Depuis le bar où je m'apprête à reposer la plume, j'observe les fidèles se disperser sur le parvis après le sermon. Sermon télévisé, parvis virtuel, fidèles masqués et bar clandestin.

Un an déjà. Que s'est-il passé? Pourquoi l'humanité - disons: sa fraction la plus bruyante - s'est-elle emballée pour une maladie respiratoire ? Comment a-t-on pu en arriver là ? "Qu'auriez-vous fait à leur place?", me demande-t-on souvent.

Tout en invitant les citoyens à la prudence, j'aurais aidé les plus vulnérables à se protéger d'une part, et tenté de renforcer le système de santé de l'autre, ai-je l'habitude de répondre. Ajoutez-y la prévention, et vous y retrouvez les fondements de toute politique de santé publique qui se respecte. Mais ce genre de réponse est inaudible de nos jours. On me soupçonne de ne pas vouloir comprendre et surenchérit: "Vous êtes au mois d'octobre, tous les compteurs s'affolent, les soins intensifs menacent de déborder, qu'auriez-vous fait à leur place?" Je n'aurais fermé ni les écoles ni les universités, ni même les théâtres et les restaurants, je n'aurais pas imposé le port du masque, je n'aurais pas inventé et encore moins réduit les bulles de contact, je n'aurais pas interdit les rassemblements en plein air, etc.

"Ma parole, vous êtes fou: ce que vous n'auriez pas fait... Mais qu'auriez-vous fait?" Nous y voilà. Parce qu'il faut "faire". Devant une catastrophe qui s'annonce, nous avons besoin d'agir. Indiscutablement. Cela relève d'un instinct aussi primaire que celui qui nous ferait brusquement détourner la tête en cas d'agression: une lueur éblouissante, l'attaque d'une abeille, la charge d'un cheval, l'approche d'un véhicule à toute vitesse ou une météorite sur le point de percuter la planète ; peu importe l'intensité de la menace, on se protège ! Qui pourrait se résigner devant un danger imminent et l'attendre sans rien tenter même d'illusoire, d'insensé, de désespéré, pour conjurer le sort? Il est inadmissible de ne rien faire. Il faut "faire". Alors on fait. Peu importe s'il est possible que ce que l'on fait ne serve à rien ; peu importe, à tout le moins, si ce que l'on fait est plus coûteux pour la société que ce qu'on le croit permettre d'éviter.

Car il s'agit d'une croyance. Il n'est pas impossible que fort de ses milliards d'années d'évolution, le virus invisible se moque de nos gesticulations, de nos distances sociales d'un mètre en France, un mètre cinquante en Belgique, deux mètres au Portugal, de nos couvre-feux à dix-huit heures, vingt-deux heures ou minuit, de nos confinements à l'anglaise, à la grecque ou à la suédoise ; qu'il passe quoi qu'il advienne, circule dans les trains, les bus, les trams et les métros, se repose sur les surfaces ou flotte dans l'air de nos épiceries, supermarchés, bureaux, ateliers et open space ; qu'il s'insinue dans nos masques accrochés à la diable ; qu'il se multiplie dans nos chaumières confinées ; qu'il choisisse sa cible, adapte sa charge, incube imperceptiblement, déstabilise un organisme mais ricoche contre un autre ; qu'il se terre faute de susceptibles ou à l'arrivée des beaux jours et finisse par s'essouffler le temps d'une saison pour revenir différent quelques mois plus tard, renouvelant ses assauts contre une espèce à la fois endeuillée et renforcée.

Si l'épidémiologie, la virologie, l'infectiologie, l'immunologie, etc. sont autant de disciplines scientifiques avec lesquelles il faut compter dans la gestion d'une épidémie telle que celle du nouveau coronavirus, il n'y a pas de science du confinement, ni du couvre-feu, ni du verrouillage de l'économie, de l'enseignement et de la culture. Certes les données s'accumulent - les expériences sont en cours... - mais les savoirs qu'elles sont susceptibles de nourrir demeurent extrêmement lacunaires. Pour l'heure, ils ne résistent pas à l'exigence requise des disciplines scientifiques et ne méritent pas la confiance qu'on accorde à celles-ci. Autrement dit : il n'y a pas de consensus scientifique sur l'efficacité des dispositions imaginées pour contenir le virus. Il est de l'ordre du possible qu'elles n'aient pas d'impact significatif sur les courbes d'admission à l'hôpital.

Pourtant, faisant bon marché du principe de précaution qui devrait prévaloir face à toute mesure aux fondements scientifiques incertains, nos gouvernants continuent de baser leurs décisions sur des recommandations de quelques individus aujourd'hui connus du grand public. Qui peut se déclarer expert en lockdown ? En shutdown de l'économie ? En couvre-feu? Qui est expert en privation de liberté, violation de domicile, interdiction de regroupement, d'embrassade, de bise ou de poignée de main? Qui est expert en masque, foulard ou bandana, en casque, plexiglas, papier collant ou filtre absorbant ? Qui est expert en quarantaine, séquestration et maltraitance? En fermeture de restaurants, de théâtres et d'auditoires? De bars, de cinémas et de brocantes? D'églises, de mosquées et de synagogues?

Comment avons-nous pu confier nos destins à une poignée de personnes tirées de l'ombre sans élection ni sélection, et qui depuis lors trustent plateaux TV, studios radio et bonnes pages de tous les journaux sur base quotidienne ? Bien entendu, ils sont experts dans leur domaine ; mais ils ne sont pas les seuls. Surtout, la majorité de leurs interventions les emmènent à mille lieues de leur champ d'expertise, dans le tumulte de la gestion non médicale d'une crise de santé publique où tout est encore en chantier. Au-delà de ce savoir parcellaire dont ils ne portent qu'une vision - que l'on imagine plus sanitariste que celle du citoyen moyen -, ils sont devenus des donneurs d'avis (les leurs), des gardiens de la morale (la leur), des faiseurs d'opinion (la leur), c'est-à-dire de ces grands prescripteurs qu'on aurait appelé prêtres en d'autres circonstances.

Or, face à de telles décisions aux conséquences si lourdes pour la plupart d'entre nous, et tragiques pour une minorité croissante, face à de tels choix de société qui engagent nos modes de vie, notre qualité de vie, voire nos conditions de vie, nos experts labellisés ne sont pas plus fondés que n'importe quel citoyen à donner leur avis, à éclairer les décisions politiques, à influencer la gestion de la crise. Ils le sont d'autant moins que se multiplient les entorses assumées dans leur propre champ d'expertise: utilisation de modèles non testés à des fins prédictives, recours à des relations de causalité invérifiables, simplifications abusives, conflits d'intérêts.

Il n'y a pas de prêtre sans religion. Dans toute l'Histoire, confronté au danger, à l'inconnu, aux catastrophes ou phénomènes incontrôlables, l'Homme a recouru aux grands récits: de la divinité égyptienne choisie pour incarner le Nil, aux saignées pratiquées par les médecins pendant des siècles, en passant par le soleil vénéré par les Aztèques. Consubstantielle au récit, la croyance permet de s'accommoder des réalités: les offrandes au dieu du Nil préservent de ses crues dévastatrices, la saignée évacue les humeurs des corps malades, les sacrifices humains garantissent la course du soleil. Autant de récits aux conséquences dramatiques que la science a progressivement permis de déconstruire. Mais l'Histoire nous invite aussi à la prudence. S'il importe de tenir compte de ce que nous dit la science, il est primordial d'être conscient de ce qu'elle ne nous dit pas, et des nouveaux récits que certains sont capables de lui faire endosser par idéologie, par intérêt, ou simplement portés par les espoirs de toute-puissance nés dans le sillon de ses succès.

Comme pour chaque religion, le récit de la lutte livrée au virus par nos sociétés s'accompagne d'un volet moral qui se décline dans une variété de messages et de comportements. Puisque confinement, fermetures, bulles sociales et couvre-feu permettent d'entraver la circulation du virus, d'éviter l'engorgement des hôpitaux et donc de sauver des vies, le respect des dispositions coercitives est un acte de solidarité; la force du collectif permet de combattre le virus ; les sacrifices ne sont pas vains - les soignants nous en savent gré. Les annonceurs et influenceurs nous implorent de respecter les gestes barrières. Les experts et ministres nous expliquent comment dîner ou aller aux toilettes. Tout écart est assimilé à de l'incivisme voire de la complicité de meurtre. Les esprits chagrins dénoncent leurs semblables qui ne portent pas le masque, se font la bise, fêtent Noël à quatre, tirent un feu d'artifice ou promènent leur chien la nuit tombée. Les grincheux - envieux ? - s'offusquent des lockdown parties ou des bamboches du bois de la Cambre. Les censeurs nous invitent à ne pas confondre libertés et privilèges - en rappelant les sacrifices consentis par nos ancêtres dans des conditions autrement plus rigoureuses. La pensée dissidente est marginalisée, disqualifiée ou accusée de tous les maux.

Alors se pose une question: que se passe-t-il quand le récit se lézarde? Pas partout, non, pas chez tout le monde. L'adhésion ne se porte pas si mal, glosent les spécialistes. Mais là où les fûts de bière périmée se déversent ; là où détonnent les pétards de la colère ; là où se sont vidés théâtres, cinémas, bars et restaurants ; chez les milliers d'indépendants broyés ; chez les dizaines de milliers de personnels désoeuvrés, délaissés, licenciés ; dans la rue, les parcs, les trains vers la mer, les cages à poules abritant des familles de trois ou quatre générations ; dans la poisse de la précarité et de la solitude ; au fond de l'abîme de milliards d'euros creusé dans les finances publiques que devront combler nos enfants pendant des décennies - eux pour qui le virus n'est pas une menace, eux qui sont depuis un an privés d'une éducation publique décente et de l'insouciance à laquelle nos sociétés libérales nous avaient habitués, eux à qui on s'apprête à ne pas donner les même droits qu'à leurs aînés vaccinés.

Faute de consensus scientifique pour nous guider, nous avons le choix: persévérer dans la même voie coûte que coûte en campant sur des positions, rapports et protocoles dont la seule légitimité tient à leur existence ; ou en faire table rase et restaurer le débat démocratique en s'associant les compétences de ceux qui ont un autre projet de société que la restriction des droits et libertés, la vampirisation de la santé publique ou la promotion d'un passeport sanitaire. Ne plaiderions-nous pas pour la deuxième voie ? Ne serions-nous pas capables d'indulgence pour nos experts et gouvernants ? Un vent de panique a balayé la planète. Nul ne peut être, individuellement, rendu comptable de la direction choisie. Des hommes et des femmes ont pris leurs responsabilités face à la catastrophe. Nous sommes tous en mesure de le reconnaître, de le comprendre et de l'accepter. Un an plus tard, l'heure est venue de changer de cap.

Martin Buysse, professeur à l'UCLouvain, romancier

Depuis le bar où je m'apprête à reposer la plume, j'observe les fidèles se disperser sur le parvis après le sermon. Sermon télévisé, parvis virtuel, fidèles masqués et bar clandestin.Un an déjà. Que s'est-il passé? Pourquoi l'humanité - disons: sa fraction la plus bruyante - s'est-elle emballée pour une maladie respiratoire ? Comment a-t-on pu en arriver là ? "Qu'auriez-vous fait à leur place?", me demande-t-on souvent. Tout en invitant les citoyens à la prudence, j'aurais aidé les plus vulnérables à se protéger d'une part, et tenté de renforcer le système de santé de l'autre, ai-je l'habitude de répondre. Ajoutez-y la prévention, et vous y retrouvez les fondements de toute politique de santé publique qui se respecte. Mais ce genre de réponse est inaudible de nos jours. On me soupçonne de ne pas vouloir comprendre et surenchérit: "Vous êtes au mois d'octobre, tous les compteurs s'affolent, les soins intensifs menacent de déborder, qu'auriez-vous fait à leur place?" Je n'aurais fermé ni les écoles ni les universités, ni même les théâtres et les restaurants, je n'aurais pas imposé le port du masque, je n'aurais pas inventé et encore moins réduit les bulles de contact, je n'aurais pas interdit les rassemblements en plein air, etc."Ma parole, vous êtes fou: ce que vous n'auriez pas fait... Mais qu'auriez-vous fait?" Nous y voilà. Parce qu'il faut "faire". Devant une catastrophe qui s'annonce, nous avons besoin d'agir. Indiscutablement. Cela relève d'un instinct aussi primaire que celui qui nous ferait brusquement détourner la tête en cas d'agression: une lueur éblouissante, l'attaque d'une abeille, la charge d'un cheval, l'approche d'un véhicule à toute vitesse ou une météorite sur le point de percuter la planète ; peu importe l'intensité de la menace, on se protège ! Qui pourrait se résigner devant un danger imminent et l'attendre sans rien tenter même d'illusoire, d'insensé, de désespéré, pour conjurer le sort? Il est inadmissible de ne rien faire. Il faut "faire". Alors on fait. Peu importe s'il est possible que ce que l'on fait ne serve à rien ; peu importe, à tout le moins, si ce que l'on fait est plus coûteux pour la société que ce qu'on le croit permettre d'éviter.Car il s'agit d'une croyance. Il n'est pas impossible que fort de ses milliards d'années d'évolution, le virus invisible se moque de nos gesticulations, de nos distances sociales d'un mètre en France, un mètre cinquante en Belgique, deux mètres au Portugal, de nos couvre-feux à dix-huit heures, vingt-deux heures ou minuit, de nos confinements à l'anglaise, à la grecque ou à la suédoise ; qu'il passe quoi qu'il advienne, circule dans les trains, les bus, les trams et les métros, se repose sur les surfaces ou flotte dans l'air de nos épiceries, supermarchés, bureaux, ateliers et open space ; qu'il s'insinue dans nos masques accrochés à la diable ; qu'il se multiplie dans nos chaumières confinées ; qu'il choisisse sa cible, adapte sa charge, incube imperceptiblement, déstabilise un organisme mais ricoche contre un autre ; qu'il se terre faute de susceptibles ou à l'arrivée des beaux jours et finisse par s'essouffler le temps d'une saison pour revenir différent quelques mois plus tard, renouvelant ses assauts contre une espèce à la fois endeuillée et renforcée.Si l'épidémiologie, la virologie, l'infectiologie, l'immunologie, etc. sont autant de disciplines scientifiques avec lesquelles il faut compter dans la gestion d'une épidémie telle que celle du nouveau coronavirus, il n'y a pas de science du confinement, ni du couvre-feu, ni du verrouillage de l'économie, de l'enseignement et de la culture. Certes les données s'accumulent - les expériences sont en cours... - mais les savoirs qu'elles sont susceptibles de nourrir demeurent extrêmement lacunaires. Pour l'heure, ils ne résistent pas à l'exigence requise des disciplines scientifiques et ne méritent pas la confiance qu'on accorde à celles-ci. Autrement dit : il n'y a pas de consensus scientifique sur l'efficacité des dispositions imaginées pour contenir le virus. Il est de l'ordre du possible qu'elles n'aient pas d'impact significatif sur les courbes d'admission à l'hôpital.Pourtant, faisant bon marché du principe de précaution qui devrait prévaloir face à toute mesure aux fondements scientifiques incertains, nos gouvernants continuent de baser leurs décisions sur des recommandations de quelques individus aujourd'hui connus du grand public. Qui peut se déclarer expert en lockdown ? En shutdown de l'économie ? En couvre-feu? Qui est expert en privation de liberté, violation de domicile, interdiction de regroupement, d'embrassade, de bise ou de poignée de main? Qui est expert en masque, foulard ou bandana, en casque, plexiglas, papier collant ou filtre absorbant ? Qui est expert en quarantaine, séquestration et maltraitance? En fermeture de restaurants, de théâtres et d'auditoires? De bars, de cinémas et de brocantes? D'églises, de mosquées et de synagogues?Comment avons-nous pu confier nos destins à une poignée de personnes tirées de l'ombre sans élection ni sélection, et qui depuis lors trustent plateaux TV, studios radio et bonnes pages de tous les journaux sur base quotidienne ? Bien entendu, ils sont experts dans leur domaine ; mais ils ne sont pas les seuls. Surtout, la majorité de leurs interventions les emmènent à mille lieues de leur champ d'expertise, dans le tumulte de la gestion non médicale d'une crise de santé publique où tout est encore en chantier. Au-delà de ce savoir parcellaire dont ils ne portent qu'une vision - que l'on imagine plus sanitariste que celle du citoyen moyen -, ils sont devenus des donneurs d'avis (les leurs), des gardiens de la morale (la leur), des faiseurs d'opinion (la leur), c'est-à-dire de ces grands prescripteurs qu'on aurait appelé prêtres en d'autres circonstances.Or, face à de telles décisions aux conséquences si lourdes pour la plupart d'entre nous, et tragiques pour une minorité croissante, face à de tels choix de société qui engagent nos modes de vie, notre qualité de vie, voire nos conditions de vie, nos experts labellisés ne sont pas plus fondés que n'importe quel citoyen à donner leur avis, à éclairer les décisions politiques, à influencer la gestion de la crise. Ils le sont d'autant moins que se multiplient les entorses assumées dans leur propre champ d'expertise: utilisation de modèles non testés à des fins prédictives, recours à des relations de causalité invérifiables, simplifications abusives, conflits d'intérêts.Il n'y a pas de prêtre sans religion. Dans toute l'Histoire, confronté au danger, à l'inconnu, aux catastrophes ou phénomènes incontrôlables, l'Homme a recouru aux grands récits: de la divinité égyptienne choisie pour incarner le Nil, aux saignées pratiquées par les médecins pendant des siècles, en passant par le soleil vénéré par les Aztèques. Consubstantielle au récit, la croyance permet de s'accommoder des réalités: les offrandes au dieu du Nil préservent de ses crues dévastatrices, la saignée évacue les humeurs des corps malades, les sacrifices humains garantissent la course du soleil. Autant de récits aux conséquences dramatiques que la science a progressivement permis de déconstruire. Mais l'Histoire nous invite aussi à la prudence. S'il importe de tenir compte de ce que nous dit la science, il est primordial d'être conscient de ce qu'elle ne nous dit pas, et des nouveaux récits que certains sont capables de lui faire endosser par idéologie, par intérêt, ou simplement portés par les espoirs de toute-puissance nés dans le sillon de ses succès.Comme pour chaque religion, le récit de la lutte livrée au virus par nos sociétés s'accompagne d'un volet moral qui se décline dans une variété de messages et de comportements. Puisque confinement, fermetures, bulles sociales et couvre-feu permettent d'entraver la circulation du virus, d'éviter l'engorgement des hôpitaux et donc de sauver des vies, le respect des dispositions coercitives est un acte de solidarité; la force du collectif permet de combattre le virus ; les sacrifices ne sont pas vains - les soignants nous en savent gré. Les annonceurs et influenceurs nous implorent de respecter les gestes barrières. Les experts et ministres nous expliquent comment dîner ou aller aux toilettes. Tout écart est assimilé à de l'incivisme voire de la complicité de meurtre. Les esprits chagrins dénoncent leurs semblables qui ne portent pas le masque, se font la bise, fêtent Noël à quatre, tirent un feu d'artifice ou promènent leur chien la nuit tombée. Les grincheux - envieux ? - s'offusquent des lockdown parties ou des bamboches du bois de la Cambre. Les censeurs nous invitent à ne pas confondre libertés et privilèges - en rappelant les sacrifices consentis par nos ancêtres dans des conditions autrement plus rigoureuses. La pensée dissidente est marginalisée, disqualifiée ou accusée de tous les maux.Alors se pose une question: que se passe-t-il quand le récit se lézarde? Pas partout, non, pas chez tout le monde. L'adhésion ne se porte pas si mal, glosent les spécialistes. Mais là où les fûts de bière périmée se déversent ; là où détonnent les pétards de la colère ; là où se sont vidés théâtres, cinémas, bars et restaurants ; chez les milliers d'indépendants broyés ; chez les dizaines de milliers de personnels désoeuvrés, délaissés, licenciés ; dans la rue, les parcs, les trains vers la mer, les cages à poules abritant des familles de trois ou quatre générations ; dans la poisse de la précarité et de la solitude ; au fond de l'abîme de milliards d'euros creusé dans les finances publiques que devront combler nos enfants pendant des décennies - eux pour qui le virus n'est pas une menace, eux qui sont depuis un an privés d'une éducation publique décente et de l'insouciance à laquelle nos sociétés libérales nous avaient habitués, eux à qui on s'apprête à ne pas donner les même droits qu'à leurs aînés vaccinés.Faute de consensus scientifique pour nous guider, nous avons le choix: persévérer dans la même voie coûte que coûte en campant sur des positions, rapports et protocoles dont la seule légitimité tient à leur existence ; ou en faire table rase et restaurer le débat démocratique en s'associant les compétences de ceux qui ont un autre projet de société que la restriction des droits et libertés, la vampirisation de la santé publique ou la promotion d'un passeport sanitaire. Ne plaiderions-nous pas pour la deuxième voie ? Ne serions-nous pas capables d'indulgence pour nos experts et gouvernants ? Un vent de panique a balayé la planète. Nul ne peut être, individuellement, rendu comptable de la direction choisie. Des hommes et des femmes ont pris leurs responsabilités face à la catastrophe. Nous sommes tous en mesure de le reconnaître, de le comprendre et de l'accepter. Un an plus tard, l'heure est venue de changer de cap.Martin Buysse, professeur à l'UCLouvain, romancier