"C'est mort. Tout est vide. Cette semaine, encore pire. Tout le monde travaille en silence. On a l'impression qu'on va tous à l'abattoir". Voilà comment Jean dépeint l'atmosphère spéciale qui règne en ce moment à l'aéroport de Bruxelles. "On sait que la majeure partie de l'activité va s'arrêter. Bon nombre de compagnies sont déjà à l'arrêt et d'autres font leur dernier vol. On ne sait pas quand celles-ci vont revenir, et on ne sait pas si elles vont revenir tout court."
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"C'est mort. Tout est vide. Cette semaine, encore pire. Tout le monde travaille en silence. On a l'impression qu'on va tous à l'abattoir". Voilà comment Jean dépeint l'atmosphère spéciale qui règne en ce moment à l'aéroport de Bruxelles. "On sait que la majeure partie de l'activité va s'arrêter. Bon nombre de compagnies sont déjà à l'arrêt et d'autres font leur dernier vol. On ne sait pas quand celles-ci vont revenir, et on ne sait pas si elles vont revenir tout court."Le désarroi est flagrant. "On a l'impression qu'on est en train de fermer l'aéroport. Que tout est en train d'être démonté, comme à la fin d'un camp scout, quand on part et qu'on fait un grand feu. Le sentiment est éphémère, on le sait, mais c'est comme si tout ce qui a été construit pendant des années était en train de se finir."La semaine passée, l'aéroport a joué un rôle primordial pour toute la société : celui de ramener les gens chez eux. "Il y a quelques jours, l'ambiance était différente. Il y avait un sentiment de devoir. Un devoir de faire revenir les gens et d'absolument renvoyer les avions dans l'air, coûte que coûte. Même s'ils partaient à vide", nous raconte Jean.Les questions pour le futur de l'activité aérienne sont nombreuses. "On sait que ça va s'arrêter, on ne sait pas combien de temps. On ne sait pas comment ça va reprendre, quand et avec qui ça va reprendre. On a l'impression qu'on est en train de 'fermer notre bureau' pour la dernière fois", lâche-t-il.La seule certitude, c'est que certaines compagnies vont prendre un coup dans l'aile. "Les plus gros en sortiront plus gros, et les plus petits ne s'en sortiront pas sans aide", prédit-il. Et les compagnies belges, dans tout ça ? "Elles n'ont pas les reins très solides", s'inquiète-t-il. "Brussels Airlines a déjà demandé de l'aide au gouvernement. Air Belgium avait déjà dû arrêter ses activités auparavant. Le groupe TUI dépend beaucoup des activités des vacanciers. Donc, c'est compliqué."Pour comprendre l'inquiétude des petites compagnies, il faut d'abord comprendre le concept de "lignes aériennes" accordées aux compagnies pour chaque vol, et durement négociées par celles-ci. "C'est une condition légale indispensable pour faire voler un avion", explique Jean. "Le problème, c'est qu'à partir du moment où une ligne n'est plus opérée par une compagnie, le risque est de perdre sa place. Toutes les lignes des petites compagnies seront-elles intactes quand l'activité reprendra ? Rien n'est sûr."Comme toute entreprise impactée par la crise actuelle, les compagnies aériennes devront, elles aussi, aller puiser dans leurs réserves. "Les compagnies aériennes tempèrent en promettant des échanges de billets, des codes promo, etc. Cela signifie que beaucoup de billets de vols annulés dans les prochaines semaines sont déjà vendus. En d'autres termes, c'est du cash qu'il y a déjà dans les caisses des compagnies. Quand les compagnies vont reprendre, elles vont devoir aller puiser dans ces réserves-là."Pourquoi ? "Simplement parce qu'elles n'auront plus autant de rentrées d'argent que d'habitude. Bon nombre de passagers qui repartiront auront déjà des billets échangés. D'autant plus que les fonds des compagnies vont en pâtir, car maintenir des avions au sol, ça coûte très cher", détaille-t-il."On revient au fait que les plus grosses compagnies vont certainement 'bouffer' les plus petites", dit-il sans détour. "Sans aide financière, les 3/4 des compagnies aériennes se retrouveront à perte".L'épisode coronavirus risque aussi de bouleverser les conditions des travailleurs du domaine aérien. "Notre entreprise va sûrement survivre. Mais on ne sait pas dans quelles conditions. Actuellement, il y a déjà beaucoup de personnel au chômage technique, un peu partout dans l'aéroport. On se dit : 'Est-ce que tel collègue sera encore là à la reprise ?'"La routine de travail est aussi bouleversée, pour celles et ceux encore sur le pont actuellement. "C'est au compte-gouttes", nous dit Jean. "Entre nous, on pense qu'il y aura au moins deux mois d'arrêt. L'activité normale devrait reprendre en juin, au mieux. Mais avec les mêmes contrats ? On n'en sait rien."Actuellement, 5% des vols sont encore maintenus à Brussels Airport, contrairement à l'aéroport de Charleroi, qui a entièrement fermé ses portes hier soir (mardi). On peut donc se demander pourquoi Zaventem ne ferme pas, lui aussi. "A Bruxelles, il y a une activité cargo, là où il n'y en a pas à Charleroi. Les vols cargo ne sont pas impactés par les mesures. Bien au contraire, on a tous vu les livraisons de masques et de matériel à Liège, par exemple", explique Jean.Et puis, à Zaventem, il y a toujours quelques vols réguliers qui opèrent. "Certaines compagnies n'ont pas encore arrêté, même si ça ne saurait tarder. Une ou deux compagnie(s) ne prévoie(nt) pas d'arrêter du tout, mais c'est une exception. Et puis, il reste des vols spéciaux qui se déclenchent au car par cas. Principalement des vols affrétés pour rapatrier des Belges."On a aussi vu, comme à Charleroi par exemple, des vols qui continuent de voler à vide. Une décision que certaines personnes ne comprennent pas. "Il faut distinguer les avions qui sont basés à Bruxelles et les autres. Par exemple, pour Brussels Airlines, la compagnie est basée ici. Donc les avions partent de Bruxelles, et reviennent toujours à Bruxelles. A l'inverse, pour un avion d'une compagnie du Moyen-Orient, par exemple, il part de là-bas, va à Bruxelles, et rentre toujours à son aéroport d'attache."En sachant cela, on comprend tout de suite mieux. "Les avions des compagnies 'externes' arrivent remplis de résidents belges qui rentrent chez eux. Par contre, ils doivent repartir à leur aéroport de base presque vides. A part quelques passagers qui sont en correspondances pour une destination plus lointaine, il n'y vraiment plus personne."Même si peu d'avions continuent de voler, il faut une présence importante de travailleurs à l'aéroport. "Pour faire voler un seul avion, il faut un déploiement de personnel que les gens n'imaginent pas", glisse Jean.Le personnel qui continue de travailler à l'aéroport est aussi fortement exposé à un afflux de gens qui reviennent en Belgique. "Même si ce n'était pas le cas au début, on est maintenant tous protégés, peu importe le poste. Masques, gants jetables, on a tout à disposition", rassure-t-il.Avant de pointer une certaine ineptie. "Certaines mesures sont contradictoires. Je ne comprends pas qu'on demande aux gens de garder une distanciation sociale en Belgique, alors que dans le même temps, à Brussels Airport, des avions reviennent bondés de gens entassés pendant des heures.""Il est demandé aux passagers de sortir 2 mètres par 2 mètres, alors qu'ils ont été assis pendant plusieurs heures les uns à côtés des autres", pointe-t-il du doigt. "Si on fait une distanciation sociale, il faudrait le faire du début à la fin. Si tu es à côté de quelqu'un qui a le coronavirus pendant des heures dans l'avion, ce n'est pas parce que tu sors à 2 mètres de cette personne que tu vas être protégé...". De quoi faire réfléchir les autorités ?