il se dit même que certains gouvernements sont tentés de faire de l'inflation un allié, en la laissant "filer", ce qui ne ferait pas non plus de tort aux caisses de l'Etat. Car si les prix des biens de consommation augmentent, les recettes de TVA s'en porteront mieux. Et si les salaires sont tirés à la hausse, ce sera autant de gagné en impôt perçu sur le revenu et en cotisations sociales prélevées.Trop simple, trop beau pour être vrai. C'est vite oublier l'associé inséparable de l'inflation qu'est le loyer de l'argent à acquitter quand vient le moment de refinancer une dette par de nouveaux emprunts souscrits à des taux d'intérêt qui intègrent forcément le mouvement haussier. "L'inflation n'est jamais qu'un faux remède aux difficultés budgétaires, de l'ordre du fantasme", prévient Giuseppe Pagano, spécialiste en finances publiques (UMons). De toute façon, la BCE et ses "succursales" de la zone euro ne le toléreraient plus, elles qui ont pris le contrôle de la politique monétaire, se sont érigées en gardiennes inflexibles de la stabilité des prix et en rempart contre l'inflation, ont gagné en indépendance à l'égard de gouvernements que séduirait la tentation de spéculer sur ce filon. Si effet d'aubaine il devait y avoir pour l'Etat, il ne serait jamais que passager. "Une fenêtre d'opportunité peut se présenter dans le cas de figure d'une poussée inflationniste telle qu'on la connaît aujourd'hui, considérée comme peu dramatique par la BCE qui prévoit qu'elle retombera en 2022-2023 sous le plafond maximal fixé à 2% et qui ne juge dès lors pas nécessaire de remonter les taux d'intérêt. L'Etat est alors gagnant puisque la valeur réelle de la dette publique diminue dans un contexte de maintien de taux d'intérêt très bas", explique Philippe Ledent, senior economist chez ING. Pareille hypothèse n'a pas échappé à l'examen critique de la Banque nationale qui se charge d'ôter les dernières illusions en la matière dans le numéro de sa revue économique de juin dernier: "Une inflation plus élevée peut contribuer à ralentir la hausse du taux d'endettement public mais l'effet semble limité, temporaire et insuffisant pour inverser la dynamique haussière de la dette." Fausse piste, il ne reste donc plus qu'à encaisser les mauvais tours joués par cette amorce d'emballement inflationniste sur les dépenses publiques, traitements des fonctionnaires, allocations sociales et autres pensions publiques, qui ont pour boussole l'indice pivot, ce dérivé de l'indice des prix à la consommation scotché aux sautes d'humeur de l'inflation. Signe de la surchauffe ambiante, l'indice pivot, programmé pour être franchi en octobre, l'a été deux mois plus tôt. La facture de cette précocité, c'est pour le budget fédéral 2021: quatre-vingts millions d'euros de dépenses supplémentaires à ajouter aux soixante millions déjà prévus par le dépassement initialement planifié en octobre. Un oeil sur les compteurs qui s'affolent gentiment, Eva De Bleeker (Open VLD), secrétaire d'Etat au Budget, fixe d'ores et déjà rendez-vous en juillet 2022 pour un nouveau franchissement de l'indice pivot qui n'était pas envisagé l'an prochain. "Ce qui signifie six mois d'indexation complémentaire à prévoir en allocations sociales et cinq mois en traitements des fonctionnaires." Un coup d'accélérateur à 776,5 millions d'euros pour l'Etat fédéral mais "on peut tout de même tabler sur le fait que l'impact sur les dépenses sera en grande partie compensé par des recettes en hausse", (se) rassure la secrétaire d'Etat. L' addition pourrait être portée à ébullition dans un pays qui cultive sa singularité dans la zone euro: l'indexation automatique des salaires et des allocations sociales censée garantir, bien qu'imparfaitement, que le pouvoir d'achat épousera mécaniquement la courbe du coût de la vie. "Ce mécanisme rassurant a l'avantage de faire gagner du temps en évitant d'avoir à négocier par secteur ou par entreprise ce qui finit de toute façon par aller de soi dans les autres pays, à savoir une compensation à la perte du pouvoir d'achat engendré par l'inflation", estime Giuseppe Pagano. Mais tout le monde ne se félicite pas de ses bienfaits. Le système reste la bête noire des milieux patronaux et il ne quitte jamais le viseur des chiens de garde de l'orthodoxie budgétaire et économique. Ainsi, la Banque nationale y voit une source de "persistance d'impulsions inflationnistes", un facteur de risque de "spirale salaire-prix" qu'il vaudrait mieux mettre sous cloche. C'est pourtant chose faite depuis qu'une loi de 1996, censée sauvegarder préventivement la compétitivité de l'économie belge, veille à ce que l'évolution de nos coûts salariaux s'aligne sur les augmentations salariales chez nos voisins allemand, français et néerlandais. Loi qui a été durcie en 2017 par l'introduction d'une pénalité en cas de dérapage salarial. Ce "pendant indissociable de l'indexation automatique des salaires et des augmentations barémiques est plus que jamais nécessaire à la lumière de l'évolution inflationniste préoccupante des derniers mois", vient de répéter au nom de la FEB son administrateur délégué Pieter Timmermans, épouvanté de voir la FGTB descendre dans la rue, le 24 septembre dernier, pour exiger la révision d'une loi foncièrement hostile aux adaptations salariales. Inflation, es-tu vraiment là?