Lire également notre dossier sur l'homophobie
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Il jette un coup d'oeil à l'horloge : 16 heures déjà. Avant de sortir, il ôte les grands anneaux d'argent qu'il porte d'habitude à chaque oreille. La porte claquée derrière lui, il fourre les mains dans ses poches. Ses ongles bleus ne doivent pas être vus : il n'a aucune envie d'être frappé, pour ce qu'il est. Ainsi va la vie d'un homosexuel dans cette Belgique dont on dit pourtant qu'elle est un pays de cocagne pour les LGBT+ (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et autres). Ou plus exactement pour leurs droits légaux. La vraie vie, c'est autre chose : au mieux, des regards appuyés dès lors qu'un altersexuel se promène dans l'espace public, des crachats, ou des gestes obscènes. Au pire, une agression, plus ou moins violente, ourlée d'insultes dont le caractère homophobe est évident. Dans la vraie vie, une famille a organisé une expédition punitive contre l'un des siens qui venait d'annoncer son prochain mariage avec son compagnon. Dans la vraie vie, les fans du club de football de Bruges chantent " Tous les Juifs sont gays " et le club est acquitté. Dans la vraie vie, Cyrille a retrouvé sa voiture griffée à la clé : chacun sait désormais que le véhicule appartient à un " pédé ". Bruxelles et Liège ont dû ouvrir un refuge, pour accueillir les jeunes de 18 à 25 ans, chassés de chez eux sans ressources en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. Il y a huit ans, à Liège, Ihsane Jarfi, 32 ans, est mort sous les coups de quatre hommes, déterminés à " donner une leçon à l'homo ", selon leurs propres termes. Belgique, terre de contrastes... L'an dernier, quelque 52 dossiers ont été ouverts chez Unia, l'institution publique qui veille au respect de l'égalité des chances, pour des actes de haine en raison de l'orientation sexuelle, dont seize signalements pour coups et blessures. En 2018, on en recensait seize sur 49. S'y ajoutent les plaintes pour harcèlement, menaces, insultes, discrimination au logement, abus d'autorité. En 2017, apprend-on auprès du Collège des procureurs généraux, 108 dossiers judiciaires " à caractère homophobe " ont été ouverts, toutes formes d'homophobie confondues ; en 2018, 26 ; et en 2019, 49. Il n'existe pas de statistiques sur les seules agressions physiques. Le chiffre ne dit pas grand-chose. Car de très nombreux LGBT victimes d'actes violents en raison de leur orientation sexuelle ne le signalent pas à Unia. Ni aux autorités judiciaires. D'abord, il faut trouver la force de pousser la porte d'un commissariat, ensuite, oser y dire son homosexualité. Et même si la police organise aujourd'hui des formations pour aider ses agents à accueillir adéquatement les LGBT, il y reste quelques personnalités réfractaires. Comme celui-ci, installé dans le sud de la Belgique : " Chez nous, a-t-il lâché à un homosexuel venu déposer plainte, on ne fait pas "ça" ! " On ne veut pas de " ça ", en d'autres termes. " A quoi cela sert-il de déposer plainte ? interroge Cyrille Prestianni, président de Maison Arc-en-ciel Wallonie. Il y a très peu de poursuites. " Exact. Sur les 183 dossiers judiciaires ouverts ces trois dernières années, 96 ont déjà été classés sans suite technique et 36 sans suite d'opportunité. Soit deux tiers environ. Certains dossiers sont toutefois toujours en information, précise Christian De Valkeneer, le procureur général de Liège. Le 23 juillet dernier, le tribunal correctionnel de Termonde a d'ailleurs condamné un homme à un an de prison avec sursis pour coups et blessures portés à une personne gay, Unia obtenant 100 euros de dommages et intérêts. Jérôme, 23 ans, a été déposer plainte à la police pour la première fois il y a peu. C'était pourtant la quatrième fois qu'il se faisait agresser. " Je voulais acter le fait, même s'il n'y a aucune chance qu'on attrape les auteurs. C'est un acte militant : déposer plainte revient à faire exister le fait, donc à le reconnaître. J'ai longtemps pensé qu'il était normal de se faire agresser. Quand on subit ses premières agressions homophobes à l'âge de 12 ans, on intègre cette violence comme évidente. Jusqu'à ce que quelqu'un nous dise que ce n'est pas normal. " En l'état actuel des statistiques, il est donc difficile d'établir si la haine manifeste à l'égard des LGBT se stabilise, progresse ou recule. " Mon sentiment, c'est que l'homophobie est toujours présente, ni plus ni moins, mais qu'elle existe ", résume Patrick Charlier, le directeur de Unia. " Elle a régressé dans la classe moyenne, assure Cyrille Prestianni, mais la violence psychologique est partout : dans le harcèlement des LGBT sur leur lieu de travail, dans les regards pleins de sous-entendus, dans les propos supposés drôles qui les stigmatisent. " Comme s'il restait une couche incompressible, ou des poches d'homophobie que le temps ne lime pas. Le droit à l'indif- férence est encore loin, même si les enquêtes montrent que la population belge est plutôt ouverte sur la question (lire l'encadré ci-contre). Selon le Rainbow Index, un classement publié chaque année par l'Inter- national Lesbian and Gay Association pour analyser l'état des droits des LGBT dans les pays d'Europe, la Belgique occupe la deuxième marche du podium, derrière Malte. Cela ne protège pas des coups, quand ils tombent sur les altersexuels. " Lorsqu'il y a agression, elle est plus violente qu'il y a dix ans ", assure Philippe Artois, coordinateur chez Tels Quels. Le passage à l'acte violent survient en tout cas beaucoup plus vite dans un contexte d'homophobie que dans un contexte de racisme, d'islamophobie ou d'antisionisme, par exemple. Sur l'ensemble des actes de haine homophobe (coups, harcèlement, intimidation...), 30 % portent sur des agressions physiques, selon les chiffres 2019 de Unia. Lorsque les actes de haine concernent d'autres types de victimes, la proportion de coups et blessures ne dépasse pas 17 %. " D'année en année, les passages à l'acte arrivent plus régulièrement, observe Patrick Charlier. L'escalade de la violence est souvent rapide : d'abord, les agresseurs insultent ou adressent à leurs victimes des gestes obscènes, ensuite, ils frappent, le plus souvent dans l'espace public, en rue ou dans les transports en commun. " Comme si la vision de la réalité homosexuelle ou transgenre était viscéralement insupportable à certains. " La visibilité de l'homosexualité est plus problématique que l'homosexualité elle-même, résume David Paternotte, chargé de cours en sociologie à l'ULB et spécialisé dans les questions de genre et de sexualité. La différence sexuelle est acceptée tant qu'elle est discrète et qu'elle se cantonne à la sphère privée. " Oliviero Aseglio, porte- parole de Rainbow House, la Maison Arc-en-ciel de Bruxelles ne dit autre chose : " Les LGBT transgressent le rôle traditionnel patriarcal de l'homme et c'est ça que d'aucuns ne supportent pas. " Affichée, l'homosexualité mettrait en péril la représentation ancestrale de la masculinité. " En s'affichant en couple, deux hommes peuvent être perçus par certains comme une menace parce qu'ils renvoient à des éléments identitaires de ce qu'ils sont, précise David Paternotte. D'autres agissent aussi contre les LGBT parce qu'ils ont une idée très précise de ce qui est bon pour la société et de ce qui ne l'est pas. Et, pour eux, l'homosexualité ne l'est pas. " Il arrive que les convictions religieuses interfèrent aussi dans la perception de l'altersexualité et intensifient la violence de l'acte homophobe. L'omnipuissance, ravageuse, des réseaux sociaux, n'arrange rien. Sur les écrans de téléphones mobiles, la parole se libère. Des deux côtés. Les homophobes se lâchent mais leurs victimes ne restent pas non plus sans réactions. " Tout ce qui apparaît comme homosexuel ou ce qui ressemble à un comportement homosexuel, par les vêtements, la coiffure ou la démarche, engendre tout de suite de la violence, que cela soit avéré ou pas ", assure Chris Paulis, docteure en anthropologie de l'ULiège spécialisée en genre. Les plus jeunes générations sont certainement plus souples d'esprit et flexibles par rapport à leur vie sexuelle et à celle d'autrui. Les risques de suicides parmi les jeunes LGBT n'en sont pas moins notoirement plus élevés que ceux des autres jeunes. Et l'homophobie n'y est pas étrangère. Le mouvement Manif pour tous, qui a rameuté des centaines de milliers de personnes en France autour de 2013, en opposition au mariage homosexuel et à l'homoparentalité par adoption, a également eu un impact en Belgique, pays où le mariage entre personnes du même sexe, la reconnaissance de l'homophobie comme discrimination et le droit à l'adoption pour les couples homosexuels ont pourtant été votés sans guère faire de vagues. " Le mouvement Manif pour tous a percolé chez nous, affirme Philippe Artois. Les violences anti-LGBT ont d'ailleurs augmenté en Belgique, à cette époque-là. " L'homophobie apparaît aussi depuis quelques années dans le discours de responsables politiques, comme on le voit en Russie, en Pologne, en Hongrie. " C'est un fait nouveau, cette instrumentalisation politique de l'homophobie ", relève David Paternotte. Elle se glisse dans un argumentaire qui tente, le plus souvent, de promouvoir ce que d'aucuns considèrent comme des valeurs occidentales sacrées et qui touche aussi à la question de la race ou de la place des femmes dans la société. Ce type de discours homophobe pourrait-il gagner la Belgique, dès lors que les idées d'extrême droite, souvent associées à la défense de ces valeurs traditionnelles, y progressent aussi ? Plusieurs interlocuteurs le craignent. " L'hypothèse se tient, même si, pour l'instant, la discrimination des LGBT ne porte pas électoralement, avance Philippe Artois : même le Vlaams Belang ne mise pas là-dessus. " En mai 2018, Theo Francken, alors secrétaire d'Etat fédéral, s'était fendu d'un post pourtant explicite sur Facebook. " Les hommes qui se maquillent, qui portent de la lingerie, qui portent une sacoche, qui sont enceintes... Le monde tourne-t-il encore rond ? interrogeait-il. Longue vie à l'homme ordinaire qui n'a pas besoin de toutes ces fadaises pour se sentir bien dans sa peau. " Devant la polémique, il avait finalement retiré son commentaire. " La société reste hétéronormée ", soupire Patrick Charlier. Certes. Mais les points de vue se radicalisent. On le voit en matière de racisme, d'IVG, de féminisme. C'est pareil sur le front de la défense des droits des LGBT, avec certains groupes militants qui optent pour la manière forte en s'arc-boutant sur leur seule communauté. " On assiste à une binarisation de la société, regrette Cyrille Prestianni. Au lieu de construire des murs, il faut les abattre. En optant pour une lutte radicalisée, certains utilisent les mêmes armes que ceux auxquels ils s'opposent. Ce faisant, ils relancent le combat et le système s'emballe. " Dans ce paysage de plus en plus contrasté, les altersexuels se débrouillent comme ils peuvent. Militants jusqu'à la prise de risques pour les uns, prêts à se fondre dans l'image, pour les autres, juste histoire d'être tranquilles. " Quand on voit un groupe d'hommes arriver sur le même trottoir que nous, on se lâche la main pour ne pas avoir d'ennuis ", témoigne l'un d'eux. " On intègre ce que la société nous dit d'être ", souffle Geoffroy Crepin, coordinateur de la Maison Arc-en-ciel de Liège. Tous savent que ce qui les protège, dans l'espace public, c'est la foule. La nuit, pour eux, est dangereuse. " Quand un ami part de chez moi en fin de soirée, raconte Jérôme, je ne vais pas dormir avant d'avoir reçu un message de sa part me confirmant qu'il est bien rentré. " Même dans le noir, les ongles bleus se devinent.