D'un geste, il désigne une table un brin à l'écart. On n'est jamais trop prudent. " Je la croyais solide. Si j'avais su que Myriam était si fragile, je n'aurais pas écrit le tiers du quart à son sujet. Je n'ai jamais souhaité que ce cyberclash prenne des proportions aussi graves, notamment pour elle. Avec le recul, je trouve cet affrontement puéril ; il ne m'a rien apporté. " Sous ses lunettes et polo Fred Perry noirs, l'homme jure qu'il regrette d'avoir fait " le fanfaron " sur les réseaux sociaux. Il parle bien, choisit ses mots avec soin, ne s'emporte pas. Il prend à témoin, s'indigne, interpelle. " D'autres que j'ai attaqués sur mes blogs ou sur Twitter et Facebook, comme Jérôme Colin, Rudy Léonet ou Thierry Coljon - tous journalistes ou animateurs - n'ont jamais déposé plainte, eux. "

"Je me réjouissais d'avoir une adversaire de cette taille", se rappelle-t-il.

Eux, des hommes. Myriam Leroy, journaliste, chroniqueuse, écrivaine, a, elle, déposé plainte, en octobre 2017, avec constitution de partie civile contre ce monsieur - convenons de l'appeler Matthieu -, pour faits de harcèlement, harcèlement au moyen d'un réseau de communication électronique et actes de sexisme, commis entre 2012 et 2017. Après enquête, le procureur du roi a considéré les faits comme établis et a demandé le renvoi du " fanfaron " devant le tribunal correctionnel. La liberté d'expression ne permet pas tout : si la critique argumentée est autorisée et même souhaitable, l'injure est un délit.

La chambre du conseil, qui s'est penchée sur le dossier ce 24 septembre, doit désormais décider dans les prochaines semaines soit d'un non-lieu, c'est-à-dire un abandon des poursuites ; soit d'un renvoi devant le tribunal correctionnel ; soit d'un renvoi devant une cour d'assises, si elle estime que les insultes publiques de Matthieu, répétées pendant des années sur la Toile, constituent un délit de presse. " En pratique, il est apparu que la mobilisation d'une cour d'assises pour ce type d'infractions était totalement inadéquate et que les autorités judiciaires préféraient l'éviter, conduisant à une impunité de fait ", relevait la commission d'évaluation de la législation fédérale relative à la lutte contre les discriminations, en 2017. Dans ce cas, le dossier pourrait n'être jamais jugé.

© CHARLES MONNIER

Voilà ce qui se joue ici. En déposant cette plainte, Myriam Leroy, qui n'a pas souhaité s'exprimer publiquement, poursuit deux objectifs. Que le harcèlement s'arrête. " C'est le cas depuis 2013 ", claironne Matthieu - ce que les faits relevés dans notre enquête démentent. Et que l'éventuelle condamnation de l'intéressé serve d'exemple. C'est aussi le but poursuivi par l'AJP (Association des journalistes professionnels), qui épaule Myriam Leroy dans ce dossier. " En soutenant cette action, l'AJP veut combattre le harcèlement des femmes journalistes sur les réseaux sociaux. Il faut une réelle prise de conscience des dégâts que les trolls causent, martèle Martine Simonis, sa secrétaire générale. Une décision judiciaire pourrait aider non seulement les journalistes mais toutes celles et ceux qui doivent affronter des cybercomportements de haine, de sexisme ou de racisme. "

Rebobinons. Selon l'enquête du Vif/L'Express, Myriam Leroy et Matthieu se connaissent depuis 2011. Elle est à l'époque chroniqueuse sur Pure FM, lui s'est fait connaître avec un blog pop-rock qu'il anime depuis 2002. En 2011, il crée une autre plateforme, plus généraliste. On y trouve des billets satiriques et provocateurs, entre autres consacrés aux acteurs du milieu médiatique et culturel bruxellois, que Matthieu pilonne avec régularité. Lui et Myriam Leroy se croisent parfois lors de concerts et se lisent mutuellement sur les réseaux sociaux.

En 2011, la journaliste propose à Matthieu de faire l'objet d'un documentaire à diffuser dans l'émission Tout ça ne nous rendra pas le Congo, sur la RTBF. Il décline l'invitation. Est-ce là que la grenade se dégoupille ? L'année suivante en tout cas, leurs échanges sur les réseaux sociaux se durcissent. Elle l'épingle pour " ses convictions politiques très à droite ", lui dénonce son " imposture ", arguant qu'elle dézingue tout le monde sans supporter elle-même la moindre critique. Il se met à cibler l'humoriste Dan Gagnon, à l'époque compagnon de la chroniqueuse. Celle-ci biffe d'abord le blogueur de ses contacts sur Facebook puis lui demande de mettre un terme à ses agissements.

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Un grand sensible

Ainsi les choses partent-elles en vrille. Pourquoi, au fond ? " Elle m'a traité avec dédain et ça m'a blessé. Je suis un grand sensible... Tout est parti de là ", avoue le blogueur sur la Toile. Peut-être. Mais ce pilonnage virtuel d'une figure de plus en plus connue rameute aussi de nouveaux lecteurs sur son blog. Et il s'en frotte les mains. Dans ce monde où le nombre de vues enregistrées chaque jour sur un site détermine le coefficient de bonheur de son auteur, s'opposer publiquement à Myriam Leroy est pain bénit. " Je me réjouissais d'avoir une adversaire de cette taille, se rappelle-t-il. Je commençais même à recevoir des retours de flamme de gens que je ne connaissais pas. " C'est dire.

Dès lors, les messages consacrés à la journaliste se multiplient sous la plume de Matthieu, y compris sur Facebook et Twitter. Extraits : " La fausse brune de service parle de David Bowie, auquel elle ne connaît manifestement rien. Au lieu de se focuser sur des sujets à sa portée, au hasard : les fringues de chez H&M, le régime Weight Watchers ou les bars de la place Flagey. " " Myriam Leroy, grande prêtresse de la bien-pensance niaise, stalinisme du bon goût et arbitre des élégances de l'espace médiatique en région socialiste Wallonie-Bruxelles. " " Myriam Leroy est une personne perfide, manipulatrice, cupide, calculatrice et menteuse. Quelqu'un me disait qu'elle concentre toutes les qualités négatives qu'on prête généralement au genre féminin - ça me semble assez bien vu. " " Les femmes aux grosses fesses sont plus intelligentes. Myriam Leroy, Prix Nobel ? " " Hormis peut-être des récits de threesomes (partouzes) sous coke avec Eric et Ramzy, que pourrait-elle avoir de fun à raconter ? " " Qu'est-ce que tu peux être crapuleux ! ", le complimente un abonné. " C'est encore gentil ", répond Matthieu. Certains tentent de l'arrêter, en vain. Les attaques, répétitives, se construisent systématiquement sur des expressions sexistes et des références antisémites, alors que la journaliste n'est pas juive.

Vient le 29 novembre 2013. Myriam Leroy, alors chroniqueuse sur Canal+, s'en prend vertement à Dieudonné, humoriste français condamné à de multiples reprises pour des propos jugés discriminatoires, antisémites, négationnistes et révisionnistes, ainsi que pour des incitations à la haine ou à la violence raciale ou religieuse. " Il est tout simplement déplacé de s'adresser de façon aussi condescendante et vulgaire à quelqu'un, fût-il antisémite, ce qui reste à prouver ", réagit Matthieu. En 2014, sa page d'accueil Facebook affiche une photo représentant l'humoriste aux côtés d'Alain Soral, cet essayiste franco-suisse d'extrême droite condamné à plusieurs reprises pour négationnisme, diffamation et injures raciales. Face à l'objectif, souriants, ils effectuent une quenelle, ce geste qui tient à la fois de la dénonciation du " système " et du salut hitlérien.

Trop grosse pour faire du porno

Pendant ce temps, les menaces et les tweets orduriers se déversent par tonnes sur la journaliste belge : les fans du très populaire Dieudonné montent au front pour réduire en poudre l'impertinente. Les " Grosse pétasse sioniste, on va te faire mettre, on va pas te rater ", " Je te cague dessus ", et autres " Lui, il fait toujour (sic) rir (sic) par contre toi retourne avec ton grand-père le déporté " inondent les réseaux sociaux. " Myriam Leroy, trop laide pour faire Miss Météo, trop grosse pour faire du porno ", complète joliment le tableau. A l'abri de la Toile anonymisante, les chiens sont lâchés.

L'adresse de l'auteure a été piratée. Par qui ? Mystère. Twitter a refusé de collaborer.

La chroniqueuse est placée sous protection policière. En Belgique, Matthieu et ses adeptes boivent du petit lait. " Elle a tellement de cojones (couilles) qu'elle a fermé son compte Facebook une heure après la diffusion de la chronique ", s'amuse le premier sur les réseaux sociaux. Le blogueur n'hésite pas non plus à faire suivre un photomontage issu du site Egalité et réconciliation d'Alain Soral, encore lui, montrant le visage de Myriam Leroy tuméfié, les lèvres humectées de sperme. Elle tient à la main un livre titré " Comment se faire exploser la culasse chez Anal ". " Je ne retweeterais plus ça aujourd'hui, confesse Matthieu : la loi a changé. "

Depuis 2014, en effet. Mais cette année-là, il n'hésitait pas à partager encore le très frais " Myriam, petite pute suceuse de bites sionistes, ferme ton trou à pipes ". Ni à conseiller à la chroniqueuse un site Web consacré à l'otoplastie. Ensuite ? Il ne poste plus rien sur elle, jure-t-il. " Je l'oublie. " Son blog est mis en sommeil et il " disparaît d'Internet ". Ce n'est pas exact. On le retrouve notamment évoquant son sujet favori en 2016 : " Une inculte doublée d'une peste, le tout avec des oreilles décollées. Elle connaît le goût du zizi de Dan Gagnon, tabernacle ! "

L'entourage de la journaliste lui conseille de faire le gros dos, de se couper des réseaux sociaux, d'accepter l'insulte pour prix de sa notoriété. Mais par la porte ou par la fenêtre, elle apprend toujours le dernier coup porté par Matthieu. Les attaques sont virtuelles, la blessure ne l'est pas. Sur le qui-vive en permanence, Myriam Leroy modifie sa trajectoire professionnelle pour offrir moins de prises à l'assaillant. Peine perdue.

Depuis 2012, Myriam Leroy est victime de cyberharcèlement. © JOEL SAGET/BELGAIMAGE

L'obsession des oreilles décollées

Fin 2016. Deux messages injurieux parviennent à Myriam Leroy via le site de la Sacd (société d'auteurs et de compositeurs) et celui de la RTBF. " Présentatrice incompétente. Choix des invités basé sur le copinage et la corruption. Emission de merde, indigne du service public. Tout ce que la présentatrice est capable de faire, c'est de sucer des bites et se faire défoncer le cul bien sale pour grimper les échelons à la RTBF. Elle est moche en plus avec ses oreilles décollées. Honte à la RTBF. " La chroniqueuse soupçonne Matthieu d'en être à l'origine, ce que celui-ci, interrogé par la police, nie. L'enquête établira que l'adresse mail tagueule.com, d'où sont partis ces messages, a été créée par quelqu'un qui se localise au Québec. Rien ne permet d'en être sûr. Rien n'incrimine non plus Matthieu, même si le thème des oreilles décollées est une de ses obsessions. Il ne sera pas possible de remonter à l'adresse IP d'origine de ce compte : le délai d'intervention est dépassé et Microsoft refuse de fournir aux enquêteurs les éléments qu'ils demandent.

Myriam Leroy porte discrètement plainte entre les mains du procureur du roi en février 2017. Dans ce contexte tendu, Matthieu, qui assure qu'il agit " pour rire ", lui écrit pour s'étonner du harcèlement dont elle l'accuse ; puis il tente, en vain, de la suivre sur Instagram. Myriam Leroy s'adresse une nouvelle fois à la police. Matthieu est entendu par les enquêteurs pour les faits qu'elle lui impute et pour une deuxième affaire, portant sur la création d'un faux compte Twitter intitulé Florance Hainaut (sic), en référence à une autre journaliste de la RTBF, Florence Hainaut, proche de l'écrivaine. Cette dernière porte aussitôt plainte contre X. L'enquête fera apparaître que l'une des adresses IP utilisées pour ce compte est... celle de la société de Myriam Leroy. Selon les informations récoltées par Le Vif/L'Express, il est évident que, pour la justice et les enquêteurs, même si la preuve ne peut en être apportée, l'adresse de l'auteure a été piratée. Par qui ? Mystère. Twitter a refusé de collaborer à l'enquête, arguant que le compte, ouvert en février 2017, a été fermé en mai de la même année.

Matthieu, informaticien dans une grande banque, nie être impliqué dans ce dossier. Il accuse Myriam Leroy d'avoir monté elle-même ce faux compte. Elle ne serait donc pas crédible, ni sur ce point, ni sur le reste. Mais aucune plainte n'a été déposée contre elle et elle n'est pas poursuivie pour création de faux compte ou usurpation d'identité. Les enquêteurs lui suggèrent au contraire de sécuriser davantage son infrastructure informatique. La plainte de Florence Hainaut se conclut sur un non-lieu pour auteur inconnu, en mai 2018.

En août 2017, Matthieu s'engage par écrit auprès de la police judiciaire " à ne plus jamais tenter de contacter Myriam Leroy par aucun moyen ". Deux mois plus tard, son blog est fermé et tous les commentaires en sont effacés. Le procureur du roi l'avertit que les poursuites contre lui sont temporairement tenues en suspens mais l'invite à ne plus se manifester auprès de la chroniqueuse, quelle que soit la manière.

Une nouvelle plainte, avec constitution de partie civile cette fois, est finalement déposée par Myriam Leroy le 31 octobre de la même année. A la demande du juge d'instruction, les policiers perquisitionnent le domicile de Matthieu en mars 2018. L'ordinateur qu'ils emportent ne contient aucun élément pertinent. Selon le procureur du roi, le blogueur a pourtant bien " harcelé une personne alors qu'il savait ou aurait dû savoir qu'il affecterait gravement sa tranquillité par ce comportement ", ce qui correspond à la définition légale du harcèlement. Il devrait donc être renvoyé devant le tribunal correctionnel.

Myriam Leroy a clôturé ses comptes Facebook et Twitter en février dernier. Selon les informations du Vif/L'Express, Matthieu est toujours très actif sur les réseaux sociaux où il tient des propos homophobes, racistes et d'incitation à la haine. Ses comptes ont d'ailleurs été bloqués à plusieurs reprises pour cette raison. Il n'évoque plus Myriam Leroy, sauf à mots couverts. Aspirant au retour d'un " christianisme viril et conquérant ", il reconnaît et assume les injures publiques. Pas le harcèlement. Les faits durent depuis 2012.