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" Le 3 juin, je me suis senti libéré quand on a annoncé qu'on pourrait bientôt rejouer devant un public. Mais je suis fâché parce que toute mon activité dépend de décisions économiques qui n'avancent pas. Et qui rendent impossible de relancer notre théâtre en toute clarté ", explique Michel Kacenelenbogen, directeur du théâtre Le Public de Saint-Josse. En cause, essentiellement, le sort réservé aux deux fonds d'urgence destinés à absorber une partie des pertes liées aux représentations supprimées pour cause de confinement. Au Public, on a dû annuler 200 représentations. " Il y a 8,6 millions annoncés pour le secteur culturel. Mais allons-nous recevoir la moitié de nos pertes ou trois kopecks ? Moi, je veux payer les artistes et les techniciens normalement, comme si on avait joué. C'est une question de respect. Si on m'aide, je peux le faire et relancer ma prochaine saison. Mais si on traîne, ce sera comme si on ne m'aidait pas. Même chose pour le tax- shelter. J'en attendais un million pour la saison prochaine. Qu'en sera-t-il ? Nous, comme tout le secteur, sommes financièrement donc artistiquement dans l'inconnu. " Le brouillard entoure aussi les conditions dans lesquelles les théâtres pourront retravailler. Les sièges sont serrés, les rangées parfois étriquées. Du coup, les salles de 300 personnes ne pourront peut-être qu'en accueillir 60 dispersées. Intenable financièrement. Et bizarre pour les spectateurs qui ont l'habitude de vivre une représentation en symbiose collective. Pour ne rien arranger, Le Public, qui assure 650 représentations par an et qui est le plus gros employeur d'actrices et d'acteurs des théâtres subventionnés, dépend bien davantage des recettes propres (billetterie, tax-shelter) que d'autres scènes francophones, bien davantage subventionnées. Et qui, si elles n'ont d'autres solutions, pourraient carrément survivre sans lever le rideau. Le Public, la Toison d'Or et les Galeries et d'autres mourraient d'être privés de leurs spectateurs. Mais voilà, les dossiers de demandes d'aides pour l'arrêt d'activité entre le 13 avril et le 3 mai sont déposés depuis le 18 mai. Et ni soeur Anne, ni frère Michel ne voient rien venir. " J'ai parfois l'impression qu'on pisse dans un violon. J'apprends que la ministre lance une task force, une commission, une sous-commission et c'est reparti pour un tour. Entre-temps, on meurt. Mon job, c'est de défendre l'emploi artistique, près de deux cents artistes la saison prochaine et 120 000 spectateurs qui attendent leurs spectacles. Sans compter que 14 % des emplois des acteurs et actrices, ce n'est pas rien. C'est de la responsabilité de la ministre de la Culture (NDLR : Bénédicte Linard, Ecolo) de s'en rendre compte. C'est moins cher de soutenir l'emploi en donnant des spectacles au public que d'indemniser des chômeurs. Et notre public est fidèle : à cette heure, nous en sommes déjà à 96 % de réabonnement. Qu'on nous aide à maintenir notre saison, cela coûtera moins cher aux pouvoirs publics que de mettre 50 % des artistes au chômage ! " Sans rapide fumée blanche, Kacenelenbogen met cartes sur table : " Je vais devoir licencier la moitié des 196 emplois artistiques, faire une demi-saison, ne pas confirmer l'en- gagement de 90 artistes. Je ne suis pas en danger personnellement, j'ai 60 ans, une maison, une famille formidable, beaucoup d'amis, je ne mène pas ce combat pour m'enrichir, ou pour mon ego, mais pour défendre l'emploi artistique. Aujourd'hui comme hier, c'est le fait du prince qui se cache derrière les consultations. On crée des pseudo task force pour dissimuler des petits arrangements. En Belgique, on n'aime pas le succès, on n'aime pas ce qui marche. Le succès dérange. Et on ne supporte pas l'indépendance et l'autonomie culturelles. "