"J'ai déjà tellement de boulot... Le 23 juin, je suis toute la journée à Bruxelles: Carnegie Hero Fund. Réunion à Autoworld et à ETSC. Le 25 juin est un moment possible, 10 h 30 est peut-être la meilleure heure, chez moi à Michelbeke mais cela prend beaucoup de place dans mon agenda", fait-il savoir par courriel. Le plus dur est fait: s'incruster dans l'emploi du temps d'Herman De Croo. Le jour dit, incursion en province de Flandre-Orientale profonde et arrêt à hauteur d'une vaste villa blanche devant laquelle le drapeau belge est hissé. Plus de doute, nous sommes à la bonne adresse. Le maître de maison ouvre la porte, nous invite à gagner ce qui tient plus d'un Q.G. que d'un salon. Du bureau à la table d'une salle à manger voisine, papiers, classeurs, journaux, revues, livres ont pris possession des lieux par piles entières.
...

"J'ai déjà tellement de boulot... Le 23 juin, je suis toute la journée à Bruxelles: Carnegie Hero Fund. Réunion à Autoworld et à ETSC. Le 25 juin est un moment possible, 10 h 30 est peut-être la meilleure heure, chez moi à Michelbeke mais cela prend beaucoup de place dans mon agenda", fait-il savoir par courriel. Le plus dur est fait: s'incruster dans l'emploi du temps d'Herman De Croo. Le jour dit, incursion en province de Flandre-Orientale profonde et arrêt à hauteur d'une vaste villa blanche devant laquelle le drapeau belge est hissé. Plus de doute, nous sommes à la bonne adresse. Le maître de maison ouvre la porte, nous invite à gagner ce qui tient plus d'un Q.G. que d'un salon. Du bureau à la table d'une salle à manger voisine, papiers, classeurs, journaux, revues, livres ont pris possession des lieux par piles entières. Herman De Croo en homme d'intérieur, c'est le monde à l'envers. Maudit virus qui l'a assigné à résidence. "Les dix-huit mois de confinement ont complètement modifié ma vie et mes plans. Tout s'est arrêté net pour la première fois en septante ans. Tous ces jours sans voyages en avion, sans nuits d'hôtel, sans passeport diplomatique à sortir. Je n'ai même plus fait de cheval depuis un an et demi." Sans parler de ces invitations à honorer par centaines et qui se sont brutalement réduites comme peau de chagrin, sans plus de mains à pouvoir serrer ni de joues qui se tendent. Le reclus malgré lui a tout de même trouvé le moyen de se faire remarquer. Tour des Flandres cycliste édition 2020, crac dedans! 250 euros d'amende infligés pour non-port du masque au bord de la route. Voilà le ministre d'Etat fiché comme auteur de l'unique infraction aux consignes sanitaires enregistrée lors de ce Ronde en mode confiné. Cette présence forcée au domicile aura été autrement plus douloureuse à supporter que la sortie de scène parlementaire, volontairement choisie voici deux ans. L'éclipse s'est faite en deux temps: premiers adieux, les plus déchirants, à la Chambre en avril 2014 avant le décrochage définitif au parlement flamand en 2019. Rien ne forçait Herman De Croo à quitter les feux de la rampe. Réélu au Vlaams Parlement le 26 mai 2019, depuis la 27e place de la liste Open VLD en Flandre-Orientale, l'inusable candidat s'amuse encore à l'idée de l'avoir été par les petits-enfants de ses premiers électeurs. Mais à 81 ans, le marathonien de la politique juge alors que l'heure est venue de fermer l'interminable parenthèse. Non sans jouer d'ultimes prolongations, juste le temps, privilège de l'âge oblige, de présider la séance d'installation de l'assemblée parlementaire renouvelée et de priver ainsi de perchoir le Vlaams Belang Filip Dewinter. Tant qu'à quitter les lieux, autant le faire en beauté. Herman De Croo a cessé d'affoler les compteurs. Près de 52 ans de vie parlementaire ininterrompue, 41 campagnes électorales, 22 élections législatives. Ministre durant douze ans, président de la Chambre pendant huit ans, député, sénateur, bourgmestre, échevin, président de parti, il a fait toutes les chapelles. "Je suis et resterai l'exemple unique d'un parlementaire élu sans interruption de 1968 à 2019." Depuis 1830 et que la Belgique existe, seuls six hommes politiques, tous nés au XIXe siècle, auront connu une carrière aussi longue que la sienne. Les records sont faits pour être battus mais le représentant du peuple belge qui, comme lui, votera six réformes de l'Etat est encore loin d'être né. Impossible d'éviter le grand bond en arrière: quand Herman De Croo fait à 30 ans ses premiers pas au Parlement issu des urnes le 31 mars 1968, l'homme n'a pas encore marché sur la Lune, Eddy Merckx n'a pas encore gagné son premier Tour de France, les pavés sont sur le point de voler dans les rues de Paris, les jours des étudiants francophones sont comptés à l'université de Louvain, les églises font encore le plein, les PC sont inexistants. Et sur les 212 députés dont fait partie la jeune promesse libérale, on ne recense que six femmes. En guise de premier poste ministériel, il hérite en 1974 d'une Education encore nationale. Toute une époque. Le bon vieux temps? "Je n'ai jamais conduit une voiture en regardant dans le rétroviseur", confie celui qui fut entre autres ministre en charge de la sécurité routière, "je ne nourris aucune nostalgie". Il ne s'en donne surtout pas le loisir. Le virus de la politique reste bien trop actif pour concevoir une mise au placard. "Les cordes que la politique vous noue autour des poignets laissent des traces." Le captif y prend toujours autant de plaisir, lui qui se partage entre ses divers mandats. Présidence de l'Autoworld, du CRE-AC pour Centre belge de référence pour l'expertise sur l'Afrique centrale, de l'ETSC ou European Transport Safety Council, ONG regroupant 36 pays et branchée sur la sécurité routière ; vice-présidence du Carnegie Hero Fund Belgique et une présence toujours active à la Fondation cardiologique princesse Lilian. Autant de conseils d'administration à enchaîner. "Arrêter, oui, mais comment faire? Je cherche des remplaçants pour mes mandats", assure-t-il d'un air faussement las. On peine à le croire tant l'envie de ne rien lâcher est palpable. Jusqu'au club de volley féminin Saturnus de Michelbeke, depuis dix-huit ans en division d'honneur, qu'Herman De Croo a fondé et qu'il continue de couver depuis sa présidence d'honneur. Par besoin irrépressible de servir, de peser encore là où il le peut. Même jusqu'en terre africaine. De Croo et le Congo, c'est une histoire d'amour entamée en 1965, nourrie de multiples liens tissés dans le monde de la politique et de l'entreprise, savamment entretenus par un ou deux voyages chaque année dans l'ex-colonie. Le volumineux carnet d'adresses est toujours à portée de main, ne demande qu'à se rendre utile si les circonstances devaient l'exiger. "Influent, moi? Posez la question à n'importe qui, il vous répondra oui. Je suis la mémoire des Congolais, je suis un peu leur père confesseur, un point de référence." Un point de chute que ne manque jamais de rallier Félix Tshisekedi lorsque le président de la RDC se rend en Belgique. Toujours dispo, Herman l'Africain. Cette manie vaut aussi pour son parti. PVV (1961-1992), VLD (1992-2007), Open VLD (2007- ), les étiquettes des libéraux flamands passent, Herman De Croo reste, lui qui est toujours membre du bureau sans discontinuer depuis... 1958. Il se dit surpris d'y siéger encore, savoure ce privilège réservé aux personnalités les plus populaires parmi les bleus, flatté d'être encore écouté. Des vacances? Connais pas. Les week-ends? Connais pas. Le couple De Croo reste trop accro au boulot. Son épouse Françoise Desguin, francophone, avocate, est toujours active à plus de 80 ans. "Huit faire-part de décès sur dix que je reçois concernent un pensionné. Partir à la retraite? Non merci, cela me semble bien trop dangereux", a-t-il un jour déclaré (1). Il reste encore tant à faire. Ce flot de messages et de lettres qui vont et viennent par voie postale ou par courriel chaque semaine. "Vous ne pouvez pas imaginer ce que les gens peuvent me demander ou ce qu'ils me signalent, et de la Belgique entière. Je ne dis non à rien, je n'ai jamais appris à le faire. J'entretiens tous ces contacts sans but lucratif ni électoral. D'ailleurs, je suis impayable." La rançon d'une réputation qu'il ne désavoue pas: "Je suis De Croo 900, je passe pour un solutionneur de problèmes."Il faut bien veiller à la logistique pour faire tourner une telle boutique. Dans une pièce attenante à la salle de séjour, deux secrétaires entraperçues s'activent silencieusement derrière leur PC. "J'ai gardé trois collaboratrices employées à quatre cinquièmes et deux chauffeurs à mi-temps. J'entretiens ces cinq personnes, toutes retraitées, sur mes propres deniers alors que mes revenus ont chuté d'un tiers et que ma pension est plafonnée à 4 290,93 euros brut par mois. J'ai renoncé à vingt ans d'indemnités parlementaires", détaille à l'eurocent près le patron de cette petite ruche bourdonnante. En route pour un tour du propriétaire. Direction les caves et une enfilade d'armoires emplies de classeurs suspendus. 150 000 pièces accumulées au fil du temps, soigneusement classées. "La correspondance avec les citoyens, les papiers de mes permanences sociales." Plus d'un demi-siècle de doléances, d'appels au secours, de coups de main. "Et j'ai déjà versé 700 mètres linéaires d'archives ministérielles, parlementaires et mayorales à Liberas", le centre d'histoire du mouvement libéral. Ici aussi, appel est fait à l'équipe: quelques pensionnés volontaires se chargent du classement, en échange d'une caisse de bon vin. Au détour d'une cave, un arrêt devant une collection de plaques d'immatriculation A et P scotchées sur une plaque de bois. Une vie ministérielle et parlementaire bien remplie s'embrasse d'un seul regard, de la A. 1 réservée au président de la Chambre à la A. 53 dévolue au ministre d'Etat. Manque au tableau de chasse, la A. 2, celle de Premier ministre. Un regret, peut-être? Il ne nie pas. Un gouvernement De Croo I a certes fini par advenir en 2020. Mais Herman aurait autant aimé que le fils Alexander prenne la tête d'un De Croo II voire III. Il se console à l'idée qu'un jour, au Palais de la Nation, le buste du Premier ministre De Croo junior voisinera avec le portrait peint de De Croo senior en président de la Chambre. Alexander, le voisin immédiat qui a rénové la ferme des arrière-grands-parents d'Herman située dans la même rue et, surtout, la fierté d'un père submergé par l'émotion le jour où le fils a hérité des clés du 16, rue de la Loi. "Nous entretenons des liens très particuliers, notre complémentarité va au-delà de la relation entre un père et un fils. Notre relation de confiance est exceptionnelle." Comment imaginer pouvoir tourner le dos à la politique dans de telles circonstances? "Si je donne mon avis, c'est seulement sur demande. Alexander est quelqu'un de très solide, il a une forte personnalité, il ne veut pas d'une belle-mère." Chacun à sa place et celle d'Alexander est aussi d'être au bord de la piscine commune aux deux familles lorsque le paternel y fait ses longueurs. "Nager seul à mon âge est devenu un peu risqué. Figurez-vous que le Premier ministre du pays, qui a mille et une choses à faire, prend le temps de se muer en maître-sauveteur qui travaille sur sa tablette pendant ma séance de natation." Le temps file, le poids des ans s'accumule. "Je prépare aussi ma succession, lâche l'octogénaire, nous ne sommes pas des capitalistes dans le village mais nous y avons quelques biens." Logique au bout de quatre siècles de présence du clan De Croo à Michelbeke, patelin absorbé par Brakel et dont Herman fut le dernier bourgmestre de 1964 à 1971. Au cimetière, le nom, le prénom et la date de naissance, 1937, figurent déjà sur le monument du caveau familial. "C'est une sacrée leçon d'humilité de voir ainsi son propre nom gravé sur la tombe." Tout est prévu le jour où il s'agira aussi de prendre définitivement congé de la politique, cette inséparable compagne. "Je la quitterai comme jadis les dirigeants communistes au Kremlin: les pieds devant."