C'est l'histoire "anecdotique" d'un citoyen actif qui annonce son "dégoût de la politique belge". Elle se situe à la marge des grands débats qui animent les médias, mais elle est sans doute révélatrice, en cette période de pandémie où bien des expressions sont exacerbées, d'un malaise démocratique qui prend parfois un tournant âpre.
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C'est l'histoire "anecdotique" d'un citoyen actif qui annonce son "dégoût de la politique belge". Elle se situe à la marge des grands débats qui animent les médias, mais elle est sans doute révélatrice, en cette période de pandémie où bien des expressions sont exacerbées, d'un malaise démocratique qui prend parfois un tournant âpre.Régis Warmont est ingénieur civil en informatique, citoyen, passionné par "la démocratie liquide", comme il appelle cette nouvelle forme de démocratie plus délibérative et horizontale. Forcément, vu sa formation, il est pleinement conscient des possibilités ouvertes par les nouvelles technologies. Dans une carte blanche publiée sur Le Vif, en 2018, il écrivait: "La démocratie liquide attire et certains souhaitent l'expérimenter car les autres systèmes ont déjà démontré leurs limites. Il s'agit d'imaginer une démocratie qui ne serait plus "top-down" -- animée du haut vers le bas de la société -- , mais "bottom-up" : une démocratie qui partirait du terrain, des problèmes des individus et des solutions du "bas", afin d'irriguer toute la société pour la rendre plus démocratique et plus efficiente."Régis Warmont est un électron libre: il a tenté de contribuer à la réflexion au sein et de plusieurs partis, notamment, et fut partie prenante dans la création d'un mouvement baptisé Enmarche.be, marchant sur les traces de la révolution initiée à ses débuts par le futur président français Emmanuel Macron. A l'instar de nombreuses expériences citoyennes en Belgique, le mouvement a fait long feu et s'est écrasé contre le manque de médiatisation, l'absence de financement, le conservatisme politique de la Belgique francophone, l'agressivité des responsables en place et, aussi, des tensions internes ou un amateurisme d'approche, parfois.L'ingénieur a poursuivi ses expressions, parfois excessives ou désabusées, mais souvent constructives, sur les réseaux ou dans les émissions auxquelles il était invité. Ce week-end, il a publié un texte pour dire "stop": "Après 30 ans à s'intéresser à la politique belge et 25 ans à la suivre de très près - voire parfois de l'intérieur - en tant que citoyen actif, j'ai pris la décision de prendre un peu de recul. Je suis dégoûté par les classes politiques passée et actuelle, ce qui n'est pas réellement nouveau mais surtout, je n'ai plus aucun espoir que quelque chose change dans le futur et j'ai consacré assez d'énergie jusqu'ici dans un combat inutile et perdu d'avance. Bref, 'This is the end'."Accusé d'avoir voulu "faire carrière" en politique, l'homme se defend: "Si j'avais voulu avoir une quelconque carrière politique, il aurait suffi que plusieurs fois, je ferme ma gueule dans les mouvements auxquels j'étais rattaché mais mon indépendance et ma liberté de penser restent ce qui m'importe le plus dans la vie, avant toute considération carriériste ou égocentrique. Ensuite, si je faisais cela pour une place sur une liste électorale dans le futur, je m'y prendrais autrement. En effet, dans notre "belle" particratie (non), il n'y a pas de plus mauvaise manière d'obtenir une place - via les bonnes grâces des décideurs - que de montrer qu'on est totalement indépendant et que l'on n'acceptera aucun des dogmes d'aucun des partis, voire pire, que l'on peut changer d'avis sur ceux-ci via ses rencontres, sa vie et son expérience."Se décrivant comme "attaché aux valeurs", "très rationnel" et avec une approche relativement manichéenne, il souligne que suivre la politique belge est devenu "une véritable souffrance". Ses mots sont tranchés: "Voir qu'un homme politique qui se moque des gens à force de "coeur qui saigne" ou de "marre des parvenus" passe toute sa vie à des postes de pouvoir m'est incompréhensible; voir qu'on peut raconter n'importe quoi aux médias lorsque la logique et l'intelligence ne permet pas de voir autre chose que du népotisme dans de nombreuses désignations et qu'ils ne s'en émeuvent même pas m'est insupportable; savoir que tout statut ou tout règlement dans tous les partis est contourné dès qu'une personne "bankable" électoralement est dans les problèmes, sauf si le scandale est tel que le parti a plus à perdre qu'à gagner, est un fonctionnement que je ne peux cautionner. Ces dernières années, la pandémie a démontré de la pire des manières qui soit tous les défauts de la politique belge et d'une manière tellement criante que vouloir rester positif ou optimiste n'est plus possible si l'on veut se targuer d'avoir une once de bon sens."Régis Warmont dénonce le "népotisme", comme le faisait récemment un article du correspondant du Monde à Bruxelles. "L'intérêt familial ne fait pas la qualité, la compétence ou l'expérience, écrit-il. Vous n'arriverez pourtant jamais à faire comprendre à un politicien (ou à une de leurs fans/militants) qui ne fait que cela (ou un peu de droit, formation principale du politicien) pour vivre qu'il lui manque des expériences de vie de base pour être un bon gouvernant."Ce citoyen en colète s'indigne du manque d'avancée en matière d'éthique. "L'incapacité par la politique à s'auto-réguler en s'accordant des avantages et en ne s'appliquant pas des règles de bonne gouvernance est quelque chose que j'ai cru pouvoir combattre de l'intérieur et de l'extérieur, mais sans succès."Cet amoureux de politique déçu évoque des expériences décevantes au sein des libéraux, des écologistes ou, plus récemment, au sein du mouvement menant une réflexion sur la refonte du CDH. Il regrette que l'explosion de Macron, certains résultats électoraux ou la pandémie n'ait pas poussé davantage d'élus à réfléchir. "Je me dois de faire le constat qu'actuellement, il n'y absolument aucun signe dans l'évolution politique, médiatique ou citoyenne qu'un de ces momentums ait été saisi, ait mené à de vrais changements voire simplement de vrais questionnements et qu'il y ait donc une quelconque lumière qui apparaitrait au bout du tunnel. La politique classique, parce qu'elle a toujours fait comme ça et parce que les personnes qui en profitent n'ont aucune raison de changer, continue à mener tout droit vers le populisme et l'extrémisme."Ces derniers temps, Régis Warmont avait effectivement eu des expressions très tranchées. Il n'a eu de cesse d'attaquer frontalement le président du MR, Georges-Louis Bouchez, hyperactif comme lui sur Twitter, qui s'était étonné à plusiers reprises de sa violence. Pour dénoncer son hyperactivité en matière de communication, pour mettre le doigt sur le népotisme au sein du MR, pour s'aclamer quand le libéral affirmait dans un quotidien flamand qu'il... ne lisait pas de fiction... "En 2021, j'y vois un danger pour la démocratie, clamait-il sans nuance. Mais il est totalement incapable d'évoluer. Le dénoncer le renforce dans ses dogmes." Un ras-le-bol, évident, excessif.En réponse à son billet de rupture avec la politique belge, le responsable de Cumuleo, qui se bat pour obtenir davantage de transparence de la part des élus, commente: "Est-ce possible, dans une approche citoyenne, de se confronter aux politiques sans partager tes constats? Je ne le pense pas tellement la politique est viciée (par les ambitions personnelles et l'égo, par l'hyper-particratie, par les calculs politico-politiques,...)." Il évoque aussi le fait que le renouveau ne passera pas par la création d'un nouveau parti, mais par des réformes structurelles, de type de celle que l'écrivain David Van Reybrouck prônait dans son essai Contre les élections (éd. Actes Sud). Et un autre de citer l'adage connu: "Quand tous les dégoûtés seront partis, il ne restera plus que les dégoûtants."Ce cri de colère est comme un requiem radical de la part de ceux qui critiquent la démocratie de façon souvent excessive, parce qu'ils ragent de la voir menacée.