Delphine Boël a gagné son long combat en vue d'une reconnaissance de paternité, mais l'aveu d'Albert II manque d'élégance et d'humanité. © DIRK WAEM/belgaimage

Delphine Boël: l’autorité morale du roi mise à mal, l’institution royale affaiblie

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Souverain constitutionnel, sans pouvoir personnel, le roi des Belges jouit surtout d’une autorité morale. Position qu’Albert II a fragilisée en niant trop longtemps l’évidence : il est bien le père de Delphine Boël.

Six ans et demi de combat judiciaire, une procédure en contestation de paternité, une autre en reconnaissance de paternité, des tests ADN, un pourvoi d’Albert II rejeté en cassation… Tout cela pour aboutir à cette évidence : le roi retraité est bien le père biologique de Delphine Boël, thèse encore contestée par les conseils royaux en décembre dernier. Après deux décennies de déni, le père du roi Philippe est contraint par la justice et la science d’officialiser ce qui sautait aux yeux de tous depuis longtemps. Il renonce donc au combat judiciaire : le 4 juin prochain, les avocats de Delphine plaideront la reconnaissance de paternité et Albert II ne s’y opposera pas. Sa fille biologique sera alors reconnue comme sa fille légale.

Les conséquences pratiques sont surtout patrimoniales : en tant que quatrième enfant d’Albert aux côtés de Philippe, Astrid et Laurent, l’artiste belge, 51 ans, aura droit à un quart de l’héritage laissé à ses enfants par le roi émérite, aujourd’hui âgé de 85 ans. Mais elle ne recevra pas de dotation, n’aura pas le titre de princesse de Belgique et sa reconnaissance ne change rien à l’ordre de succession au trône : la Constitution stipule que seuls les enfants légitimes et fruits d’un mariage bénéficiant de l’accord du gouvernement peuvent accéder à la fonction royale. Reste à déterminer si la reconnaissance de paternité peut conduire Delphine à obtenir un changement de nom et devenir une Saxe-Cobourg.

Albert était surnommé
Albert était surnommé  » Papillon  » par la petite Delphine.© ERIC LALMAND/belgaimage

Un communiqué maladroit

Le tardif aveu royal n’effacera pas les intimidations, les propos dénigrants, le refus persistant du dialogue. D’autant que le communiqué d’Albert II manque singulièrement de cette touche d’humanité et d’élégance qui aurait pu ajouter un happy end au long et douloureux drame familial. Quelques heures après avoir reçu les résultats du prélèvement ADN, analyse génétique à laquelle il s’est soumis à la demande de la cour d’appel de Bruxelles, le roi émérite fait savoir, via ses avocats, qu’il met  » un terme dans l’honneur et la dignité à cette procédure pénible « . Mais le ton de son communiqué est amer et pas vraiment apaisant : Albert II estime que la procédure n’a  » pas respecté la vie privée des parties  » et il ne reconnaît pas explicitement sa fille, puisqu’il laisse entendre qu’il n’a été  » mêlé à aucune décision familiale, sociale ou éducative relative à Madame Delphine Boël « .

Souverain constitutionnel, sans pouvoir personnel, le roi des Belges jouit d’une autorité morale, qui lui donne une certaine influence dans différents secteurs de la vie nationale. Cette autorité morale, Albert II l’a affaiblie en niant trop longtemps l’évidence. Et il la fragilise un peu plus, même s’il n’est plus roi en exercice, en rejetant dans le communiqué diffusé, lundi 27 janvier, toute idée de paternité sociologique.

Nier le passé

L’obstination de l’ancien souverain à nier le passé a de quoi surprendre. Plus personne n’ignore qu’Albert a entretenu une relation extraconjugale avec Sybille de Sélys Longchamps, de 1966 à 1984, alors que le couple princier était en crise. Il y a même eu des projets de divorce entre Albert et Paola. Pendant une dizaine d’années, l’ex-prince de Liège passe presque toutes ses soirées chez sa maîtresse et s’occupe de la petite Delphine, née à Uccle de leurs amours illégitimes le 22 février 1968. Il retrouve la fille et sa mère au Zoute et en forêt de Soignes.  » Albert la prenait dans ses bras, se préoccupait beaucoup d’elle « , raconte la baronne de Sélys.

La gamine, qui surnommait Albert  » Papillon  » sans connaître son identité et sa fonction, ne savait pas que ce visiteur assidu était son père. Sybille de Sélys a appris toute la vérité à sa fille à ses 17 ans. Même dans les années 1980, alors qu’Albert et Paola se sont réconciliés, le prince de Liège envoie encore des cadeaux à sa fille naturelle à Noël et à l’occasion de son anniversaire. En revanche, Jacques Boël, l’ex-mari de Sybille, qui a donné son nom à Delphine, n’a jamais entretenu de liens affectifs avec l’enfant. L' » affaire Delphine Boël  » éclate en octobre 1999, quand un jeune journaliste flamand, Mario Danneels, dévoile l’existence d’une fille cachée d’Albert. En 2001, c’est la rupture totale entre le souverain et elle. Lors d’une conversation téléphonique, il somme Delphine de ne plus l’appeler et lui lance :  » Tu n’es pas ma fille.  » Douze ans plus tard, au cours de l’été 2013, elle entame son parcours en justice en vue d’une reconnaissance de paternité, bataille aujourd’hui couronnée de succès. Pour elle, pas pour l’image de l’institution monarchique.

L' »exemplarité » selon Albert II et Juan Carlos

Le parallèle est frappant : en Belgique comme en Espagne, les rois émérites ont vu leur image écornée par des affaires liées à leurs amours extraconjugales. Juan Carlos s’est résolu à abdiquer en 2014, un an après Albert II. Eclaboussé par une série de scandales de corruption et de moeurs, le souverain espagnol avait aussi médusé ses sujets en participant à une chasse à l’éléphant au Botswana, alors que son pays était plongé dans une crise économique profonde. Retraité, l’ex-roi, passionné de voile, de gastronomie et de tauromachie, pensait couler des jours tranquilles, tandis que son successeur, son fils Felipe VI, plutôt populaire, s’efforçait de sortir d’affaire une maison royale trop souvent ballottée. Toutefois, en juillet 2018, le témoignage accablant d’une des nombreuses ex-maîtresses de Juan Carlos, Corinna zu Sayn-Wittgenstein, a secoué la classe politique espagnole. Sous son règne, le monarque aurait, selon l’aristocrate germano-danoise, accumulé une fortune considérable sur des comptes suisses et touché des commissions sur des marchés d’Etat. Les partis Podemos et Izquierda Unida (gauche radicale) ont exigé une commission d’enquête sur ces présumées activités délictueuses, mais  » Sa Majesté  » est protégée par une immunité totale et le Premier ministre socialiste Pedro Sanchez n’a pas donné suite. Cette affaire et d’autres ont atteint le prestige d’un roi condamné à l’exemplarité. Elles ont déconsidéré un peu plus la monarchie et relancé les initiatives prorépublique en Espagne. De même, en Belgique, au lendemain de la reconnaissance trop tardive et maladroite de Delphine Boël par son père Albert II, des voix  » républicaines  » ont qualifié, dans les médias, la monarchie belge de régime héréditaire d’un autre âge.

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